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La DPJ ne doit pas être la porte d'entrée aux services, disent les criminologues

Les ressources manquent pour les enfants signalés à la DPJ, mais dont le cas n'est pas retenu, déplore l’Ordre professionnel des criminologues du Québec.

Un adolescent marche seul dans un stationnement désert.

L'Ordre des criminologues du Québec formule une vingtaine de recommandations à la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dans leur mémoire à la commission sur la DPJ, les criminologues experts en protection de la jeunesse pressent le gouvernement du Québec de renforcer l'aide aux enfants vulnérables en première ligne, afin que l'organisme ne soit plus la porte d'entrée des services.

Lorsque la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) ne retient pas le signalement d’un enfant, cela ne signifie pas pour autant que cet enfant-là n’a pas besoin d’aide. C'est ce qu'affirme Michèle Goyette, présidente de l’Ordre professionnel des criminologues du Québec.

Si on ne fait rien [pour cet enfant], on va finir par en faire un signalement, affirme cette criminologue qui travaille depuis 41 ans dans le réseau de la protection de la jeunesse au Québec. Alors, pourrait-on faire quelque chose et, puisqu'on y est, le faire en concertation?

Mardi, à Montréal, Michèle Goyette et la directrice générale de l’Ordre Geneviève Lefebvre sont venues faire une vingtaine de recommandations à la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, présidée par Régine Laurent.

La Commission a été mise sur pied dans la foulée de la mort tragique d'une enfant, à Granby.

Les recommandations de l’Ordre des criminologues sont contenues dans un mémoire rendu public mardi.

L'Ordre ne compte que trois années d’existence, mais les criminologues sont présents depuis des décennies dans le réseau de la protection de la jeunesse. Parmi ses 1300 membres, 60 % travaillent en santé et services sociaux et, de ce groupe, la majorité intervient en protection de la jeunesse.

À l’instar d’autres professionnels, mais aussi de groupes communautaires et d'adultes qui ont été pris en charge par la DPJ durant leur jeunesse, les criminologues pressent le gouvernement de François Legault d’accroître les services en première ligne, en amont, pour les enfants vulnérables et leurs parents.

Il arrive que la DPJ ne retienne pas un signalement d’enfant dont la situation est pourtant précaire et dont la famille présente des problèmes importants.

Cette clientèle entre deux chaises, comme le décrit l’Ordre des criminologues dans son rapport, se retrouve passablement laissée à elle-même. Michèle Goyette cite le cas d’un enfant qui aurait été victime de négligence, mais pas au point qu’il faille retenir le signalement.

Ces enfants, dont les situations ne rentrent pas nécessairement dans le contexte de la Loi sur la protection de la jeunesse (LPJ), ont néanmoins besoin qu'on s'occupe d'eux avec diligence. Or, dans l'état actuel des choses au Québec, c'est difficile.

Concrètement, cela signifie ni plus ni moins que nous attendons qu’il y ait des indices tangibles de maltraitance pour agir, ce qui est inadmissible.

Extrait du mémoire de l’Ordre professionnel des criminologues du Québec

De manière très active, la DPJ peut diriger les parents de ces enfants vers d’autres ressources, dit Michèle Goyette. La loi, là-dessus, est très claire. Lorsqu’un signalement n’est pas retenu, la DPJ peut dire à ces ressources : ''Je veux que vous offriez tel service et que vous me disiez dans combien de temps vous allez le faire''.

Agir quand c'est le moment

Une main de bébé dans une main d'adulte.

La DPJ a franchi la barre des 100 000 signalements en 2019 pour la première fois de son histoire.

Photo : afp via getty images / Philippe Huguen

Dans plusieurs cas, les parents veulent des services et ils n‘en ont pas, regrette la présidente de l’Ordre des criminologues. Il y a des délais à n’en plus finir [...].

C’est le cas notamment en orthophonie, où les services, très demandés, sont difficiles à obtenir dans le réseau public. Notre clientèle n’a pas les moyens de payer [dans le privé], fait remarquer Michèle Goyette. Quand un enfant de trois ans a des troubles du langage, il a besoin qu’on s’en occupe maintenant. Si on attend qu’il entre à l’école, il sera trop tard, ou alors il aura plus de retard à rattraper.

En santé mentale, des fois on va dire que le service sera accessible dans un an. C’est impossible, il faut agir là, maintenant, poursuit-elle.

Du fait que ce travail de première ligne n’est pas fait, la DPJ devient la porte d’entrée aux services. Un non-sens, selon Mme Goyette : La DPJ n’est pas un dispensateur de services.

En 2019, la DPJ a franchi pour la première fois la barre des 100 000 signalements traités. De 2016-2017 à 2018-2019, le nombre de signalements a bondi de 16 %, passant de 91 191 à 105 644. Le nombre de ces signalements retenus pour analyse plus poussée a également augmenté de 15 %.

Pour réduire le nombre de signalements, il faut notamment faire en sorte que la situation des enfants ne se dégrade pas, dit l'Ordre des criminologues.

[Il faut] qu’un enfant en besoin de protection, ça devienne quelque chose d’exceptionnel. La loi le dit : elle doit s’appliquer dans des circonstances exceptionnelles.

Michèle Goyette, présidente de l’Ordre professionnel des criminologues du Québec
Un jeune adolescent debout dans un stationnement voit son image reflétée dans une flaque d'eau.

L'Ordre des criminologues réclame notamment un programme concerté pour contrer la négligence à l'encontre des jeunes au Québec.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Un directeur pour la jeunesse

L’une des 19 recommandations du mémoire de l’Ordre des criminologues consiste en la création d’un poste de directeur national de la protection de la jeunesse.

L’Ordre cite en exemple les actuels directeurs de la santé publique qui exercent une surveillance, dictent des orientations et influencent les politiques publiques. Le directeur destiné au secteur de la jeunesse ne serait pas là juste pour la protection, parce que la LPJ, c’est le dernier wagon du métro, comme le disait le juge à la retraite Jacques R. Roy, qui a siégé pendant des années en protection de la jeunesse.

Le directeur en question assurerait une cohésion dans un réseau qui en manque.

Un exemple de disparités : à l’heure actuelle, la réception et le traitement d’un signalement peuvent varier selon que ce signalement est fait sur la Côte-Nord ou à Montréal, affirme Michèle Goyette en substance.

Aussi, ce directeur aurait un impact sur les services en première ligne, en enfance, explique Michèle Goyette. Ça prend une voix pour les enfants.

Là où « ça crie moins »

Cette voix, ce ne peut être le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) lui-même, selon Michèle Goyette. Les gens au Ministère sont bien intentionnés, dédiés, avance-t-elle, mais ils relèvent du Ministère...

Quant aux CIUSSS et aux CISSS, ils s’occupent du vaste secteur de la santé. Dans cette mer de priorités, la prévention pour la jeunesse en difficulté crie un peu moins, dit Mme Goyette.

Personne n’est de mauvaise foi, précise-t-elle. Mais quand on ne prévient pas, c’est à la DPJ que ça finit par crier.

L’éventuel directeur national pour la jeunesse pourrait intervenir pour que des services soient offerts en première ligne. Une autorité et un leadership que les différentes DPJ de la province ne sont pas toujours en mesure d’exercer, dit la présidente de l’Ordre des criminologues.

Une réforme qui a laissé des traces

Ce directeur pourrait en outre instaurer dans toutes les régions du Québec un programme concerté pour contrer la négligence envers les jeunes.

On s’en allait vers ça avant la réforme, dit Michèle Goyette, en faisant référence à la restructuration du réseau de la santé et des services sociaux menée par le ministre de l’époque, le libéral Gaétan Barrette.

De plus, avant ladite réforme, l’Association des centres jeunesse avait des avocats et des intervenants qui travaillaient à définir des normes, des standards de pratique pour le réseau de la protection de la jeunesse, relate la présidente de l’Ordre des criminologues.

Ça s’est perdu dans les derniers cinq ans, et je pense que ça contribue un peu aux difficultés actuelles, affirme-t-elle. Des difficultés qui se traduisent par exemple par la pénurie criante de personnel dans le réseau des DPJ. Cela a d’importantes répercussions sur le plan clinique, dit l’Ordre des criminologues dans son mémoire.

Travailler dans l'adversité

La criminologie est aux confins du travail social, du droit et de la psychologie. Le criminologue travaille auprès de clientèles qui ne l’ont pas sollicité; autrement dit, il doit se faire insistant pour obtenir la collaboration de personnes contrevenantes, des jeunes et des adultes qui sont aux prises avec des problèmes de dépendance ou de santé mentale, ou encore des victimes de tout âge.

Nous sommes très orientés sur la responsabilisation et l’évaluation, décrit Michèle Goyette. Un criminologue doit être en mesure de bien évaluer une situation, et de faire un plan d’intervention.

Quand elle a commencé en protection de la jeunesse, Michèle Goyette se souvient d’avoir eu envie de démissionner au bout de quelques mois.

Car c’est difficile... On est dans l’adversité. On arrive à des places où les gens ne veulent pas nous voir. Et on voit des choses très troublantes. On se dit : ‘’Comment ça que des enfants vivent des choses comme celles-là?’’

Le cadre d'une loi d'exception

Mais qu'ils soient travailleurs sociaux, psychoéducateurs ou criminologues, les professionnels en protection de la jeunesse sont tous soumis aux mêmes obligations, celles fixées par la LPJ.

C’est le cadre qui régit tout ça, dit la présidente de l'Ordre des criminologues, pour qui la LPJ est une très bonne loi. Elle a permis de mettre à l'abri de la maltraitance des milliers d'enfants [...], écrit l'Ordre dans son mémoire.

Des histoires heureuses, Mme Goyette dit en avoir vu dans sa carrière.

Et qu'est-ce qui les distingue des autres moins heureuses, qu'est-ce qui fait que ça a marché, dans leur cas? Michèle Goyette soupire avant de répondre à cette grande question.

Je dirais... La capacité qu'ont les parents de reprendre le contrôle de leur vie, la résilience des enfants et l'art que déploient les intervenants pour offrir des services avec la bonne fréquence, de la bonne intensité, résume-t-elle.

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