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Identifier nos ancêtres inconnus dans les cimetières québécois

Des pierres tombales anonymes.

Des généticiens, des archéologues, et des démographes ont participé à ces travaux.

Photo : iStock / Johnrob

Une technique imaginée par des scientifiques québécois et catalans pourrait bientôt permettre d’identifier des milliers de sépultures anonymes enterrées dans les cimetières historiques du Québec.

Il faut savoir que le Québec ancestral n’attribuait pas couramment des pierres tombales individuelles à ses morts. Cette pratique s’est généralisée à partir de la deuxième moitié du 19e siècle.

Pour cette raison, nos cimetières regorgent de restes humains non identifiés appartenant aux ancêtres de millions de Québécois.

Génétique et généalogie

Afin d’identifier ces milliers de dépouilles de Québécois décédés, des scientifiques de l’Université de Montréal, des universités du Québec à Chicoutimi et Trois-Rivières et de l’Université Pompeu Fabra en Espagne ont donc mis au point une méthode alliant généalogie et génétique, et dont les premiers résultats tendent à montrer que le concept est prometteur.

Le squelette d'un homme.

Dans ces travaux, les chercheurs ont sélectionné six squelettes d’individus mâles non identifiés ayant été exhumés au fil des années de quatre cimetières historiques du Québec.

Photo : Université de Montréal/Isabelle Ribot

L’idée est d’identifier les dépouilles enterrées dans les cimetières historiques au moyen des signatures génétiques maternelles (ADN mitochondrial) et paternelles (chromosome Y) qui se trouvent dans la population québécoise ayant de nombreux antécédents généalogiques.

Pour y arriver, ils ont croisé l’information d’une base de données généalogique ‒ le fichier BALSAC ‒ avec les informations génétiques de Québécois contemporains afin d’accéder au profil génétique de la population ancienne du Québec.

Le fichier BALSAC est certainement l’un des plus complets au monde. Il a été créé en 1972 à l’Université du Québec à Chicoutimi sous l’égide de l’historien Gérard Bouchard, et contient les liens généalogiques permettant de relier entre eux 5 millions d’individu.

C'est vraiment une banque de données unique au monde. La quasi-totalité des registres de l'Église catholique ont été dépouillés pour être incorporés à la base de données.

Tommy Harding, postdoctorant à l’Université de Montréal et premier auteur de l’étude

Ce fichier aujourd’hui informatisé permet en quelque sorte d’établir la structure de la parenté de la population du Québec sur plus de quatre siècles en permettant de jumeler les données.

Le chercheur Tommy Harding, spécialisé dans le séquençage de l’ADN, affirme que les progrès récents de la technologie permettent maintenant d’identifier certains restes humains en couplant les données du fichier avec celles d’informations génétiques de 960 Québécois recrutés entre 2000 et 2010 dans le cadre d’autres projets de recherche.

Prouver le concept

Dans un premier temps, l’équipe de recherche a sélectionné les ossements de 30 individus exhumés dans des cimetières historiques.

On a sélectionné ceux qui présentaient les caractéristiques des os d'hommes d’un certain âge, explique M. Harding.

Plus l'homme était vieux, plus il y avait des chances qu'il soit marié, et donc qu'il se retrouve dans BALSAC.

Tommy Harding

Dans un deuxième temps, les chercheurs ont tenté d'obtenir de l'ADN à partir de ces ossements.

On a sélectionné six individus qui présentaient un profil génétique assez complet.

Tommy Harding

Les chercheurs ont alors poussé leur analyse génétique pour extraire deux marqueurs génétiques uniparentaux, c’est-à-dire transmis à l’enfant par un seul des deux parents :

  • le chromosome Y transmis de père en fils;
  • l’ADN mitochondrial transmis uniquement par la mère à son enfant, fille ou garçon.

Ces deux marqueurs sont hérités sans grandes modifications de telle sorte qu’une personne aujourd’hui partage la même, sinon presque la même, séquence d’ADN que son ancêtre ayant vécu il y a 10 générations.

Les données des six individus sélectionnées ont alors été comparées avec les mêmes marqueurs génétiques des 960 Québécois, et dont la généalogie a pu être établie à l’aide des données populationnelles du fichier BALSAC. Ce processus a permis de déduire les profils génétiques d’environ 1,7 million d’individus du Québec historique.

M. Harding explique toutefois que seulement 12 % des hommes mariés avant 1850 répertoriés dans le fichier BALSAC partageaient un profil mitochondrial et un chromosome Y avec les 960 Québécois de l’échantillon contemporain. 

Pour cinq des six individus anonymes, cette faible couverture génétique a entravé leur identification.

Les individus à qui appartenaient les restes étudiés n’étaient pas apparentés par leurs lignées maternelles ou paternelles aux individus de l’échantillon contemporain.

Tommy Harding

L’un des six individus montre quand même une certaine concordance pour l'ADN mitochondrial et le chromosome Y, mais rien qui permet d’identifier formellement les restes.

Cet individu-là concorde avec 379 hommes mariés présents dans BALSAC. De ce nombre, on sait que 91 étaient enterrés ailleurs, et qu’on ne connaît pas la place d'enterrements pour 287, qui restent des candidats plausibles, explique M. Harding.

Une personne morte en 1833 a été enterrée dans le bon cimetière, le cimetière Saint-Antoine. Donc, c'est le meilleur candidat dans notre jeu de candidat.

Tommy Harding

Il faut aussi remarquer que le profil Y de ces ossements-là est très partiel. Si on réussissait à avoir d’autres marqueurs génotypés sur le chromosome Y, on découvrirait peut-être que tous ces 379 hommes-là ne concordent plus, ajoute le chercheur.

Pour le moment, donc, les résultats de la nouvelle approche sont mitigés.

Élargir la couverture

Selon M. Harding, ces travaux montrent quand même le potentiel du couplage des informations génétiques généalogiques pour identifier les restes humains dans les cimetières historiques.

Si la couverture génétique est augmentée, les informations généalogiques du fichier pourraient permettre l'identification de 87 % des hommes mariés au Québec avant 1850, explique le chercheur.

Le fait de croiser le chromosome Y et l'ADN mitochondrial, les deux types de profils, nous permet d’obtenir un pouvoir discriminant élevé.

Tommy Harding

Par exemple, avant 1850, on a entre 75 % et 100 % des couples, c’est-à-dire des parents dont le chromosome Y et l'ADN mitochondrial se combinent chez leurs fils, qui ont une signature unique, ajoute M. Harding.

En outre, il faut perfectionner l'extraction d'ADN et l'amplification des marqueurs génétiques.

Le détail de ces travaux est publié dans l’American Journal of Physical Anthropology  (Nouvelle fenêtre)(en anglais).

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