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Un perpétuel combat contre la neige

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Sur le tronçon de la route qui traverse le col Rogers, entre Golden et Revelstoke, l'accumulation de neige due aux avalanches entraîne parfois des fermetures de la route.

Photo : Radio-Canada / Nafi Alibert

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Prenez note que cet article publié en 2020 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Voilées dans une lumière laiteuse, les cimes disparaissent dans le ciel bas qui écrase régulièrement les montagnes de la chaîne Selkirk, dans le parc national des Glaciers. Chaque fois qu'il roule parmi ces sommets, le bombardier-chef Evan Robichaud ressent leur majesté : « On dirait presque parfois que tu sors la main du char et que tu touches les montagnes. »

Dans ce décor fantasmagorique, les massifs dont la neige enrobe les flancs tel un glaçage de crème fouettée pourraient engloutir à tout moment le tronçon de la route Transcanadienne qui traverse le col Rogers si Evan Robichaud et son équipe d'artillerie ne faisaient pas tomber la neige au combat.

La première chose qui me vient en tête quand je regarde la montagne, c'est la beauté, mais je sais qu'elle peut aussi être dangereuse, soutient-il.

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Le mois de janvier 2020 a été l'un des plus occupés pour le bombardier-chef Evan Robichaud et son équipe en raison des chutes de neige abondantes.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Depuis deux hivers, le bombardier-chef quitte sa base militaire à Shilo, au Manitoba, pour protéger une partie de la route d'Amérique du Nord la plus exposée aux avalanches : les 40 kilomètres de la Transcanadienne qui coupent le col Rogers.

« Être ici, c'est toujours mieux que de juste s'entraîner. C'est mon métier, de protéger les Canadiens. Ici, on fait une différence et on les protège. »

— Une citation de  Evan Robichaud, bombardier-chef des Forces armées canadiennes

Sur les versants pentus qui emprisonnent les deux côtés de la route, les immenses forêts de conifères sont entrecoupées de larges bandes de neige verticales.

À première vue, on pourrait croire qu’il s’agit de pistes de ski. Ce sont en fait tous des couloirs d'avalanche qui donnent directement sur la Transcanadienne, indique l'agente de communication pour les parcs nationaux des Glaciers et du Mont-Revelstoke, Shelley Bird.

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D'imposants filets pare-neige ont été installés dans le secteur Cougar Corner près du col Rogers pour freiner les avalanches.

Photo : Ian Houghton

Les 134 couloirs de neige immaculée balafrent ainsi les montagnes abruptes du secteur. Ils renferment, sous leur manteau, près de 270 points de départ potentiels d'avalanche… Autant de cibles visées par les Forces armées canadiennes pour déclencher de façon préventive des avalanches.

« C'est un endroit extrême avec des conditions d'avalanche qui sont très complexes. »

— Une citation de  Shelley Bird, agente de communication à Parcs Canada

L’avalanche la plus meurtrière au Canada est survenue au col Rogers le 4 mars 1910 alors que des employés de la compagnie de chemin de fer du Canadien Pacifique nettoyaient les rails. Elle a fait 62 morts ensevelis sous près de 10 mètres de neige.

Noces de diamant

C'est en suivant au doigt et à l'œil les indications des prévisionnistes de Parcs Canada que les soldats mènent chaque hiver cette guerre aux avalanches.

« Je ne pense pas à d'autres exemples ou des civils me donneraient des ordres. »

— Une citation de  Bombardier-chef Evan Robichaud

Et ça fait près de 60 ans que ça dure.

Parfois, la communication est un peu difficile, admet Evan Robichaud avant de dévoiler le secret de la pérennité de ce mariage atypique. Il faut prendre son temps et s'expliquer, parce qu'on a nos termes militaires et nos manières de faire que les civils de Parcs Canada ne connaissent pas, [et inversement], dit-il.

Les spécialistes de Parcs Canada étudient la météo et analysent l'état du manteau neigeux avant de fermer la route et de donner le feu vert aux Forces armées pour sortir l'artillerie lourde, des obusiers C3.

Vidéo de Parcs Canada.

Ce sont eux qui nous disent où tirer nos explosifs brisants, commence à décrire Evan Robichaud. Quand le canon tire, tu sens les secousses dans ton corps; la balle vole pendant environ 15 secondes et tu l'entends voler dans l'air, puis là tu entends “Boum!” sur la montagne, précise-t-il.

Trois militaires, se bouchant les oreilles, sont à côté d'un canon d'où vient d'être lancé un projectileen direction de la montagne.

Des militaires provoquent des avalanches en toute sécurité à l'aide de coups de canon.

Photo : Radio-Canada

Si l'onde de choc provoque une avalanche, c'est une mission accomplie pour le bombardier-chef. Parfois, un deuxième coup de canon est nécessaire, mais ça n'arrive pas souvent, affirme-t-il.

Passage obligé

Jusqu'à l'an dernier, les techniciens de Parcs Canada n'avaient que leurs yeux pour juger si la neige avait dévalé les pentes dans la bonne direction et en quantité suffisante.

À l'été 2019, 13 systèmes infrasons et quatre systèmes de radar ont été installés pour détecter plus efficacement l'activité des avalanches. Ça permet de savoir même quand il fait nuit ou orage, ou quand on ne voit rien si le contrôle préventif a été un succès, indique Shelley Bird.

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Shelley Bird, sur le tronçon 40 km de route où plus de 334 cm de neige sont tombés entre le 17 décembre 2019 et le 8 janvier 2020. 412 avalanches ont été déclenchées dans cette vallée.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Depuis l'hiver 1996, le tronçon de la Transcanadienne qui traverse le parc national des Glaciers n'aurait été fermé qu'une seule fois pendant plus de 24 heures, selon Shelley Bird.

[Qu’elle reste ouverte] est une priorité. Chaque heure qu'elle est fermée coûte des centaines de milliers de dollars, indique-t-elle.

Quand l'artère est bouchée, la paralysie s'étend jusqu’aux Canadiens qui veulent aller sur la côte ouest [ou en sortir] et aux nombreux camions qui passent dans ce couloir de transport, ajoute Evan Robichaud

Situées de part et d'autre du col Rogers, Golden et Revelstoke sont deux villes enclavées dans les montagnes britanno-colombiennes et tributaires de la Transcanadienne.

Zigzaguant entre les amoncellements de neige qui venaient de déferler sur la route, nous sommes arrivées à Golden fin janvier, quelques minutes avant qu’on ne ferme la route derrière nous à cause des avalanches.

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À quelques kilomètres à l'est de Golden, de petites avalanches se sont affaissées sur la route transcanadienne, à la fin janvier 2020. Une scène familière pour les automobilistes et camionneurs qui circulent entre Golden et Revelstoke en hiver, des avalanches qui forcent la fermeture de la route pour quelques heures.

Photo : Radio-Canada / Nafi Alibert

Eugene a eu moins de chance. Après avoir traversé le col Rogers cette journée-là, comme les quelque 3000 véhicules qui l'empruntent chaque jour en hiver, il s'est retrouvé bloqué à Golden, pour la nuit, à bord de son camion.

C'est tannant, mais c'est comme ça, c'est l'hiver, dit-il, résilient. Un jour, je suis arrivé dans l'après-midi et je suis resté coincé ici dix heures avant que la route ouvre à nouveau. Il y avait encore plus de camions que ce soir, ajoute-t-il en pointant la file de semi-remorques qui s'étire à perte de vue sur la bretelle de service qui longe la Transcanadienne.

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Après 40 hivers sur les routes, Eugene s'est habitué à ses haltes forcées. Pour lui, mieux vaut passer la nuit à Golden, où il a accès à toutes les commodités, qu'au milieu de nulle part.

Photo : Radio-Canada / Nafi Alibert

Résigné, il reprend la lecture de son roman d'espionnage. En 40 ans de métier, il n'en est pas à son premier arrêt forcé, et sait que l'eau qu'il transporte arrivera à temps à Calgary.

Quelques mètres plus loin, l'ombre d'un autre camionneur se dessine dans le brouillard orangé qui enveloppe la petite ville de montagne de Golden. Gurdeep Singh Mahal s'étire les jambes et va se rassasier.

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Ici à Golden, Gurdeep Singh Mahal transporte de la nourriture surgelée entre Toronto, en Ontario, et Surrey en Colombie-Britannique.

Photo : Radio-Canada

Il raconte qu'il a récemment mis deux jours à parcourir les quelque 950 kilomètres qui séparent la ville de Surrey, en Colombie-Britannique, de Calgary, soit le même temps que ça lui a pris pour rejoindre Toronto depuis la métropole albertaine.

La route dans les montagnes est difficile, c'est dangereux et il y a aussi beaucoup d'accidents. Mais je conduis avec un autre collègue, au moins on peut tuer le temps ensemble, glisse-t-il.

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La signalisation bilingue indique aux conducteurs de la route transcanadienne qu'il est impossible d'arrêter son véhicule sur certains tronçons en raison des risques trop élevés d'avalanches.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

De l'autre côté du col Rogers, à Revelstoke, la propriétaire de la boulangerie La Baguette cultive sa patience en hiver, lorsque les camions ont du retard.

Quand l'autoroute ferme, elle ferme des deux côtés, donc il n'y a plus personne qui peut entrer ou sortir. En tant que restauratrice, j'attends parfois mes commandes de nourriture et puis ça rentre deux à trois jours plus tard comme c'est arrivé à Noël, où il me manquait plein de produits, dit Sonia Ratté.

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La propriétaire de La Baguette, Sonia Ratté et une partie de sa dynamique équipe composée de plusieurs francophones.

Photo : Radio-Canada / Marylene Têtu

Une réalité qui fait partie intégrante de cette vie dans une petite ville de montagne et dont elle oublie vite l'aspect négatif. Ce n'est vraiment pas la fin du monde, concède-t-elle. C’est vraiment le fun quand il vient de faire une dump de neige. Tout le monde est vraiment heureux : on est tous seuls, juste les locaux sur le centre de ski, lâche-t-elle dans un éclat de rire.

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Les skieurs de randonnée doivent se procurer un permis pour skier au col Rogers et aucun permis n'est délivré les journées où des avalanches préventives sont déclenchées.

Photo : Courtoisie Hugo Voyer

Deux jours plus tard, 475 kilomètres plus au sud, à Fernie, quand la nuit capitule face aux premiers rayons du soleil, des détonations sourdes secouent la vallée.

Les crêtes se dessinent au fur et à mesure que le combat reprend. Car ici, loin de la haine, on mène aussi une guerre constante à celle que l’on aime tant : la montagne. Non pas pour protéger la route, mais ceux qui la fréquentent.

En frappant violemment ses versants, les canons anti-avalanche œuvrent à ce que l’amour que portent les humains à la poudreuse ne finisse pas par les emporter.

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