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Une grave crise du logement frappe les communautés autochtones

Treize des quinze personnes qui vivent dans la maison de Samianna Michel (au centre). À gauche, Myriam Michel.

Treize des quinze personnes qui vivent dans la maison de Samianna Michel (au centre). À gauche, Myriam Michel.

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

La crise du logement se vit à l’échelle du Canada, mais elle est particulièrement aiguë dans les communautés autochtones. En 2011 – les données varient selon les sources –, on estimait déjà qu’il manquait entre 40 000 et 80 000 logements dans les réserves. Résultat : nombreux sont les Autochtones qui vivent dans des maisons surpeuplées, avec tous les problèmes sociaux que cela peut entraîner.

Quinze personnes habitent la petite maison que loue Samianna Michel dans la communauté de Lac-Simon, en Abitibi.

Cette mère de famille monoparentale vivait déjà avec ses cinq enfants, mais depuis deux ans, elle héberge sa cousine Myriam Michel, elle aussi chef de famille monoparentale et mère de cinq enfants.

Elle accueille en plus son frère, sa belle-sœur et sa nièce.

Les enfants grandissent. Il y a deux ans, ils voulaient tous être dans la même chambre, raconte Samianna. Mais là, ils ont besoin d’espace. Riddick, 15 ans, confirme : Je suis tout coincé avec mes frères quand je dors la nuit.

Difficile de dire s’il y a une relation de cause à effet, mais le jeune adolescent le reconnaît, il ne va pas souvent à l’école.

Pour sa mère Myriam, vivre aussi nombreux dans un petit espace a des conséquences. Pour la croissance, ça va. Ils grandissent bien, dit-elle. Mais pour l’épanouissement, c’est plus difficile.

Quinze personnes donc, plus deux chiens, dans une petite maison composée d’un rez-de-chaussée et d’un sous-sol qui n’est pas fini et dans lequel on a mis des matelas à même le sol.

Un des fils de Myriam Michel dans une chambre au sous-sol.

Un des fils de Myriam Michel dans une chambre au sous-sol.

Photo : Myriam Michel

La situation de Samianna et de Myriam est loin d’être exceptionnelle. De façon générale, les communautés autochtones font face à une pénurie importante de logements partout au pays.

Rien qu'au Québec, on estimait en 2011 qu’il en faudrait près de 9400 de plus. En ce qui concerne les besoins pour l’ensemble du pays, l’Assemblée des Premières Nations du Canada (APN) devrait dévoiler les résultats d’une étude au cours de l’année 2020 et donc fournir des données plus à jour.

À Lac-Simon, juste cette année, il nous manquerait 90 nouvelles maisons, soutient Lucien Wabanonik, membre du Conseil de la Nation Anishnabe de Lac-Simon. On fait face depuis cinq ans à une explosion démographique et ça va perdurer. Il peut y avoir trois générations, et entre 15 et 20 personnes dans la même maison.

Les habitations qui sont construites dans la réserve ne sont pas faites pour accueillir autant de personnes.

Ça amène une usure prématurée de la maison, poursuit Lucien Wabanonik. Les portes, au lieu de s’ouvrir 3 ou 4 fois, vont s’ouvrir 50 fois. L’escalier et les toilettes vont être prématurément usés et la durée de vie [de la maison] ne sera plus de 25 ans, mais de 10 ans.

La maison de Samianna Michel.

La maison de Samianna Michel

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

La maison de Samianna a effectivement besoin de bien des réparations. C’est une planche de contreplaqué qui remplace une des vitres du salon. Même chose pour celle de la porte d’entrée. Quant à la salle de bain, il n’y a plus de poignée de douche. Son plancher est troué et laisse entrevoir une des chambres du sous-sol. On voit la chambre de Myriam, dit Samianna en pointant le trou du doigt.

Quand elle ne se réveille pas le matin, je crie par le petit trou pour l’appeler, ajoute-t-elle en riant, philosophe.

Le plancher troué de la salle de bain.

Le plancher troué de la salle de bain

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Un financement jugé insuffisant

On a près de 160 maisons à réparer, mais faute de financement, on ne peut pas le faire, déplore Lucien Wabanonik. Il faut y aller par priorité et, en attendant, on ne peut réparer que trois à cinq maisons annuellement. C’est nettement insuffisant et on prend beaucoup de retard!

Il suffit en effet de se promener dans les rues de Lac-Simon pour voir que de nombreuses maisons – pas seulement celle de Samianna – auraient grandement besoin de réparations.

Mais ça non plus, ça n’arrive pas qu’à Lac-Simon. Selon Statistique Canada, en 2016, le quart des Premières Nations du pays vivait dans des appartements surpeuplés ou qui avaient besoin de réparations majeures.

L’automne dernier, dans un rapport présenté devant l’Assemblée générale des Nations unies, la rapporteuse spéciale, Leilani Farha, a même qualifié les conditions de logement des Autochtones d’abominables.

Depuis de nombreuses années, les Autochtones, partout au pays, se plaignent de l’insuffisance du financement accordé par le gouvernement fédéral pour la construction de nouveaux logements et pour l’entretien du parc immobilier existant. En fait, selon l’Assemblée des Premières Nations du Canada, le financement du logement dans les réserves a été historiquement insuffisant.

L’attachée de presse d’Affaires autochtones et du Nord Canada, Vanessa Adams, le reconnaît : Il existe encore des écarts socioéconomiques importants et inacceptables entre les Autochtones et les non-Autochtones au Canada.

Depuis l’arrivée des libéraux au pouvoir en 2015, le gouvernement a investi 723 millions de dollars pour la construction ou la rénovation de 18 000 logements, en plus du financement de base de 143 millions par année déjà prévu. Mais il semble que ce ne soit pas assez pour faire face à la fois à la détérioration des habitations et à l’explosion démographique dans les réserves.

Les enfants de Myriam et Samianna Michel.

Les enfants de Myriam et Samianna Michel

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

On a déjà fait des rencontres ici avec des ministres de différents partis qui se sont succédé, raconte Lucien Wabanonik du Conseil de la Nation Anishnabe de Lac-Simon. On fait des annonces, souvent très spectaculaires, sur le logement pour les Premières Nations. Mais si on calcule le nombre de communautés qui ont des situations similaires à la nôtre, c’est très peu. Nous ici, on aurait droit à une maison et demie par année selon leurs critères [ceux du ministère des Affaires autochtones], c’est nettement insuffisant. On ne rattrapera jamais nos arrérages. Il faut vraiment investir beaucoup plus!

C’est pourquoi, quand en novembre 2017 le gouvernement Trudeau a annoncé sa Stratégie nationale sur le logement, nommée Un chez-soi d’abord, il a aussi promis d’élaborer une politique spécifique pour le logement autochtone, une politique qu’on attend toujours.

Cela dit, les Premières Nations ont aussi la possibilité de faire des demandes de subventions ou de prêts dans le cadre de la Stratégie nationale sur le logement qui touche l’ensemble de la population canadienne et qui est piloté par la Société canadienne d’hypothèques et de logement.

Des loyers difficiles à percevoir

Non seulement les communautés manquent de financement du gouvernement fédéral pour les rénovations, mais elles ne profitent pas pleinement des loyers qui sont dus aux conseils de bande et qui les aideraient à mieux entretenir les maisons.

Parce que, Lucien Wabanonik le reconnaît, ce n’est pas toujours facile de percevoir les loyers dans la communauté.

Quand dans une maison, il y a 15 ou 20 personnes qui cohabitent et le bail n’est qu’à un seul nom, on voudrait que tous fassent leur part, mais ce n’est pas toujours le cas, dit-il.

Certains facteurs historiques peuvent aussi expliquer aussi ce manque de régularité à verser le montant mensuel de la location.

Mis dans des réserves de force ou habitués à ce que leurs maisons soient gratuites, les plus anciens ont parfois transmis aux générations suivantes une réticence à payer les loyers de maison qu’ils n’ont pas choisi d’habiter.

Et puis, il y en a d’autres qui, faute d’emplois, n’ont simplement pas les moyens de payer.

Logements surpeuplés et problèmes sociaux

On ne peut que souhaiter à Myriam Michel et à sa famille qu’on leur fournisse au plus vite un endroit où loger parce que, comme le souligne Lucien Wabanonik, ce surpeuplement des maisons dans les réserves autochtones a des conséquences qui dépassent largement l’inconfort passager.

Quand il y a une situation de crise, ce qui arrive assez fréquemment dans ce contexte, et que la police doit intervenir par exemple, elle appelle la DPJ et ça amène d’autres situations qui compliquent encore plus ce qu’on vit déjà comme précarité, explique Lucien Wabanonik.

Donc, il faut investir beaucoup plus, soutient-il, parce que quand on investit dans un logement, pour nous, on investit dans l’éducation des enfants, dans leur sécurité.

Écoutez le reportage complet de Marie-France Abastado dimanche à l'émission Désautels le dimanche (diffusée de 10 h à 12 h).

Des règles de la Régie du logement

Dans la réserve de Pikogan, une petite communauté de 600 habitants à quelques kilomètres d’Amos en Abitibi, on a modifié les règlements pour tenter de renverser la vapeur et faire en sorte que la majorité des habitants paient leur loyer au conseil de bande. Car c’est celui-ci qui est propriétaire des maisons dans la réserve.

Martine Bruneau, directrice des travaux publics et de l’habitation à Pikogan.

Martine Bruneau, directrice des travaux publics et de l’habitation à Pikogan

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Martine Bruneau, directrice des travaux publics et de l’habitation du village, a convaincu ses pairs d’inclure dans la politique de logement social de la réserve des règlements semblables à ceux de la Régie du logement du Québec, comme l’ont fait d’autres communautés autochtones.

Et ça a donné des résultats : En octobre dernier, on a récolté 82 % des loyers! C’est rare que ce soit si élevé. Quand j’ai commencé [il y a 15 ans], c’était à 35 %. On avait un arrérage de plus d’un million dans le paiement des loyers, là on est en dessous de 500 000.

Plus les habitants paient leur loyer et plus le conseil de bande est en mesure de faire l’entretien des maisons : Considérant les faibles loyers qui sont demandés, si les gens ne paient qu’un mois sur deux, il ne reste plus beaucoup d’argent.

Devenir propriétaire de sa maison en réserve

N’empêche, à Pikogan aussi, comme à Lac-Simon, on manque de logements. Il y a une liste d’attente pour 45 nouvelles habitations. Ici aussi, on espère davantage de financement du gouvernement pour le logement.

Le gouvernement n’en fait vraiment pas assez, lance Martine Bruneau. En fait, le gouvernement donne des miettes aux Autochtones. Quand il donne des budgets de 150 millions pour construire des maisons dans les réserves au Canada, là-dessus, nous, on a 100 000 $. On a déjà eu juste 25 000 $ ou 30 000 $. Ce n’est pas assez! On aurait besoin de beaucoup plus que ça pour être bien et fonctionnel dans les villages.

Financement insuffisant, non-paiement des loyers, surpopulation des logements, difficile de savoir par quel bout prendre le problème pour le résoudre. Mais à Pikogan, comme dans plusieurs autres communautés du pays, on s’est dit que faciliter l’accès des Autochtones à la propriété privée dans les réserves pourrait représenter une piste de solution.

Mais pour ça, il a fallu inventer de nouveaux modes de financement. Parce qu’en vertu de la Loi sur les Indiens, les biens des Autochtones sont insaisissables dans une réserve et les banques ne leur prêtent pas d’argent, faute de garantie.

Selon Martin Légaré, directeur général de la Société d’épargne des Autochtones du Canada (SÉDAC), c’est le principal obstacle à leur accès à la propriété privée.

C’est pourquoi la SÉDAC, un organisme à but non lucratif, a mis en place des mécanismes pour prêter de l’argent aux Autochtones qui souhaitent acquérir une propriété privée.

En permettant aux Autochtones d’avoir accès à du financement, on pense même que, via l’activité économique reliée à la construction, cela aidera les Premières Nations à créer de l’emploi.

Martin Légaré, directeur général de la Société d’épargne des Autochtones du Canada

À Pikogan, non seulement on fait tout pour encourager ceux qui le peuvent à se faire construire une maison, mais on veut aussi faciliter l’achat de maisons existantes par leurs occupants.

C’est avantageux pour les membres de la communauté, mais aussi pour le conseil de bande, dit Martine Bruneau. Plus les gens vont acheter leur maison et plus ça enlèvera une charge financière au conseil de bande, souligne-t-elle.

Des aménagements sont prévus pour tenir compte du loyer payé depuis plusieurs années et une somme maximale de 75 000 $ peut être soustraite du prix de vente de la maison si les résidents désirent l’acheter.

La maison nouvellement construite d’Alexandra Baril à Pikogan.

La maison nouvellement construite d’Alexandra Baril à Pikogan

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

D’autres – ceux qui ont plus de moyens – peuvent carrément se faire construire une nouvelle maison.

C’est ce qu’ont fait Alexandra Baril et son conjoint autochtone. Grâce à une aide de la SÉDAC, le couple a réussi à obtenir le financement nécessaire pour la mise de fonds.

Au début, on était sur une liste d’attente et on savait très bien que d’avoir une maison à Pikogan, c’était un peu comme une loterie. Tu peux l’avoir dans 6 mois comme tu peux l’avoir dans 10 ans. Quand on a su qu’on pouvait devenir propriétaires, on a sauté sur l’occasion, relate-t-elle.

Alexandra Baril dans sa nouvelle maison à Pikogan.

Alexandra Baril dans sa nouvelle maison à Pikogan

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Devenir propriétaire n’est pas à la portée de tous les Autochtones

Pikogan est à l’évidence une communauté plus prospère qu’à Lac-Simon, où personne n’a réussi à se qualifier pour devenir propriétaire de sa maison. Je ne connais personne qui s’est prévalu de ce programme à Lac-Simon, soutient Lucien Wabanonik, membre du Conseil de la Nation Anishnabe de Lac-Simon.

N’empêche, Martin Légaré n’en démord pas. À son avis, l’accès à la propriété pour les Autochtones est une voie d’avenir. Même si ça ne convient pas à toutes les bourses, ceux qui le peuvent devraient considérer plus systématiquement cette avenue et profiter de l’aide de la SÉDAC, un organisme à but non lucratif.

C’est vrai que les Autochtones n’ont pas nécessairement les mises de fonds accumulées dans leur compte de banque, parce qu’en réalité, pour eux, l’espoir de devenir propriétaire dans leur communauté un jour n’est pas là. Mais de plus en plus, on rencontre des gens qui sont tannés de rester dans des logements surpeuplés, mal entretenus, et qui veulent faire en sorte d’accéder à la propriété, dit Martin Légaré.

Ultimement, soutient-il, comme la population autochtone grossit année après année, le gouvernement fédéral n’a pas les moyens actuellement de répondre à 100 % des besoins des membres des Premières Nations.

Mésentente sur la responsabilité des logements en réserve

Les Autochtones soutiennent que la responsabilité de fournir des logements convenables appartient au gouvernement fédéral en vertu des traités et des obligations fiduciaires qui en découlent. Mais le gouvernement fédéral, lui, affirme qu’il s’agit d’une responsabilité partagée.

En 2015, dans son Rapport périodique sur la situation du logement dans les Premières Nations, le Comité sénatorial permanent des peuples autochtones avait remarqué la même ambiguïté en ce qui concernait l’entretien des logements : On ne peut clairement établir si cette responsabilité incombe avant tout aux personnes qui occupent les logements, aux dirigeants des Premières Nations ou au gouvernement fédéral. Le manque de clarté à l’égard de la responsabilité en matière de logement conduit à une situation que Chris Maracle a qualifiée d'"impasse" et dans laquelle la pénurie de logements continue d’augmenter et le parc immobilier actuel de se détériorer.

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