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Pourquoi des Congolais portent-ils des postnoms?

Un groupe de Congolais assis devant un café dans une rue de Kinshasa.

Le gouvernement zaïrois avait interdit aussi les prénoms chrétiens et ceux à consonance étrangère.

Photo : AFP / Jerome Delay

L’ancien basketteur congolais Dikembe Mutombo est plus connu sous ce nom. Et pourtant, son nom complet est Jean-Jacques Dikembe Mutombo Mpolondo Mukamba wa Mutombo. Jean-Jacques c’est son prénom, Dikembe son nom, et Mpolondo Mukamba wa Mutombo, son postnom.

Comme la majorité des gens originaires de la République démocratique du Congo (RDC), en plus du prénom et du nom de famille, il porte un postnom. Il s’agit d’un héritage du régime dictatorial de Mobutu Sese Seko, l’ancien président qui a dirigé le pays entre 1965 et 1997.

Recours à l’authenticité

Tout part d’un conflit entre l’Église catholique et les autorités congolaises, une dizaine d’années après l’accession du pays à l’indépendance, rappelle Hubert Shimba Osong' A Mbenga, enseignant dans une école torontoise.

C’était une réponse de Mobutu qui voulait par cet acte affirmer l’indépendance culturelle de son pays en plus de l’indépendance politique. Il a interdit l’usage des prénoms chrétiens en 1971, dit-il. À la place des prénoms, Mobutu impose l’usage des postnoms qui devaient tirer leur origine de la seule tradition congolaise.

C’est la politique du recours à l’authenticité, une sorte de révolution, précise Nicaises Lola Muzinga, professeur à l’Université d'Ottawa. Comme Hubert Shimba, il vient de la République démocratique du Congo.

Hubert Shimba, enseignant dans une école Torontoise.

Hubert Shimba, enseignant dans une école Torontoise.

Photo : Radio-Canada

Avant la colonisation, les prénoms judéo-chrétiens n’existaient pas au Congo, dit-il.

Ceux qui ont vécu la période avant l’arrivée des missionnaires occidentaux avaient un nom et un postnom. On peut citer des noms connus comme Kimpa Vita du Royaume Kongo qui, après son baptême, est devenue Béatrice Kimpa Vita. Mais c’est avec Mobutu que le postnom est devenu obligatoire, explique M. Lola.

Kimpa Vita est une prophétesse qui s’est battue contre la pénétration coloniale au royaume Kongo (ancien royaume établi en Afrique centrale). Elle est considérée comme la Jeanne d’Arc d’Afrique. Elle fut condamnée au bûcher et mourut brûlée vive.

Dans ma province d’origine, Muzinga mon postnom par exemple est donné aux enfants nés avec le cordon ombilical autour du cou. Il y a une partie de notre culture. Aussi, le postnom permet d’identifier nos origines familiales, ethniques et provinciales.

Nicaises Lola Muzinga, professeur à l'Université d'Ottawa

Au-delà de la suppression des prénoms chrétiens, la politique du recours à l'authenticité s’accompagne d’autres grandes mesures. Le nom du pays change : le Congo devient le Zaïre. Le pantalon et la perruque sont bannis pour les femmes et le port de la veste ainsi que de la cravate est interdit aux hommes.

Un homme habillé en abacost et une femme habillée en pagne traversent le boulevard du 30 juin  à Kinshasa

Le boulevard du 30 juin à Kinshasa en 1973. Avant l'époque de l'authenticité, il se nommait boulevard Albert 1er, du nom de l'ancien souverain belge.

Photo : National Archives of the Netherlands / Mieremet, Rob

De Joseph-Désiré à « Grand Léopard »

Pour donner l’exemple, le président cesse d’utiliser son prénom Joseph-Désiré. Il garde le nom de Mobutu et ajoute le postnom de Sese Seke Kuku Ngbendu Wa za Banga.

Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga signifie un héros, quelqu’un qui n'a peur de rien. Un peu comme le léopard. Et d'ailleurs on l’appelait Grand Léopard.

Hubert Shimba

Dès lors, aucun parent zaïrois n’avait le droit de donner un prénom à son enfant. Les personnes qui avaient un prénom ont arrêté de l’employer et ont choisi un postnom.

Il fallait suivre le guide de la révolution [Mobutu]. Moi, par exemple, sur mon acte de naissance c’est marqué Nicaises Lola Muzinga. Mais, à partir de 1971 Nicaises, mon prénom avait disparu des documents administratifs, raconte M. Lola.

L'ancien président congolais, Mobutu Sese Seko en janvier 1987, à N'Djamena, au Tchad.

L'ancien président congolais, Mobutu Sese Seko en janvier 1987, à N'Djamena, au Tchad

Photo : Getty Images / GEORGES GOBET

Contrairement à Nicaises Lola qui avait un postnom, Hubert Shimba, lui, n’en avait pas. Comme d’autres Zaïrois, il a été obligé d’en choisir pour ne pas tomber sous le coup de l'illégalité.

Je m’appelais Hubert Shimba avant 1971. J’ai laissé tomber mon prénom, Hubert, et j’ai ajouté à mon nom le postnom de Osong' A Mbenga. Désormais, sur mes documents officiels, j’étais Shimba Osong' A Mbenga.

Hubert Shimba

Il fait toutefois remarquer que beaucoup de personnes nées entre 1971 et 1990 avaient des prénoms malgré l’interdiction du régime.

« Les chrétiens ont continué à baptiser leurs fidèles sous des noms chrétiens, mais on ne le mentionnait jamais sur des documents scolaires ou autres. »

Le retour des prénoms

En 1990, la politique de l’authenticité connaît une fin brutale avec la démocratisation des institutions zaïroises.

Mobutu, dans un discours le 24 avril 1990, a ouvert l’espace politique au multipartisme. Le jour même, les citoyens se sont attaqués aux symboles antidémocratiques. Ils ont décidé alors de récupérer leurs prénoms, explique le professeur Lola.

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Nicaises Lola Muzinga

Ainsi, comme M. Shimba, Nicaises Lola a repris son prénom, mais, sans se défaire du postnom que le code de la famille de la RDC reconnaît encore aujourd'hui comme une partie du nom.

« Tout Congolais est désigné par un nom composé d’un ou de plusieurs éléments qui servent à l’identifier.

Le prénom, le nom et le postnom constituent les éléments du nom. »

Article 56 du Code de la famille de la République démocratique du Congo

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Hubert Shimba, enseignant dans une école torontoise

C'était une fierté pour moi de retrouver mon prénom. Mais certaines personnes n’ont jamais récupéré leur prénom, dit M. Shimba.

Porter un ou plusieurs postnoms ne facilite pas toujours les choses, surtout lorsqu’il faut remplir un document officiel non congolais, comme le souligne l’enseignant Hubert Shimba.

Ici au Canada certaines personnes m’appellent Hubert Mbenga, au lieu de Hubert Shimba Osong' A Mbenga. C’est tout un méli-mélo. Mais on essaie toujours de corriger pour garder intacte notre identité et cela marche, conclut le Torontois.

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