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Le « tunnel sans fin » des Cubains voulant immigrer au Canada

Les Canadiens souhaitant parrainer leur conjoint cubain déplorent un « parcours du combattant », des déplacements obligatoires dans d'autres pays et d'importantes sommes à débourser.

Deux personnes se marient à Cuba.

Résidente de Mirabel, Myriam Fontaine a rencontré son futur mari en 2011, avant de l'épouser deux ans plus tard. Depuis 2013, elle tente de le parrainer afin qu'il puisse s'installer avec elle au Québec.

Photo : Gracieuseté / Myriam Fontaine

Myriam Fontaine croise les doigts. Dans les prochains jours, son mari, Maikel, devrait récupérer à La Havane son précieux visa qui lui permettra, pour la première fois, de découvrir le Canada, mais aussi d'y vivre. Après des années d’attente, de stress et de refus, ce « long chemin » devrait prendre fin.

Mariés depuis 2013, Myriam et Maikel tentent depuis cette même année de se retrouver au Québec. Cette adjointe juridique, qui vit à Mirabel, a rencontré son futur époux en 2011, au cours d’un voyage à Cuba. Mais à deux reprises, sa demande de parrainage a été refusée. Selon la femme de 55 ans, les agents d’immigration doutent de cette relation entre deux individus qui ont 16 ans d'écart.

Désabusée, elle n’a pas tenté d’obtenir un visa touristique pour que son conjoint découvre, avant une éventuelle cohabitation, la vie au Québec. Comme tant d’autres hommes ou femmes qui ont contacté Radio-Canada pour témoigner de cette situation, elle craignait un nouvel échec. Dans la majorité des cas, ces demandes sont en effet refusées. En guise de justification, Ottawa évoque régulièrement la possibilité que cet étranger ne revienne jamais à Cuba.

Myriam a donc accumulé les preuves, les messages et les photos prises lors de séjours réguliers pour retenter sa chance au début de 2018. Mais à l’instar de dizaines d’autres personnes qui ont évoqué une histoire similaire, un « parcours du combattant » s'est amorcé, après une mystérieuse affaire qui a touché des diplomates canadiens.

Une enquête à l'ambassade de La Havane

Dès 2017, des fonctionnaires canadiens, mais aussi américains, basés dans leurs ambassades respectives à La Havane, ont présenté d’étranges symptômes, comme des troubles de l’audition et des nausées.

Des chercheurs américains ont dans un premier temps évoqué des attaques acoustiques causant des lésions au cerveau, avant qu'une autre étude, menée par l'Université de Dalhousie en Nouvelle-Écosse, ne mette plutôt en cause des agents neurotoxiques utilisés en fumigation, afin d'éradiquer des moustiques dans les édifices touchés.

Nous continuons d'enquêter sur les causes possibles des symptômes de santé inhabituels ressentis par un nombre de diplomates canadiens.

Marianne Goodwin, porte-parole d'Affaires mondiales Canada

Ces rapports ont un « caractère grave », selon Affaires mondiales Canada. Au total, 15 Canadiens ont été touchés et aucun nouveau cas n'a été signalé depuis décembre 2018, détaille Ottawa, qui doit faire face à une poursuite de la part des victimes, qui réclament 28 millions de dollars.

Un homme devant l'ambassade du Canada à La Havane, à Cuba.

Les services offerts à l'ambassade canadienne de La Havane ont été réduits durant les derniers mois.

Photo : La Presse canadienne / Desmond Boylan

Des milliers de dollars de frais supplémentaires

Cette histoire a d’importantes conséquences sur ceux qui veulent immigrer au Canada. Après avoir fermé temporairement son bureau d’immigration à La Havane, Ottawa y a réduit son personnel et son offre de service, provoquant frustration, interrogation, détresse et incompréhension de la part de nombreux Canadiens qui souhaitent faire venir leurs proches au pays.

Désormais, les demandes d’immigration sont traitées par le bureau canadien de Mexico et le processus implique de coûteux voyages. Sans compter des délais de traitement qui dépassent allègrement, selon les cas exposés à Radio-Canada, les 12 mois d’attente, comme l'a initialement précisé Immigration Canada.

C’est devenu très difficile et ça cause beaucoup de problèmes à nos clients, explique l’avocate Mabel Fraser, spécialiste de l’immigration cubaine.

Concrètement, un candidat à l’immigration permanente doit se soumettre à des examens médicaux, par un médecin reconnu par Ottawa, mais aussi, à un certain moment, à une entrevue devant un agent fédéral. Désormais, ces deux phases ne se déroulent plus à Cuba, mais dans la plupart des cas à Trinité-et-Tobago, un pays où les Cubains peuvent se rendre plus aisément.

Par ailleurs, ces deux exigences ne se passent pas nécessairement au même moment, et les candidats à l’immigration doivent alors refaire le voyage.

Trinité-et-Tobago ou Mexico

Immigration Canada offre à présent deux possibilités aux résidents cubains pour l’entrevue, qui se déroule en français ou en anglais : Mexico, au Mexique, ou Port d’Espagne, à Trinité-et-Tobago. Les Cubains privilégient la deuxième option, puisqu’un visa leur est nécessaire pour entrer au Mexique. La présence du parrain peut aussi être requise.

Ces déplacements sont onéreux. Plusieurs milliers de dollars de frais s’avèrent nécessaires, et ce sont les Canadiens qui paient, soutient Mabel Fraser, car le salaire mensuel moyen oscille autour de 30 $ à Cuba. Myriam Fontaine a par exemple déboursé près de 4000 $ pour organiser ce séjour à Trinité-et-Tobago.

Un bonhomme de neige avec un drapeau cubain et une écharpe du Canadien de Montréal.

De nombreux Québécois aimeraient parrainer leur conjoint qui résident à Cuba.

Photo : Gracieuseté

Ces contraintes n’étaient pas prévues dans le budget initial, déplore Johanne Boivin-Drapeau, une consultante réglementée en immigration, qui traite près de 300 dossiers de parrainage par an.

Celle-ci souligne qu’un Cubain doit aussi avoir 1000 $ US en liquide pour venir à Trinité-et-Tobago. Ainsi, reprend-elle, les Canadiens s'y prennent de multiples façons pour envoyer cet argent sur l’île socialiste.

Moi, j’ai confié l’argent à un ami qui allait à Cuba pour des vacances, pour qu’il le donne à ma femme, explique Jean-Pierre Gagnon, un ébéniste qui s’est marié en 2017 avec Taimelys, une Cubaine.

On est tombé dans un dédale d’attente. À cause de cette histoire rocambolesque, ce sont des citoyens canadiens qui paient les frais.

Jean-Pierre Gagnon, un résident de Rimouski

Nous avons le sentiment d’être dans un tunnel sans fin, résume de son côté Line Durand, qui patiente depuis près de deux ans pour avoir une réponse à la demande de son époux. Nous voulons vivre une vie normale, vivre notre amour, nos projets, clame-t-elle.

Comme elle, beaucoup ont écrit au député fédéral de leur circonscription pour tenter de faire avancer leur dossier.

Ce processus est rendu inhumain et inacceptable. La liste des frais ne fait qu’augmenter sans arrêt et notre moral, à mon mari et moi, ne fait que diminuer.

Edith Turcotte, qui veut parrainer son mari cubain

Josianne Théberge, qui vit une situation identique, évoque quant à elle des dettes et des fins de mois [qui] sont dures. Les coûts sont faramineux, décrit-elle, avant de juger aberrant le manque de réponses de la part des agents d'immigration.

Raul Castro et Justin Trudeau se serrent la main.

Justin Trudeau s'est rendu à La Havane en novembre 2016 et a rencontré le président Raul Castro. Les relations entre les deux pays se sont ensuite refroidies avec la fermeture des services canadiens d’immigration qui a été dénoncée par le gouvernement cubain.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Ottawa étudie des « mesures d'atténuation »

Le gouvernement fédéral compte-t-il rouvrir l'entièreté de son ambassade cubaine? Rien ne l’indique à ce jour.

Ottawa est resté flou dans ses réponses fournies à Radio-Canada, en mentionnant simplement vouloir étudier d’autres mesures d’atténuation, avec l’objectif de réduire au minimum l’effet de la réduction des services sur les résidents cubains afin qu’ils puissent continuer de venir au Canada.

Le ministère de l'Immigration précise également que le Canada n'est pas le seul pays à obliger des candidats à l'immigration à se rendre dans un autre territoire pour y passer un examen médical. L’Australie, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis n’ont pas non plus de médecin désigné à Cuba, spécifie Immigration Canada.

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