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Les scientifiques au cœur de l'affaire Louis Robert publient leur étude controversée

Les pressions subies par les chercheurs sont l'objet d'une enquête en cours de la protectrice du citoyen du Québec.

Geneviève Labrie, une chercheuse victime de pressions, au coeur de l'affaire Louis Robert.

Geneviève Labrie a été victime de pressions lorsqu'elle menait son étude au sein du Centre de recherche sur les grains (CEROM).

Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

La science a fini par avoir le dernier mot, malgré « la tempête » qu'ont traversée la chercheuse Geneviève Labrie et ses collègues.

Les résultats de leur étude, publiés mercredi par la prestigieuse revue scientifique PLOS ONE, révèlent qu'au Québec les pesticides tueurs d'abeilles sont la plupart du temps inutiles et n'apportent aucun avantage aux agriculteurs.

Durant l'étude, aucune différence significative n'a été observée dans le rendement entre le soya et le maïs traités et non traités.

Extrait de l'article scientifique publié dans la revue « PLOS ONE »

Après avoir réalisé des tests dans 84 champs de 6 régions du Québec, les chercheurs ont découvert que moins de 5 % des cultures de maïs et de soya ont un réel risque d'être visitées par des insectes ravageurs. Pour les autres, le risque n'existe tout simplement pas.

Les traitements sont généralement utilisés sans que l'augmentation des risques d'infestation soit documentée.

Extrait de l'article scientifique publié dans la revue « PLOS ONE »

Les enjeux financiers sont énormes, puisque ces insecticides sont les plus vendus du monde. La quasi-totalité des exploitations de maïs québécoises en utilise, et plus de la moitié des cultures de soya, ce qui correspond à une superficie cultivée de plus de 600 000 hectares.

Publier, malgré les pressions

Un champ de maïs.

60 % de toutes les terres cultivées au Québec utilisent des néonicotinoïdes, soit 13 fois la taille de l'île de Montréal.

Photo : Radio-Canada / La semaine verte

« Je me suis battue », raconte la chercheuse principale Geneviève Labrie, qui a bien cru ne jamais pouvoir publier le fruit de sa recherche en raison d'un contexte difficile.

Durant les cinq années qu'a duré l'étude, le travail des scientifiques a été critiqué par des représentants de l'industrie des pesticides et des producteurs de grains.

Les chercheurs ont été l'objet de pressions au sein du Centre de recherche sur les grains (CEROM) administré par une majorité d'industriels, à l'époque, mais financé par des fonds publics. Plusieurs scientifiques du projet avaient fini par démissionner.

C'est cette ingérence du privé dans la recherche publique qu'avait dénoncée le lanceur d'alerte Louis Robert. Cette affaire est actuellement l'objet d'une enquête menée par la protectrice du citoyen.

Les auteurs de l'étude ont d'ailleurs dédié leur publication à Louis Robert dans la partie des remerciements.

Louis Robert, agronome.

L'agronome Louis Robert avait alerté l'opinion publique au sujet des pressions du lobby des pesticides sur ces chercheurs.

Photo : Radio-Canada

Louis Robert se réjouit du fait que ces résultats aient été vérifiés et validés par des experts internationaux de la communauté scientifique.

Je suis très content que cette étude soit finalement publiée, formellement, et dans un périodique aussi renommé.

Louis Robert, agronome congédié puis réintégré au ministère de l'Agriculture du Québec

En 2017 et 2018, le ministère de l'Agriculture du Québec avait mystérieusement retardé la publication de résultats préliminaires de cette étude durant plusieurs mois, avant de les rendre publics à la suite de révélations de Radio-Canada.

Sans cette publication, je n'aurais jamais pu récupérer mes droits d'auteur [à la suite de ma démission], raconte Geneviève Labrie. Cela lui a permis de poursuivre sa recherche en dehors du CEROM. Elle travaille aujourd'hui au Centre de recherche agroalimentaire de Mirabel.

Parmi les autres auteurs de l'étude, on retrouve Annie-Ève Gagnon, ancienne du CEROM, aujourd'hui employée d'Agriculture et Agroalimentaire Canada. Plusieurs opinions, perceptions et même désinformations ont teinté ce dossier, explique la fonctionnaire fédérale. Cet article scientifique démontre clairement, avec des faits, que l’utilisation des néonicotinoïdes n’est pas justifiée dans la majorité des champs du Québec.

Un autre des coauteurs est Gilles Tremblay, ancien du CEROM, aujourd'hui agronome au ministère de l'Agriculture du Québec. Celui-ci avait d'ailleurs été suspendu quelques jours, en même temps que Louis Robert.

Inutiles et dangereux pour l'environnement

Semences de maïs

Semences de maïs enrobées d’une poudre insecticide de chlorantraniliprole.

Photo : Radio-Canada / Michel Dumontier

Les néonicotinoïdes ne sont pas aspergés sur les champs comme d'autres pesticides. Ils enrobent les semences que les agriculteurs achètent, ce qui les rend indissociables. Des producteurs se plaignent d'avoir du mal à trouver des semences non traitées.

S'ils sont inutiles au regard des rendements, ces insecticides ont un effet bien documenté sur le déclin des colonies d'abeilles. Ils menacent aussi les vers de terre, les oiseaux et les poissons.

Le ministère de l'Environnement du Québec en a retrouvé dans la quasi-totalité de ses analyses de cours d'eau agricoles et ils dépassent la plupart du temps les critères de qualité de l'eau pour la protection des espèces aquatiques dans la plupart des cas.

Des produits de remplacement aux néonics sont de plus en plus mis de l'avant par les fournisseurs de pesticides, mais ils ne sont pas nécessairement dénués d'impact sur l'environnement, selon Geneviève Labrie.

Il s'agit d'une abeille à miel seule.

L'an dernier, les apiculteurs québécois ont perdu 24,7 % de leurs abeilles, selon les chiffres du ministère de l'Agriculture, et 31,9 % l'année précédente.

Photo : iStock

En 2018, l'Union européenne a interdit l'usage des néonicotinoïdes pour la culture en plein champ. Au Canada, le gouvernement est en réflexion depuis plusieurs années quant à leur interdiction complète, mais une décision se fait attendre.

De son côté, le Québec aurait le pouvoir d'interdire ces produits sur son territoire, mais ça ne fait pas partie des recommandations de la récente commission parlementaire sur les pesticides.

Depuis l'an dernier, les agriculteurs québécois doivent obtenir une prescription d'un agronome pour utiliser les néonics. Toutefois, une dérogation a été consentie lors de la dernière saison parce que les semences non enrobées n'étaient pas disponibles.

Je ne vois pas comment l'Ordre des agronomes va pouvoir être pris au sérieux, dit Louis Robert, qui milite pour une séparation totale entre le rôle de vendeurs et celui de conseillers agronomiques.

Ces dernières années, des enquêtes de Radio-Canada ont révélé que, dans le domaine des pesticides, les agriculteurs sont majoritairement conseillés par des agronomes-vendeurs, payés par l'industrie, et que la plupart d'entre eux touchent illégalement des primes, bonis ou commissions pouvant les inciter à recommander trop de pesticides.

Réaction des Producteurs de grains du Québec

Nous avons invité le président des Producteurs de grains du Québec (PGQ), Christian Overbeek, à réagir, lui qui avait publiquement critiqué cette étude. C'est finalement le directeur général des PGQ qui nous a répondu.

Nous prendrons connaissance avec intérêt des résultats publiés, écrit Benoit Legault. Après analyse, nous nous assurerons de faire connaître les informations pertinentes à nos membres.

La chercheuse Geneviève Labrie tient à dire qu'elle ne blâme pas les agriculteurs qui utilisent les néonics, le produit leur étant souvent présenté comme une assurance contre les pertes de récoltes.

Elle estime qu'il manque un moyen rapide d'informer les producteurs de tels résultats scientifiques et elle aurait aimé que la commission sur les pesticides fasse des recommandations plus concrètes à ce sujet.

Geneviève Labrie souhaiterait que les producteurs aient accès à des semences traitées au Québec plutôt qu'aux États-Unis ou ailleurs au Canada, et qu'ils puissent bénéficier gratuitement de conseils d'agronomes indépendants de l'industrie.

La chercheuse rappelle que des solutions biologiques commencent à se développer pour lutter contre les insectes ravageurs. Par exemple, des études encourageantes démontrent que planter du sarrasin dans les champs de maïs permet de les tuer.

Aussi, il existe un outil gratuit en ligne (Nouvelle fenêtre) pour les producteurs qui leur indique si leur champ est à risque.

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