•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Intoxication aux amphétamines : un cardiologue tire la sonnette d'alarme

Le cardiologue Mario Sénéchal et son patient David Labrie

Photo : Radio-Canada / Nicole Germain

La hausse marquée du nombre d'installations de cœurs mécaniques en lien avec les intoxications aux amphétamines inquiète le directeur du Programme d'insuffisance cardiaque et de transplantation cardiaque à l'Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (IUCPQ), Mario Sénéchal.

Il y a à peine cinq ans, lorsque la clinique d'insuffisance cardiaque et de transplantation cardiaque de l'IUCPQ, où travaille le docteur Mario Sénéchal, recevait en consultation de jeunes patients souffrant d'insuffisance cardiaque, les cardiologues regardaient du côté des troubles d'origine cardiaques (génétique, infection) pour connaître la cause.

Mais depuis, la recherche d'une intoxication aux amphétamines fabriquées et achetées dans la rue, donc issues du marché noir, est davantage examinée comme hypothèse pour expliquer la maladie chez ces patients âgés en moyenne de 30 ans.

Il y a cinq ans, on n'y pensait pas, car c'était beaucoup moins prévalant. Maintenant, c'est rendu un réflexe. Quand on a un patient âgé de moins de 45 ans et qu'on n'a pas de cause coronarienne, valvulaire, ou familiale, on évoque rapidement la possibilité de consommation d'une drogue, entre autres l'amphétamine, souligne Mario Sénéchal.

Dr Mario Sénéchal explique que les amphétamines sont présentes dans toutes les strates de la société.

Un nouveau cas d'insuffisance cardiaque causée par les amphétamines est traité chaque semaine à la clinique d'insuffisance cardiaque de l'IUCPQ, la plus importante au Canada. Ces patients représentent maintenant environ 10 % de la clientèle atteinte par cette maladie.

Il y a une explosion du nombre de cas d'insuffisance cardiaque sévère causés par les amphétamines. Pour moi, c'est un fléau.

Mario Sénéchal, cardiologue
Une saisie d'écran d'une échographie du cœur.

Échographie du cœur du patient David Lavallée

Photo : Radio-Canada / Nicole Germain

Une maladie qui peut être mortelle

L'insuffisance cardiaque est une incapacité du cœur à pomper suffisamment de sang pour répondre aux besoins de l'organisme. Les patients sont essoufflés et manquent d'énergie. Elle serait à l'origine de 9 % des décès au Canada.

On sait depuis les années 2000 qu'une intoxication aux amphétamines peut causer de l'insuffisance cardiaque. Sur environ 10 % des patients intoxiqués de l'IUCPQ, 1 sur 5 est en insuffisance cardiaque terminale.

C'est un problème de société, c'est un problème de santé publique. Je pense que le message doit être donné aux gens qui consomment, aux gens qui peuvent consulter, aux docteurs qui font le diagnostic d'y penser plus rapidement, mais également, souligne Mario Sénéchal, au législateur, pour qu'il y ait une prise en charge complète de ces patients. Le réseau de la santé doit apporter de l'aide à ces patients.

C'est un cri d'alarme. Ça peut être mortel. Ça touche une population qui est très jeune.

Le Dr Mario Sénéchal
Image rayon-x d'un cœur mécanique.

Un cœur mécanique

Photo : Radio-Canada / Nicole Germain

La maladie ne touche pas que les cas d'exposition chronique aux amphétamines, qui dure des années. Elle touche aussi le consommateur sporadique qui achète ces substances sur le marché parallèle depuis quelques mois seulement.

L'amphétamine est une drogue de rue qui est synthétisée dans des laboratoires clandestins. C'est une drogue illégale et qui a comme caractéristique d'enlever le sentiment de fatigue et donne un effet euphorisant, explique Mario Sénéchal. Et lorsqu'on questionne les patients, [ils disent qu'] elle leur fait oublier leurs problèmes.

2479 cas d'intoxication répertoriés en un an au Québec (2 décès)*

  • 1118 cas d'amphétamines, de méthamphétamines, et composés apparentés (107 modérés, sévères)
  • 784 cas de méthylphénidate (34 modérés ou sévères)
  • 29 cas indéterminés (6 modérés ou sévères)

*La recension des cas d'exposition à des stimulants et drogues d'abus divers a été effectuée par le Centre antipoison du Québec entre le 6 février 2019 et le 5 février 2020

Selon le Dr Sénéchal, c'est monsieur madame Tout-le-monde qui consomme des amphétamines. Le quart des patients le font pour des raisons de performance, comme les étudiants, les gens d'affaires, les personnes au rythme de travail effréné. L'autre quart, ce sont des gens qui ont vécu un événement difficile comme une perte d'emploi ou un deuil. Pour les autres, il s'agit d'une habitude de vie.

Je pense que maintenant c'est tellement abordable. Tu peux acheter 20 comprimés pour 8 $. On ne sait pas pourquoi, mais c'est au Québec où il y aurait la plus forte concentration de consommateurs au Canada, peut-être une fois et demie de plus, selon les recherches, ajoute le cardiologue Mario Sénéchal.

Une main tient un cœur mécanique.

David Labrie tient un cœur mécanique.

Photo : Radio-Canada / Nicole Germain

Cœur mécanique qui sauve des vies

Chez certains patients, l'arrêt de la consommation et la prise de médication suffisent pour retrouver un cœur fonctionnel. La récupération peut prendre plusieurs mois, voire des années. Mais pour les patients avec une insuffisance cardiaque terminale, la thérapie ultime est soit la transplantation cardiaque ou l'implantation d'un cœur mécanique.

Un cœur mécanique sert à suppléer le cœur qui ne pompe pas suffisamment. Il prend la relève. Il s'agit d'une turbine qui fait le travail du cœur, le temps qu'il refasse des forces, explique le Dr Sénéchal.

Dans les 10 dernières années, une centaine de cœurs mécaniques ont été installés à l'IUCPQ. Dix pour cent d'entre eux étaient destinés à des consommateurs de drogue, dont la majorité consommaient des amphétamines.

Le cardiologue Mario Sénéchal tient un cœur artificiel dans sa main.

Le cardiologue Mario Sénéchal avec le cœur mécanique

Photo : Radio-Canada / Nicole Germain

David Labrie a été parmi le premier patient intoxiqué aux amphétamines à bénéficier d'un cœur mécanique à l'IUCPQ. Il fait partie de ceux pour qui il a fallu quelques semaines avant de découvrir que la cause de sa maladie était d'origine toxique. C'est en observant son cœur s'améliorer avec l'appareil, que son médecin, le cardiologue Mario Sénéchal, lui a demandé s'il consommait de la drogue. Son patient lui a alors répondu qu'il consommait des amphétamines.

J'ai consommé pendant quatre ans. Le danger, tu ne le vois pas. Je prenais ça pour être plus performant, pour me tenir réveillé, plus pour faire le party et aussi pour cacher mes émotions. Quand ils m'ont dit que ma vie était en danger, c'était comme une claque dans la face, explique David Labrie.

David Labrie considère qu'on lui a donné une deuxième chance.

Le Gaspésien de 39 ans a reçu son premier cœur mécanique en 2015. En raison d'une complication, l'appareil a dû être retiré après deux mois. David Labrie a dû être réopéré pour avoir son deuxième cœur mécanique. Cette fois, l'intervention a fonctionné. Après 10 mois d'utilisation, le dispositif a été enlevé. Depuis, le cœur de David bat normalement.

Même si David avait arrêté sa consommation en 2015, il serait décédé s'il n'avait pas eu le coeur mécanique. Donc, il fallait agir rapidement. Six jours après son hospitalisation, on lui a installé le coeur mécanique, raconte le Dr Sénéchal.

Ils m'ont donné une deuxième vie. Je n'ai plus jamais reconsommé depuis. J'évite les gros shows heavy metal.

David Labrie
Un médecin, assis à côté d'un patient couché, observe un écran.

Le cardiologue Mario Sénéchal a installé un cœur mécanique à son patient David Labrie.

Photo : Radio-Canada / Nicole Germain

Parmi tous les patients à l'IUCPQ souffrant d'une insuffisance cardiaque sévère causée par les amphétamines, deux sont décédés en cinq ans. Mais tous les autres seraient décédés s'ils n'avaient pas bénéficié d'une transplantation cardiaque ou d'un cœur mécanique.

En juin 2016, une publication de l'Institut national de santé publique du Québec soulignait que la consommation des amphétamines et de leurs dérivés est un problème de santé reconnu. Le Centre antipoison du Québec a noté une augmentation de la gravité des cas signalés.

Source : Bulletin d'information toxicologique de l'Institut national de santé publique du Québec

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Québec

Soins et traitements