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« Seul Trudeau peut libérer mon père des geôles égyptiennes »

Un gardien est vu près d'un mirador en béton.

Vue des miradors du complexe pénitencier de Tora, au Caire, régulièrement dénoncé par les défenseurs des droits de la personne pour ses conditions de détention difficiles.

Photo : Getty Images / Khaled Desouki

La vie de la famille Albaz a basculé du jour au lendemain, il y a un an, jour pour jour. C’était, par coïncidence, le jour de la Famille à Oakville, en Ontario, où Yasser Ahmed Albaz, un ingénieur canadien de 51 ans, vit avec sa femme et ses trois enfants depuis leur émigration d’Égypte il y a 20 ans.

En ce 18 février 2019, alors qu'il se trouvait au Caire pour un séjour d'affaires, il est arrêté à l’aéroport sans qu’aucune accusation soit portée contre lui.

365 jours plus tard, il ne sait toujours pas pourquoi il croupit dans le complexe pénitencier de Tora, régulièrement dénoncé par les défenseurs des droits de la personne pour ses conditions difficiles.

Mon père vit dans des conditions brutales, dénonce d’emblée Amal Ahmed Albaz, sa fille aînée, jointe par téléphone à Oakville.

Il est entassé avec 17 autres hommes dans une petite cellule avec un coin servant de toilette pour tout le monde. Les matelas sont interdits, il couche sur le plancher de béton depuis un an. Au début, il n’avait même pas droit à un oreiller ou à une couverture. La nuit, l’hiver, il fait glacial en Égypte.

Amal Ahmed Albaz

La jeune femme de 26 ans affirme ne pas avoir pu parler directement avec son père depuis son arrestation. Mon oncle lui rend visite toutes les deux semaines environ, c’est comme ça qu’on reçoit de ses nouvelles, dit-elle, la voix brisée par l’émotion. Des représentants de l’ambassade canadienne l’ont vu aussi, mais rien n’a filtré sur les raisons de sa détention, ajoute-t-elle.

Portrait du couple.

Yasser Ahmed Albaz et son épouse, Safaa Elashmawy

Photo : Photo offerte par la famille

Pratiques controversées

Depuis son arrestation, Yasser Albaz a été interpellé plus de 13 fois par le bureau du procureur général de la sûreté de l’État, service spécial du parquet responsable des enquêtes sur les menaces pour la sécurité nationale, appelé également SSSP.

À chaque fois, il se fait poser des questions générales sur son enfance, sa famille, son travail, avant de voir sa détention prolongée de 10 à 45 jours, toujours sans justification, selon sa fille.

Dans un rapport publié en novembre dernier, Amnistie internationale accuse le SSSP de se rendre complice de disparitions forcées, de privation arbitraire de liberté, de torture et d’autres mauvais traitements.

Depuis l’accession à la présidence d’Abdel Fattah Al-Sissi en 2013, le nombre de poursuites engagées par le bureau a quasiment triplé, passant de 529 en 2013 à 1739 en 2018.

Extrait du rapport d’Amnistie internationale intitulé « Égypte. État d'exception permanent. Exactions aux mains du service du procureur général de la sûreté de l'État »

Mais Amal Ahmed Albaz refuse de baisser les bras. Depuis un an, elle multiplie les démarches – conférences, pétitions, etc. – pour alerter le public sur le cas de son père. Je ne veux pas me sentir impuissante, dit-elle. C’est le droit de chaque Canadien de rentrer chez lui, surtout s’il est innocent et qu’il a servi son pays.

Une main montre à la caméra un macaron avec un dessin représentant M. Albaz.

Un macaron à l'effigie de Yasser Ahmed Albaz, distribué lors d'une campagne organisée par sa famille à Oakville.

Photo : Radio-Canada

Trudeau intervient auprès de Sissi

Des efforts qui semblent avoir porté leurs fruits. Il y a une dizaine de jours, le premier ministre Justin Trudeau a soulevé ce cas directement avec le président Sissi, lors de leur rencontre à Addis-Abeba, en marge du sommet de l’Union africaine, affirme Angela Savard, porte-parole d’Affaires mondiales Canada. Le ministre des Affaires étrangères François-Philippe Champagne a fait de même avec son homologue égyptien en décembre dernier, ajoute-t-elle.

La porte-parole refuse toutefois de divulguer le nombre de ressortissants canadiens détenus présentement dans les prisons égyptiennes en raison du petit nombre de cas et pour des raisons de confidentialité.

Seul Trudeau peut libérer mon père des geôles égyptiennes. Notre famille vit un cauchemar depuis un an et le Canada reste notre plus grand espoir.

Amal Ahmed Albaz

Diplômée en journalisme de l’Université Ryerson, la jeune femme dit attendre les résultats de la rencontre entre MM. Trudeau et Sissi, tout en espérant qu’Ottawa aura pu obtenir des engagements de la part du Caire.

Je suis très reconnaissante envers le premier ministre, mais, au final, mon père est toujours en prison, lâche-t-elle. Le Canada doit hausser le ton et faire des droits de la personne une priorité.

Deux femmes voilées, dont l'une parle devant un micro, avec le drapeau canadien en arrière-plan.

Amal Ahmed Albaz, accompagnée de sa mère, Safaa Elashmawy, lors d'une conférence de presse à Ottawa, quelques jours après l'arrestation de son père en Égypte.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

« Un cas assez commun »

À la question de savoir si la pression internationale est un outil efficace pour influencer Le Caire en matière de droits de la personne, Hussein Baoumi, chercheur sur l’Égypte pour Amnistie internationale, répond un oui sans équivoque.

Coauteur du dernier rapport de l’ONG sur le SSSP, M. Baoumi affirme que les autorités égyptiennes sont très sensibles à leur image à l’étranger. C’est ce qui explique, selon lui, l’intensification de la répression des critiques aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’étranger.

L’Occident peut avoir une influence sur l’Égypte, mais malheureusement nous vivons à une époque où les droits de la personne ne sont pas au cœur des préoccupations internationales.

Hussein Baoumi

Le chercheur, qui connaît bien l’affaire de Yasser Albaz, estime que ce dernier est probablement victime d’homonymie, ou d’une erreur d’identité.

Le cas de Yasser est en fait assez commun, dit M. Baoumi. Plusieurs Égyptiens résidant à l’étranger ont été arrêtés au cours des dernières années à l’aéroport sans qu’aucune accusation soit portée contre eux.L’agent frontalier peut vous considérer comme étant un suspect en raison de votre apparence, par exemple, poursuit-il.

Des abus « flagrants »

Ces pratiques ne sont pas chose nouvelle en Égypte, rappelle toutefois le chercheur, affirmant que les violations des droits de la personne étaient fréquentes sous l’ancien président déchu Hosni Moubarak, et même sous ses prédécesseurs. Mais, selon lui, les abus n'ont jamais été aussi flagrants qu’aujourd’hui.

Les mesures exceptionnelles sous Moubarak sont devenues des lois sous Sissi. Et ça, c’est très dangereux, parce qu’il sera désormais beaucoup plus difficile de les défaire une fois adoptées et appliquées.

Hussein Baoumi
Justin Trudeau prononçant une allocution.

Le premier ministre Justin Trudeau affirme avoir soulevé le cas de Yasser Ahmed Albaz avec le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Entre-temps, la pression semble venir de l’intérieur, et plus précisément de la prison de Tora, où un New-Yorkais d’origine égyptienne est décédé le 13 janvier dernier après une grève de la faim de plusieurs mois. Moustapha Kassem avait été incarcéré en 2013, mais ce n’est qu’en 2018 qu'il a été condamné à 15 ans de prison pour participation à une manifestation contre le pouvoir. Aucune preuve n’a toutefois été présentée contre lui au cours d’un procès de masse impliquant plus de 700 prévenus.

Sa mort en détention était inutile, tragique et évitable, a affirmé le secrétaire d'État adjoint américain aux Affaires du Proche-Orient, David Schenker.

En juillet dernier, 130 détenus observaient une grève de la faim dans la prison de Tora, selon Amnistie internationale. Aujourd’hui, ils seraient près de 300.

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