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analyse

Jean Vanier : la trahison

Un homme pensif.

Jean Vanier lorsqu'il a reçu le prix Templeton en 2015.

Photo : The Associated Press / Lefteris Pitarakis

Jusqu’à sa mort en 2019, Jean Vanier, le fondateur de L’Arche, était synonyme de don de soi, de générosité, un modèle, pour ne pas dire un saint homme. Mais aujourd’hui, c’est un tout autre visage qui apparaît dans un rapport d’enquête commandé par la direction de L’Arche à Paris.

Pendant des décennies, Jean Vanier a caché une part obscure de son existence où l’accompagnement spirituel se transformait en abus de confiance et en relations sexuelles non consentantes.

Je me souviens très bien d’un documentaire de la chaîne Arte, que j’ai vu l’année dernière et qui portait sur des religieuses agressées par des prêtres catholiques. Dans ce documentaire, il était notamment question du père Thomas Philippe.

Quand j’ai entendu son nom, j’ai sursauté. Incrédule. Je me suis dit que ce n’était pas possible. Père Thomas, c’est l’inspiration de Jean Vanier. C’était son mentor et son ami. Jean Vanier devait savoir et, pourtant, il a toujours nié.

À maintes reprises, le fondateur de L’Arche a eu l’occasion de s’ouvrir sur ce qu’il savait depuis les années 50.

Louis Pilotte, le directeur de L’Arche Canada, m’a raconté que lors d’un long trajet en automobile, il avait demandé à Jean Vanier s’il savait pourquoi père Thomas avait été convoqué à Rome par le Saint-Office. Jean lui a répondu platement que père Thomas était allé prier à Rome.

Vanier complice de son mentor

Aujourd’hui, on sait que le Vatican voulait confronter père Thomas à propos de ses agissements inacceptables à l’égard des femmes. Et on sait maintenant que pendant tout ce temps, Jean Vanier savait ce que son mentor avait fait.

Je ne suis pas le seul à avoir été piqué au vif par ce doute. Les gens de L’Arche ont voulu savoir et, maintenant, ils ont cette enquête entre les mains.

C’est pire que tout ce qu’on imaginait, m’a dit Louis Pilotte. Non seulement Jean Vanier était au courant des agissements de père Thomas, mais il a adopté lui-même un comportement semblable au fil des ans. Des victimes en ont témoigné.

Je me demande ce qui se serait produit si Vanier avait plutôt dénoncé les agressions de son père spirituel dès les années 50. Sûrement que bien des femmes n’auraient pas vécu ce qu’elles ont vécu.

Je me demande aussi ce qui se serait produit si le Saint-Office et le Vatican avaient dénoncé publiquement les agissements de père Thomas plutôt que de garder secrets non pas un, mais deux procès canoniques contre l’ami de Vanier. La justice est toujours mal servie quand la transparence cède au secret.

Probablement que père Thomas aurait été éloigné de L’Arche pour de bon? Peut-être que Vanier aurait compris la gravité des gestes? On ne saura jamais.

Une trahison insupportable

Depuis la publication de cette enquête, j’ai reçu plusieurs commentaires, certains me reprochant de chercher toujours la bête noire dans les affaires de l’Église. Ou encore, de condamner trop sévèrement un homme qui a trébuché. Ou, pire, m’accusant d’avoir effectué une enquête pour salir un saint homme.

Je m’y attendais. Ces commentaires m’indiquent une chose : beaucoup de gens ne veulent tout simplement pas croire aux conclusions de cette enquête. La trahison leur est insupportable.

J’ai répondu à certains auteurs de ces commentaires qu’ils n’étaient pas seuls à avoir du mal à accepter la vérité. Combien de fois ai-je moi-même dit publiquement que ce qui s’approchait le plus de la sainteté, c’était Jean Vanier.

Berné comme les autres

Moi aussi, j’ai ce sentiment d’avoir été berné. Mais je pense surtout à tous ceux qui travaillent à L’Arche. Ici ou ailleurs. Ce ne sont pas des jobs ordinaires. C’est une mission, une conviction, un devoir social. Ce sont souvent des gens qui ont fait le choix d’y consacrer des années de leur vie parce qu’ils avaient été inspirés par Jean Vanier.

À la toute fin de sa vie, les responsables de L’Arche ont dit à Jean Vanier qu’ils avaient commandé une enquête sur ces mystères insupportables. Jean Vanier leur a répondu : Faites ce que vous avez à faire. Avant son dernier souffle, Vanier savait que la vérité viendrait.

La vérité dérange et la trahison fait toujours mal.

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