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  • Envoyés spéciaux
  • Et si le vote était obligatoire, comme en Australie?

    Les électeurs australiens sont obligés de se rendre aux urnes les jours de scrutin, sinon ils paient une amende. Que pensent-ils de cette loi?

    Un postier pousse son charriot de courrier sur un trottoir en banlieue de Sydney.

    Vincent Ngo est né en Australie. Il aime que le vote soit obligatoire, « comme ça, la voix de tout le monde est entendue ».

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Frédéric Lacelle

    En banlieue de Sydney, devant les petits restaurants afghans et les Domino’s Pizza, Vincent Ngo, un facteur, pousse son chariot rempli de lettres et de colis. Il a 23 ans. Ses parents sont d’origine vietnamienne. Il habite un quartier populaire de la métropole australienne.

    Au Canada, il serait assez représentatif de ceux qui ont moins tendance à aller voter – il est jeune et issu de l’immigration. Pourtant, Vincent se rend aux urnes à chaque élection depuis qu’il a 18 ans.

    Parce que c’est obligatoire. Et parce qu’il y a pris goût.

    « J’aime que ma voix soit entendue. Et j’aime que la voix de tout le monde le soit aussi. »


    Laurence Martin et Frédéric Lacelle sont en Océanie pour nous faire découvrir cette région du monde que l'on couvre peu.


    Lors du dernier scrutin fédéral en Australie, près de 92 % des électeurs sont allés voter. Par comparaison, au Canada, en octobre dernier, c’était 66 %. Aux États-Unis, pour l’élection de Donald Trump en 2016, le taux de participation n’a même pas franchi la barre des 56 %.

    Des électeurs remplissent leur bulletin de vote.

    Des électeurs se rendent aux urnes à Sydney, lors de la dernière élection fédérale, le 18 mai 2019.

    Photo : Getty Images / SAEED KHAN

    « C’est beaucoup plus représentatif quand tout le monde vote », dit l’ingénieur Farah Patarseh, qui sort avec sa femme Oroub d'un petit magasin de pâtisseries libanaises.

    Le couple, originaire de Jordanie, insiste pour qu’on ne le prenne pas en photo – « no picture, no picture » –, mais s’arrête pendant plusieurs minutes pour nous vanter les mérites du vote obligatoire.

    « Souvent, explique Farah, les partis politiques l’emportent parce qu’ils sont capables de mobiliser certains groupes d’électeurs le jour du scrutin. » Cependant, comme en Australie presque tout le monde se rend aux urnes, ajoute-t-il, les politiciens n’ont pas le choix de ratisser large et d'essayer de plaire à une majorité de gens.

    Le pays fonctionne d’ailleurs avec un mode de scrutin préférentiel : les citoyens doivent classer les candidats par ordre de préférence sur leur bulletin de vote. Les candidats les moins populaires sont éliminés jusqu’à tant qu’un politicien obtienne plus de 50 % des appuis.

    Des enseignes de nettoyeur et de galerie de tapis sur une rue du quartier.

    Le quartier Merrylands, en banlieue de Sydney, où nous avons fait nos entrevues et où seuls 44 % des résidents sont nés en Australie. En règle générale, dans les pays occidentaux, les électeurs qui sont issus de l'immigration ont moins tendance à aller voter.

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Et que se passe-t-il si quelqu’un ne vote pas? Il écope d’une pénalité de 20 $ – une amende qui est contestable si la personne prouve qu’elle avait une raison valide pour ne pas se rendre aux urnes (p. ex., une maladie grave ou un accident). Chaque dossier est évalué au cas par cas.

    Liberté restreinte?

    En Amérique du Nord, quand on parle d'obliger les gens à aller voter, tout de suite, certains montent aux barricades pour défendre la liberté de choisir : « C’est mon choix d’aller voter ou de ne pas y aller ».

    En Australie cependant, parmi tous les gens que nous avons rencontrés, personne ne sentait que sa liberté était brimée par la loi. « Tu peux toujours voter blanc dans l’isoloir », précise Farah.

    D’ailleurs, selon Judith Brett, une politologue basée à Melbourne et autrice d’un livre sur le sujet, la grande majorité des Australiens se disent favorables au vote obligatoire. « Entre 60 et 70 % d'entre eux l’appuient. »

    C’est que, d’après la professeure, le rapport entre l'État australien et les citoyens est historiquement très différent de celui qu'on voit aux États-Unis, par exemple.

    Cliché d'archive sur l'indépendance américaine

    1776, déclaration de l'indépendance américaine

    Photo : archives

    « Aux États-Unis, quand le pays a été formé au 18e siècle, les gens étaient très préoccupés par la protection de leur liberté face à un État autocratique. » Ils voulaient s'affranchir du contrôle et des taxes de la Couronne britannique.

    En Australie, au contraire, « l'État est venu d'abord et a créé la société ». Le pays était très difficile à conquérir. Il a fallu des infrastructures financées par le gouvernement – des ponts, des routes – pour que les non-Autochtones puissent s'installer et survivre sur le territoire. Les citoyens étaient moins laissés à eux-mêmes qu'aux États-Unis.

    « Ça a rendu, d'une certaine façon, les Australiens bien plus dépendants envers leur gouvernement », précise Judith Brett. Il y a moins de méfiance envers l'appareil étatique et on accepte davantage que l'État nous oblige à faire certaines choses, comme voter.

    Une photo d'une rue déserte à Melbourne.

    La ville de Melbourne en 1870. L'Australie n'a obtenu son indépendance de l'Angleterre qu'en 1901.

    Photo : Charles Nettleton

    Et puis, même si l'Australie est une démocratie libérale comme le Canada ou les États-Unis, l’aspect « démocratie » y est plus prépondérant, explique la professeure : « L'idée avec le libéralisme, c'est de protéger les libertés individuelles, alors qu'avec la démocratie, c'est d'impliquer une majorité de citoyens dans le processus législatif. »

    Chaque pays, dit-elle, trouve un équilibre différent entre ces deux axes parce qu'il y a des contradictions. Car si l'on force les gens à voter, on restreint leurs libertés individuelles. En même temps, si seulement un petit nombre d'électeurs s'exprime, on s'éloigne du principe démocratique qu'un gouvernement doit être choisi par une majorité de citoyens.

    Et, dans la culture politique australienne, la notion de majorité est cruciale. C'est beaucoup plus scandaleux pour nous, ajoute Judith Brett, d’avoir un président américain ou un premier ministre canadien élu par une minorité d’électeurs que d’être obligé d’aller voter.

    Deux hommes font cuire des saucisses sur un barbecue à côté d'électeurs qui attendent pour aller voter.

    Les fameuses « saucisses démocratiques » que les Australiens dégustent en file, en attendant d'aller voter. C'est une tradition d'avoir des barbecues près des stations de vote.

    Photo : Getty Images / Tony Feder

    Le vote en Australie, qui est obligatoire à l'échelle nationale depuis 1924, a toujours lieu un samedi. Les gens risquent ainsi moins d’être contraints par l’urgence du travail.

    L’ambiance est souvent très festive. À côté des bureaux de vote, des barbecues sont installés pour griller les fameuses « democracy sausages » – des saucisses que les électeurs dégustent avec une tranche de pain blanc, en attendant de se prononcer sur l’avenir politique de leur pays.

    Sont-ils nécessairement plus informés?

    L'autre critique du vote obligatoire qui revient souvent, c'est qu'on force des gens mal informés, ignorants même, à s'exprimer. Néanmoins, Judith Brett pense que les sceptiques font fausse route.

    « Le fait que les gens n’aient pas le choix, ça les amène à s’intéresser davantage aux affaires gouvernementales », dit-elle. Judith donne l’exemple de sa classe de sciences politiques : « Des étudiants de 18 ans s'y inscrivent simplement pour faire un choix éclairé ».

    Patrick Gribble est assis sur une caisse en plastique sur le trottoir.

    D'après Patrick Gribble, le vote obligatoire est une bonne chose, mais il ne pousse pas nécessairement les électeurs à s'informer davantage.

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Mais à Sydney, sur le trottoir bordé par les restaurants afghans, Patrick Gribble, qu’on croise en pause-cigarette, est plus sceptique. Il prend le temps de nous communiquer sa vision de l'électorat australien, qui est, disons-le, beaucoup moins romantique.

    « Pas mal d’Australiens votent en fonction de ce que leurs parents leur ont dit ou de ce qu’ils entendent autour d’eux. Ils ne sont pas plus informés qu’ailleurs. »

    D’ailleurs, une étude publiée en 2008 dans la Revue canadienne de science politique – basée sur une expérience avec 121 étudiants – concluait que le vote obligatoire avait peu ou pas d’effet sur les connaissances des électeurs.

    Reza Haghbaali se tient debout devant une vitre qui délimite son commerce à Sydney.

    Reza Haghbaali, dans son centre de transfert bancaire, en banlieue de Sydney.

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Connaissances ou pas, Reza Haghbaali, un autre commerçant du coin, estime que le vote obligatoire reste nécessaire.

    C’est sûr que dans un monde idéal, dit-il, on ne devrait pas avoir à forcer les gens à se déplacer pour aller choisir leurs dirigeants.

    « Mais les Australiens sont très relax, ajoute-t-il dans un anglais au léger accent iranien. Il y a la plage, le soleil. Il est facile d’être distrait et d’oublier ce qui est vraiment important. »

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