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Des communautés noires de la Saskatchewan réclament des services en santé mentale

De membres des communautés noires en Saskatchewan sonnent l’alarme sur la santé mentale dans leurs rangs.

La Saskatchewanaise Fiyin Obayan a survécu à une crise de santé mentale.

La Saskatchewanaise Fiyin Obayan a survécu à une crise de santé mentale.

Photo : Radio-Canada / Omayra Issa

Omayra Issa

Il y a huit ans, aux prises avec une grave dépression nerveuse, Fiyin Obayan était au bord du gouffre. Bien que cette épreuve soit derrière elle, la jeune femme et d'autres membres des communautés noires en Saskatchewan sonnent l’alarme sur la santé mentale dans leurs rangs et réclament des services adaptés à leurs réalités.

Loin de sa famille, inscrite dans un programme d'arts de la scène très exigeant et rendue à bout, Fiyin Obayan a sombré dans une crise.

J’ai vécu une crise de santé mentale. J’ai perdu le sens de la réalité. Je ne dormais plus et je commençais à halluciner, témoigne Fiyin Obayan, qui était alors étudiante en théâtre au Canadian College of Performing Arts, en Colombie-Britannique. Elle a dû arrêter ses études pendant un certain temps.

Fiyin Obayan est revenue chez elle, en Saskatchewan. Grâce à des soins de santé et du travail sur sa personne, elle a pu se rétablir, sur une période de cinq ans.

Aujourd'hui, Fiyin Obayan partage son histoire pour aider d'autres à ne pas sombrer dans des crises de santé mentale, et parce qu'elle reconnaît que plusieurs n’ont eu pas la même chance qu’elle.

Il y a quelques années, un Fransaskois originaire du Burundi s'est suicidé à la suite d'une crise en santé mentale, envoyant une onde de choc dans toute la communauté africaine francophone en Saskatchewan.

Situation préoccupante

Le directeur général de la Communauté des Africains francophones de la Saskatchewan, Fulgence Ndagijimana,

Le directeur général de la Communauté des Africains francophones de la Saskatchewan, Fulgence Ndagijimana, sonne l'alarme sur l'état de la santé mentale parmi les nouveaux arrivants africains.

Photo : Radio-Canada

Le directeur général de la Communauté des Africains francophones de la Saskatchewan (CAFS), Fulgence Ndagijimana, se dit préoccupé par l’état de la santé mentale dans les communautés noires.

C'est quelque chose qui est préoccupant et qui est réel et je crois que la question de la santé mentale est vraiment liée à l'expérience de beaucoup de nos membres, qui est l'expérience de l'immigration, dit-il.

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Il identifie plusieurs facteurs contribuant à cette réalité, notamment chez les nouveaux arrivants africains. Les gens ont été séparés de leur famille. Les gens se retrouvent isolés ici, ils doivent se reconstruire une certaine identité culturelle en se retrouvant dans un cadre culturel très différent. De nouveaux problèmes s'ajoutent à toutes ces choses-là comme les défis à trouver du travail, ou d'avoir accès à des choses de base comme à une maison à prix abordable, explique-t-il.

À cela s’ajoute, dit-il, une réticence à parler de la santé mentale dans certaines communautés noires. Il y a un certain nombre de tabous liés notamment à la culture, précise Fulgence Ndagijimana.

L'expérience d'une maladie mentale, c'est comme si c'était une malédiction dans certaines cultures. Finalement, ce n'est pas quelque chose que l'on est prêt à partager en public, note-t-il.

Ce tabou, Finyin Obayan l'a connu. Avant qu'elle ne vive sa crise personnelle, aucun membre de sa famille ou de son entourage ne lui avait parlé de santé mentale.

En grandissant, je ne me souviens pas d'avoir entendu parler de santé mentale dans les rassemblements communautaires, ajoute-t-elle.

J'ai même entendu un comédien nigérian dire que les Africains ne sont jamais atteints de dépression et que c'était une maladie occidentale.

Fiyin Obayan

Pour aider à lever le voile, Fiyin Obayan et Fulgence Ndagijimana croient tous deux qu’il faut, en Saskatchewan, des services et soins en santé mentale culturellement adaptés aux communautés noires.

Barrières dans l'accès aux services

Les services offerts à l'ensemble de la population ne suffisent pas, estime pour sa part la Dre Fatimah Jackson-Best, professeure à l'Université York et gestionnaire du projet Pathways to Care à Toronto, parce que les personnes noires sont confrontées à d’importantes barrières dans l’accès à des soins de santé mentale.

Il y a [déjà] de longues listes d’attente et un manque d’accès à des soins en santé mentale. Nous observons également des barrières liées au racisme et à la discrimination de la part de certains professionnels de la santé.

Dr Fatimah Jackson-Best, gestionnaire du projet Pathways to Care

Et bien que les communautés observent des besoins dans leurs rangs, la Dre Fatimah Jackson-Best déplore une insuffisance de données relatives à la santé mentale dans les communautés noires à travers le Canada.

Plan rapproché de la Dre Fatimah Jackson-Best.

La Dre Fatimah Jackson-Best, professeure à l'Université York et gestionnaire du projet Pathways to Care à Toronto, demande une étude pour recueillir des données sur la santé mentale des personnes noires à travers le Canada.

Photo : Radio-Canada

Il y a des barrières à l’accès à des données et à la recherche sur la santé mentale dans les communautés noires à travers le pays. Nous ne voyons pas une collection des données sur la base de l’appartenance raciale et c’est un grand problème, indique Dr Jackson-Best.

Impossible donc d’avoir un portrait global de la prévalence des maladies mentales dans ces communautés. Sans portrait global, impossible de répondre aux besoins aux personnes noires et d’avoir des politiques plus généralisés pour promouvoir une bonne santé mentale dans les communautés.

Les données ont un pouvoir, martèle-t-elle.

Le Dr Mansfield Mela, professeur de psychiatrie à l’Université de la Saskatchewan, déplore pour sa part l'absence d’études systématiques pour établir formellement les taux de suicide [dans les communautés noires] au Canada.

Les deux chercheurs réclament une étude approfondie sur la santé mentale des personnes noires au pays. Le Dr Mela souhaite une consultation à l’échelle nationale. Selon lui, une telle approche devrait inclure des membres des communautés, des chercheurs issus de ces communautés et des agences gouvernementales. Elle devrait déboucher sur des politiques ainsi que du financement.

Les données sont très minimes au Canada. Il n’y a pas d’effort pour examiner les besoins des communautés noires à l’échelle nationale.

Dr Mansfield Mela, professeur de psychiatrie à l'Université de la Saskatchewan

L'an dernier, le gouvernement fédéral a annoncé un investissement de 19 millions de dollars pour promouvoir une bonne santé mentale dans les communautés noires au pays. Cependant, d'après la Dre Jackson-Best, ce n'est pas suffisant.

Il faut avoir un flux régulier de ressources dans les communautés noires à travers le pays pour s’assurer de faire des progrès, car les besoins peuvent être différents dans une province comme l’Ontario par rapport à la Saskatchewan, poursuit-elle.

Pour sa part, l'Autorité de santé de la Saskatchewan ne précise pas si elle a des services culturellement adaptés aux besoins des personnes noires dans la province. Dans un message envoyé à Radio-Canada, elle indique avoir des services pour les patients de toutes les communautés.

Mobilisation communautaire

Malgré le peu de données et de ressources spécialisées, plusieurs se mobilisent. Fatuma Omari, assistante de projets au Réseau santé en français de la Saskatchewan, a suivi en janvier dernier une formation de premiers soins en santé mentale. La jeune femme a décidé de s'outiller après qu'un ami proche eut vécu une grande crise d'anxiété et de santé mentale.

J'avais peur pour mon ami et pour moi parce que moi je ne savais pas vraiment ce qui se passait avec lui. Puis dans ma tête, je me demandais ce qui arriverait s'il commençait à être violent. Puis en même temps, je ne voulais pas le laisser seul. Dans ma tête, plein de trucs circulaient, témoigne la femme de 27 ans.

Vivant en Saskatchewan depuis 2007, elle croit qu'il est temps d'avoir davantage de conversations sur la santé mentale dans les communautés noires de la province.

Je sais que dans les années passées, c'était un sujet qui était jugé tabou. Mais ça s'améliore quand même. Moi, j'ai eu à en parler avec quelques membres de ma famille puis j'ai vu qu'il y a de l'ouverture à vouloir en parler, mais on a encore du travail à faire.

Fatuma Omari

Elle intervient notamment auprès de ses nièces, neveux et cousins qui sont adolescents. J'ai commencé à poser des questions simples. ''Tu as des problèmes à l'école? Tu te fais intimider ?'' Juste pour savoir s’il faut en parler un peu plus. Je suis la seule à le faire dans la famille. Ils sont un peu plus à l'aise de m'en parler, dit-elle.

D'autres membres des communautés noires ont décidé de briser les tabous et d’entamer un dialogue qu’ils jugent nécessaire.

C'est le cas de Finyin Obayan. Plus de huit ans ans après sa crise de dépression nerveuse, elle est aujourd'hui à la tête de l’Association des Canadiens noirs et caribéens en Saskatchewan. Elle en profite pour organiser des activités de sensibilisation sur la santé mentale dans les communautés noires pour de jeunes professionnels de Saskatoon.

Fiyin Obayan n’a aujourd'hui qu’un seul conseil.

La santé mentale, c'est comme la santé physique. Quand vous vous faites mal, vous allez chez le docteur. Prenez soin de votre santé mentale, dit-elle.

Besoin d'aide pour vous ou un proche?

Si vous avez besoin d'aide en français partout au Canada pour vous ou pour un de vos proches, appelez le 1 833 456-4566. Vous pouvez aussi visiter le site Internet (Nouvelle fenêtre) du Service canadien de prévention du suicide.

Jeunesse, J’écoute offre aussi de l’aide partout au Canada pour les adolescents qui veulent parler de leur situation, au 1 800 668-6868.

Ces services sont offerts 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Sur le web : Prévention du suicide (Nouvelle fenêtre)

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