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La fabrique de l’info internationale

À l’occasion de la sortie d’une nouvelle série de balados, entretien avec Céline Galipeau sur le moment le plus marquant de sa carrière de correspondante.

Une femme en burqa se déplace devant de majestueuses montagnes.

Une femme marche à Kaboul.

Photo : Reuters / Omar Sobhani

Radio-Canada

Quand un journaliste parcourt la planète à la recherche d’histoires à raconter, il est presque certain d’être confronté à des situations humaines difficiles, voire absurdes. Émotivement ou physiquement, difficile de s’en sortir sans cicatrices.

Dans Notre envoyé spécial, une nouvelle série de balados de Radio-Canada, huit correspondants étrangers racontent une journée marquante dans leur carrière, un moment de vérité où ils ont dû faire des choix déchirants.

Il y a notamment cette fois en 2004 où, pour sa première assignation en tant que journaliste, Marie-Eve Bédard est envoyéedans une école de Beslan, en Russie : elle y voit les corps de plus de 300 personnes, dont 180 enfants, de ses propres yeux.

Ou encore celle où Céline Galipeau se rend, en octobre 2006, dans un hôpital d’Hérat, dans l’ouest de l’Afghanistan, où séjournent des femmes qui ont tenté de se suicider en s’immolant. Les plus jeunes n’ont que 15 ans, et toutes sont brûlées au troisième degré sur plus de 70 % de leur corps. Elles ne reçoivent aucun autre médicament qu’un simple onguent.

« Quand on est sortis de l’hôpital, j’avais du mal à parler, j’étais un peu sous le choc de ce que j’avais vu, de ce j’avais entendu », raconte la journaliste, aujourd’hui cheffe d'antenne du Téléjournal 22 h, dans l’épisode 2 de la série.

Radio-Canada.ca s’est entretenu avec Céline Galipeau au sujet de ce moment marquant de sa carrière… et de sa vie.

Pourquoi les femmes afghanes dans votre cas?

Avec le recul, je trouve ça drôle de ne pas avoir pensé à la Tchétchénie, puisque c’est la première guerre que j’ai couverte sur le terrain et que ça a changé ma carrière. [Elle y était au milieu des années 90, NDLR.] J’ai pensé à ces femmes que j’ai vues à Hérat parce que ce moment m’a changé, comme humaine.

Jusque-là, je n’avais jamais vraiment été confrontée à ça. C’est là que j’ai découvert que dans une grande partie du monde, les femmes étaient encore absentes de l’espace public, qu’elles vivaient une discrimination incroyable, une violence incroyable.

En Afghanistan, elles n’avaient pas le droit d’aller à l’école, de travailler, de gagner de l’argent, de vivre! Toujours à la merci d’un père, d’un frère, d’un cousin.

Les crimes d’honneur, les mariages forcés, les viols.

La seule révolte possible pour elles était de tenter de se suicider. Cette violence terrible contre les femmes, ça m’a secouée. Au point où après, partout où je suis allée, je me suis toujours demandé quelle était la situation des femmes, comment ça se passait pour elles.

Je n’en parle pas dans la balado, mais quand je suis revenue au pays cette fois-là, on a organisé une collecte. Beaucoup de gens ont donné de l’argent pour l’hôpital. On a envoyé des médicaments, des antidouleurs, des onguents antibiotiques. On a aussi envoyé un montant d’argent.

L’Afghanistan a-t-elle été votre couverture la plus émotive?

Ça m’a marquée beaucoup plus que d’habitude, peut-être parce que j’y ai passé des mois et des mois. En temps normal, tout va rapidement. On y va et on ressort. Mais à l’époque, on couvrait l’Afghanistan de façon substantielle, car l’armée canadienne était là.

Au Québec et au Canada, on a beaucoup été marqué par la burqa. Mais quand tu parles aux femmes afghanes, la burqa est d’une certaine façon le moins pire de tous les maux.

La situation des femmes était catastrophique dans ce pays. Et elle ne s’est pas beaucoup améliorée depuis. Peut-être un peu avec l’intervention de 2001. Les femmes ont alors commencé à travailler à Kaboul, la capitale. Mais on leur a promis beaucoup, et quand tout le monde s’est retiré du pays, les traditions sont revenues assez vite.

Quand tu vois comment les femmes sont des citoyennes de seconde classe, c’est dur.

Où tracer la ligne entre observateur et acteur? Entre témoin et participant?

Cette question, on se la pose tous comme journaliste, c’est toujours difficile. Il y a un très bon exemple dans l’épisode 1 de la série, celui de Jean-François Bélanger et de Sylvain Desjardins. C’est le cas le plus éclatant.

On est en septembre 2015. Ils sont en Turquie, où des migrants s’apprêtent à traverser vers la Grèce dans des bateaux qui ne sont pas vraiment sécuritaires. Certaines personnes n’ont pas de gilet de sauvetage. Jean-François et Sylvain viennent de faire des entrevues avec des gens qui vont peut-être mourir. Ils doivent décider s’ils les aident, s’ils leur donnent un autre gilet de sauvetage.

Ce genre de dilemme, on y fait tous face.

Ce qu’il y a de bien dans cette série de balados, c’est que ça montre comment se passe notre travail. Parce que les gens voient ou écoutent un reportage de deux minutes, mais ils ne sont pas toujours au courant de la façon d’y arriver.

On fait souvent des récits de voyage. On revient, puis on raconte un peu ce qu’on a vu, mais on ne parle pratiquement jamais de nos sentiments, de ce qu’on a éprouvé et senti.

C’est ça la beauté et la force de cette série. Chaque épisode est différent et aucun n’a la même intensité, car les circonstances sont différentes. C’est riche, faire parler les journalistes de leur travail et de la façon dont ils ont vécu ces situations. Il y a un souci de transparence aussi. On veut montrer aux gens que l’on vit des situations qui ne sont pas toujours simples, qui nous posent des questionnements.

La série permet d’aller dans les coulisses sans que ce soit sensationnaliste ou voyeur. C’est très sobre, car tous les journalistes sont peu habitués à ce genre de confidences.

À écouter :

Vous pouvez écouter les huit épisodes de la série Notre envoyé spécial dès maintenant.

Épisode 1 : Jean-François Bélanger et Sylvain Desjardins se sentent déchirés entre leur rôle de journaliste et leur devoir humanitaire lorsqu’ils suivent l'odyssée de migrants afghans, qui tentent de gagner la Grèce sur une embarcation de fortune.

Épisode 2 : Céline Galipeau va à la rencontre de femmes qui ont survécu à une tentative de suicide par immolation, en Afghanistan, et cela change son regard journalistique.

Épisode 3 : Rukmini Callimachi, du New York Times, raconte la fois ou une vingtaine de journalistes se réfugient dans sa chambre d’hôtel d’Abidjan, en Côte d'Ivoire, parce que les forces de sécurité du président déchu Laurent Gbagbo arrivent à l'hôtel, armés, pour les chercher.

Épisode 4 : Marie-Eve Bédard raconte sa première fois devant la caméra lors d’une prise d’otage qui vire en bain de sang à Beslan, en Ossétie du Nord, en Russie.

Épisode 5 : Roméo Langlois, de France 24, raconte une balade en hélicoptère au pays des FARC, en Colombie, qui a rapidement pris une tournure dramatique.

Épisode 6 : Michèle Ouimet, retraitée de La Presse, raconte une attaque israélienne sur une la ville de Tyr, au Liban.

Épisode 7 : Sophie Langlois raconte le soulèvement égyptien contre le régime Moubarak, en 2004, et la force d’un peuple qui se lève contre l’oppression.

Épisode 8 : Samuel Forey, journaliste indépendant, raconte son intégration d’une journée au sein d’une troupe de forces d'élite de l'État irakien, une journée d'enfer.

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