•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Envoyé spécial

Euthanasie, l'expérience belge

En Belgique, l’euthanasie pour personnes en souffrance psychique est autorisée depuis 2002. Si elle est parfois contestée, cette procédure est tout de même largement acceptée par la population.

Romain, 25 ans, a fait plusieurs tentatives de suicide.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

Romain a fait sa première tentative de suicide en 2014, à l’âge de 20 ans. Il a été hospitalisé en psychiatrie. À sa sortie, il a fait une deuxième tentative, puis une troisième, et ainsi de suite.

Cinq ans plus tard, une détresse profonde le ronge toujours.

Romain a suivi tous les traitements proposés par les spécialistes. Il voulait y croire. Médicaments, psychothérapies diverses, électrochocs… Rien n’y fait, le mal est toujours là.

Je ne sais pas comment le formuler, dit-il, d’une voix discrète. C’est l’angoisse, l’isolement, le retrait par rapport aux autres.

Je ne suis pas là pour faire l’apologie de l’euthanasie, mais, à mes yeux, l’euthanasie est un soin, et c’est, aujourd’hui, le soin que je réclame.

Romain, 25 ans

La loi belge permet, en principe, l’accès à l’euthanasie pour des personnes en détresse psychique comme Romain. Mais il faut d’abord obtenir l’accord formel de deux médecins, dont au moins un psychiatre. Et jusqu’à maintenant, les médecins se sont montrés réticents à consentir à sa demande, à cause de son jeune âge.

Jacqueline Herremans

Jacqueline Herremans, présidente de l’Association belge pour le droit à mourir dans la dignité

Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

L’avocate Jacqueline Herremans est présidente de l’Association belge pour le droit à mourir dans la dignité et membre de la Commission de contrôle de la loi sur l’euthanasie, adoptée en 2002. Cette loi stipule que le critère de base pour l’accès à l’euthanasie est « l’affection grave et incurable d’une maladie », qu’elle soit physique ou psychique.

Je comprends que cette question pose débat. Pour ces patients atteints de souffrances psychiques, il faut être encore plus prudents.

Jacqueline Herremans

Les regrets

Pierre-Pol Vincke considère, lui, qu’il a fait preuve de prudence excessive.

Sa fille Édith s’est suicidée après 18 ans de souffrances psychiques. Elle s’est tranché la gorge dans sa chambre, à l’institut psychiatrique où elle était soignée. Un drame qui a entraîné des traumatismes non seulement dans la famille, mais aussi parmi les employés de l’hôpital. Elle demandait pourtant l’aide médicale à mourir depuis des années. La loi était en place, mais son entourage résistait à cette idée.

Objectivement, comme les médecins, j’ai péché par acharnement affectif, affirme cet ancien diplomate à la retraite.

Pierre-Pol Vincke chez lui.

La fille de Pierre-Pol Vincke, Édith, s’est suicidée après 18 ans de souffrances psychiques.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

Au lieu d’entendre le message de ma fille, je n’avais qu’un objectif : la maintenir en vie. Quel que soit le prix qu’elle paie. C’était un comportement, à mon avis, très égoïste.

Pierre-Pol Vincke

Depuis la mort de sa fille, il y a déjà huit ans, Pierre-Pol Vincke consacre une grande partie de sa vie à écrire et à donner des conférences.

Il juge que si la population belge était plus ouverte à parler de la mort et de l’aide médicale à mourir, on pourrait prévenir des cas de suicides dramatiques comme celui d’Édith.

Il ajoute : J’aurais de loin préféré assister à l'euthanasie de ma fille dans une ambiance calme et apaisée, plutôt que de lire un rapport de police traumatisant.

Aide médicale à mourir et maladie mentale: l'exemple belge

Des mesures de prudence

L’euthanasie est largement acceptée par la population en Belgique. En 2018, on en a pratiqué plus de 2300. De ce nombre, une cinquantaine seulement étaient des cas d’euthanasie pour souffrances psychiques.

Les psychiatres belges font preuve de grande prudence dans ce domaine depuis la mise en place de la loi.

Une des premières conditions que nous devons examiner, c’est la compétence de la personne malade, qu’elle soit capable de prendre une décision éclairée, affirme le docteur Paul Cosyns, professeur de psychiatrie médico-légale et coprésident du Comité consultatif belge de bioéthique.

Grande figure d’autorité dans ce domaine, il considère que la loi actuelle est bien faite. Mais il conseille à ses collègues d’être plus exigeants et d’ajouter des mesures de prudence.

Nous sommes d’avis qu’il faut au moins deux psychiatres [un seul est prévu par la loi]. Le patient doit continuer à être suivi par son soignant habituel pour l’aider, le soutenir, au cas où il décide de continuer à vivre.

Paul Cosyns, coprésident du Comité consultatif belge de bioéthique.

La Corporation des médecins de Belgique recommande aussi à ses membres de se rencontrer physiquement pour discuter des demandes d’euthanasie pour malades psychiques, de ne pas se limiter à des conversations téléphoniques, comme le permet la loi.

Les médecins belges pensent aussi que le délai d’un mois prévu par la loi, entre la demande et l’exécution de l’euthanasie, devrait être allongé pour permettre aux patients de réfléchir à leur décision plus longtemps.

Contestation judiciaire

Il y a pourtant des contestations. Tout récemment, une famille a poursuivi devant les tribunaux trois médecins après l’euthanasie d’une jeune femme qui avait reçu un diagnostic d’autisme. Les trois médecins responsables, dont une psychiatre, ont été acquittés d’accusations d’homicides à l’issue d’un procès qui a tenu la Belgique en haleine.

Ariane Bazan, professeure de psychologie clinique à Université libre de Bruxelles, a témoigné pour la famille dans ce procès.

Moi, je dirais que l’euthanasie pour raisons psychiques, ce n’est pas possible. La loi demande que la souffrance soit insoutenable, et ça, c’est l’autorité du patient, c’est subjectif.

Ariane Bazan, professeure de psychologie clinique à l'Université libre de Bruxelles.

Je pense aussi que la médecine n’est pas capable d’objectiver l’incurabilité des maladies dites psychiques, ajoute-t-elle.

En Belgique, l’euthanasie pour malades psychiques n’est autorisée que lorsque toutes les options de traitement ont été épuisées et que le patient désespéré a fait des demandes répétées.

Le psychiatre Paul Cozyns, partisan de cette pratique, ajoute que la décision ultime des patients, après l’autorisation formelle, peut aussi varier.

Je ne vous cacherai pas que j’ai eu plusieurs demandes d’euthanasie de la part de patients psychiatriques qui ont reçu un avis favorable et qui n’ont, finalement, jamais eu l’euthanasie. Ça ne s’est jamais produit!, souligne-t-il. Mais la personne était soulagée de savoir qu’elle était entendue et que si sa maladie devait empirer, il y avait un moyen d’y mettre un terme.

Romain

Romain pense avoir épuisé tous les traitements proposés par les spécialistes.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

Pour Romain, la situation est tout autre. Les effets secondaires des médicaments qu’il continue à prendre, mais qui ne le soulagent plus, sont devenus insupportables. Il demande à mourir le plus tôt possible.

Les prochains mois, je les espère courts, avec une euthanasie accordée rapidement et, effectivement, pas d’années futures, dit-il. Maintenant voilà, si l’euthanasie m’est refusée, je pense… non, je ne pense pas : je suis sûr, je passerai à l’acte suicidaire, oui.

Besoin d'aide pour vous ou pour un proche?

Ligne québécoise de prévention du suicide

1 866 APPELLE

besoinaide.ca (Nouvelle fenêtre)

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Aide médicale à mourir

Société