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Autrice, un mot pour « mettre de l’avant la création littéraire faite par les femmes »

Des livres reposent sur une table dans une bibliothèque.

Un an après sa reconnaissance par l'Académie française, le mot « autrice » continue de faire des vagues dans le milieu littéraire.

Photo : getty images/istockphoto / Wavebreakmedia

Caroline Chrétien

Faut-il employer auteure ou autrice pour désigner une écrivaine? Si les deux termes se côtoient dans la francophonie, autrice rencontre encore de la résistance. Pourtant, le mot possède une valeur historique et linguistique, selon un doctorant en histoire à l’Université d’Ottawa.

Le chercheur Arnaud Montreuil est un expert des pratiques sociales liées à la domination dans les cercles aristocratiques. Les questions de genre, il s’y connaît. Pour lui, il ne fait aucun doute : le terme autrice a été victime d’un désir masculin de domination sur le champ littéraire.

Comme plusieurs mots français, autrice vient du latin. Le doctorant explique que le terme auctrix désignait déjà, au Moyen Âge et à la Renaissance, une femme qui écrit ou qui intente des procédures judiciaires.

Des membres de l'Académie française réunis en assemblée annuelle en 2016.

L'Académie française s'est longtemps opposée à la féminisation des noms de métiers. Elle avait affirmé en 2016 qu'elle « déconseillait formellement la féminisation des noms de titres, grades et fonctions officielles. »

Photo : Getty Images / ERIC FEFERBERG

Autrice devient un problème vers la fin du 17e siècle, au moment où on commence à "normer" la langue française en écartant beaucoup de mots. Ceux qui président à ce mouvement, ce sont des hommes de l’Académie [française], relate Arnaud Montreuil.

Les hommes de l’Académie masculinisent la langue pour sociologiquement s’approprier le champ littéraire.

Arnaud Montreuil, doctorant en histoire à l'Université d'Ottawa et à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Il ajoute que le mot autrice resurgit à quelques reprises dans l’histoire : À chaque moment de contestation, par exemple dans la Révolution française, dans des moments qui tendent à l’égalité, autrice réapparaît. Les femmes reproposent de s’appeler autrices et, généralement, c’est battu en brèche par des hommes.

Après des siècles de résistance, l’Académie française n’a reconnu que l’an dernier la féminisation des noms de professions, qu’elle qualifiait jusqu’à tout récemment de « barbarisme ».

Le cas particulier du Québec

La résistance au mot autrice dans la francophonie canadienne, et plus particulièrement au Québec, revêt un autre visage.

Contrairement à la France, dans la Belle Province la féminisation des noms de professions est en vigueur depuis plusieurs décennies. Le mot auteure y a été plus largement adopté, notamment en raison des efforts de l’Office québécois de la langue française (OQLF) à partir de 1970.

Même si autrice est de plus en plus populaire, des femmes de lettres résolument féministes refusent d’utiliser le mot. C’est notamment le cas de Martine Delvaux, écrivaine et militante féministe.

L'auteure Martine Delvaux sourit à la caméra devant des étagères remplies de livres.

L'auteure Martine Delvaux est invitée d'honneur au Salon du livre de l'Outaouais. Malgré son militantisme féministe, elle refuse d'utiliser le mot autrice pour se désigner.

Photo : Radio-Canada / Angie Landry

Je tiens au mot auteure parce que je m’en sers depuis tout le temps, que le Canada français s’en sert depuis tout le temps, qu’on a été les premières à revendiquer cette féminisation-là et à la rendre utile dans les médias, affirme-t-elle.

Une position tout à fait légitime, selon Arnaud Montreuil. Je trouve que le Québec a été original en adoptant de façon majoritaire le suffixe re pour beaucoup de noms de professions, et il ne faut pas nécessairement l’invalider. Ça a été un acquis féministe et c’est correct de l’écrire, concède-t-il.

Lequel choisir?

Alors, doit-on dire auteure ou autrice pour parler d’une écrivaine? Les deux formes sont acceptables et peuvent être utilisées, selon l’OQLF.

Sur son site web, l’Office conseille par ailleurs de choisir la forme préférée de son interlocutrice pour la désigner.

Qu'en pensent les associations littéraires de la région?

L'Association des auteurs et auteures de l'Outaouais se penchera sur la question du terme à adopter pour son appellation lors de la prochaine assemblée générale de ses membres, prévue pour juin 2020.

Les membres de l'Association des auteures et auteurs de l'Ontario français ont pour leur part tenu un vote à ce sujet, lors de leur assemblée générale de l'an dernier : le terme auteure a été conservé dans le nom de l'association par une seule voix, confirme le directeur général de l'organisme, Yves Turbide. Ce dernier précise que cela n'empêche pas l'utilisation de plus en plus courante du mot autrice parmi les membres de l'AAOF.

Lorsqu'on lui demande quelle forme tiendra le haut du pavé dans les années à venir, Arnaud Montreuil estime que l’usage le déterminera.

Le doctorant en histoire se permet toutefois d’ajouter que le fait d’insister sur les raisons sociohistoriques de sa disparition pourrait contribuer à une appropriation plus large du mot autrice.

De créer cette nouvelle forme aux côtés du mot auteure permet d’avoir un outil technologique langagier pour mettre de l’avant la création littéraire faite par les femmes dans une optique d’égalité des genres, conclut-il.

Avec les informations de Mélanye Boissonnault

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