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Le passé trouble de Darby Allen, héros de Fort McMurray

Darby Allen en uniforme.

Darby Allen est le chef des pompiers connu pour avoir combattu le feu de Fort McMurray en 2016, mais peu savent qu’il avait été renvoyé pour harcèlement sexuel à Calgary quelques années plus tôt.

Photo : Radio-Canada / Marion Warnica

Radio-Canada

C’était l’une des douzaines d’entrevues données par le chef régional du service d'incendie de Wood Buffalo, Darby Allen, alors que les feux de forêt du printemps et de l’été 2016 faisaient rage et que la ville du nord de l’Alberta était évacuée.

Une chaîne de nouvelles en continu en guise de bruit de fond, Liz, enceinte de cinq mois à l’époque, s’affairait à la cuisine. Avant même de voir son visage, Liz a entendu sa voix et s’est mise à pleurer.

Ça m’a ramenée à un temps où j’étais très jeune, naïve et détruite.

Liz

Darby Allen a participé à l’évacuation de la ville de près de 90 000 habitants. Pour les mois et les années à venir, il sera considéré comme un héros par les médias.

Justin Trudeau et Darby Allen au milieu des décombres. Tout est brûlé autour d'eux. Ils regardent la carcasse d'une voiture.

Darby Allen était chef régional du service d'incendie de Wood Buffalo lors du feu de forêt qui a menacé Fort McMurray en 2016. Sur la photo, le premier ministre du Canada Justin Trudeau constate les dégâts en compagnie de Darby Allen.

Photo : La Presse canadienne

Avant même le début des événements à Fort McMurray, Darby Allen était une figure nationale respectée, reconnu comme un chef calme, compatissant et courageux.

Pour Liz, il s’agit de l’homme qui l’a tourmentée pendant des années.

Liz est un pseudonyme donné à la femme de 38 ans puisqu’elle allègue avoir été agressée sexuellement et, avec l’aide de son avocat, elle demande à la cour une ordonnance de non-publication.

Au début des années 2000, elle était employée au service d’incendie de la Ville de Calgary et il était un officier supérieur beaucoup plus âgé qui la supervisait parfois directement.

Dans une déclaration déposée en cour en 2018, Liz allègue que Darby Allen lui aurait fréquemment fait des commentaires sexuellement explicites sur son lieu de travail.

Elle y décrit aussi les moments où il lui aurait empoigné les fesses et les seins, où il aurait pressé son érection contre elle et secrètement lu ses courriels personnels dans une crise de jalousie.

Darby Allen a admis avoir eu des échanges verbaux et écrits inappropriés avec Liz, desquels il s’est excusé. Il nie cependant tout contact physique.

Aucune date d’audience n’a encore été fixée pour la tenue du procès.

Liz s’était déjà plainte à Darby Allen, puis éventuellement à d’autres hauts gradés du service d’incendie, mais pendant longtemps, dit-elle, il semblait inatteignable.

Il a même réussi à obtenir une promotion malgré avoir été surpris à visionner de la pornographie pendant son quart de travail.

En 2007, Darby Allen a été renvoyé pour harcèlement sexuel envers Liz. Deux ans plus tard, il obtenait le poste de chef adjoint régional du service d’incendie de Wood Buffalo. Il sera ultérieurement promu chef du département.

Darby Allen applaudit. Derrière lui des gens marchent avec une bannière qui dit Merci Alberta.

Après le feux de Fort McMurray, Darby Allen a été acclamé en héros. Darby Allen est ici en compagnie de premiers répondants lors du défilé du Stampede de Calgary le 8 juillet 2016.

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Une décennie plus tard, soit en 2017, Darby Allen prend sa retraite. Il parcourt maintenant le pays et est payé pour offrir des conférences motivationnelles sur l’importance de diriger en toute intégrité, en plus d’enseigner la gestion à l'université.

En 2018, le statut de héros de Darby Allen pousse Liz à agir. Elle porte plainte contre lui et la Ville de Calgary, prétendant que la Ville a échoué à lui fournir un environnement de travail sécuritaire, libre de tout abus et harcèlement.

Je regarde son visage et alors que vous voyez un héros, je vois un prédateur.

Liz

La Ville connaissait le problème selon la poursuite

La poursuite prétend que la Ville de Calgary connaissait le comportement sexuellement inapproprié de Darby Allen, incluant le visionnement de pornographie au travail, mais qu’elle n’est pas intervenue.

Liz est dans un studio de radio. Son image est floue pour ne pas dévoiler son identité.

Liz soutient que le printemps et l’été 2016 ont été difficiles. Elle avait l’impression que partout où elle regardait, Darby Allen était glorifié.

Photo : Radio-Canada / Meghan Grant

Le comportement reproché à Darby Allen dans la requête n'a pas été prouvé en cour, mais CBC a corroboré plusieurs des allégations grâce à des documents obtenus par la loi de l’accès à l’information et grâce aux entrevues réalisées avec trois de ses anciens collègues.

Les douzaines de documents incluent plusieurs courriels, une note manuscrite de l’avocat de la Ville de Calgary, des communications internes du service d’incendie de Calgary et des notes écrites par l’ancien chef des pompiers, Bruce Burrell.

Bien que le nom de Darby Allen ait été caviardé sur plusieurs de ces documents, deux courriels non censurés écrits par l’avocate de la Ville, Kim Nutz, confirment qu’il a fait l’objet d’une enquête, avant d’être congédié pour avoir harcelé sexuellement Liz.

Je m’efforce d’être une meilleure personne

Dans la présentation de sa défense, Darby Allen nie toutes allégations et argue que le dossier devrait être rejeté puisque la Cour du Banc de la Reine de l'Alberta n’a pas la juridiction nécessaire pour entendre la cause et/ou parce que la poursuite est un abus de procédure.

La défense soutient aussi que Liz a accepté une compensation de la Ville en vertu de ses allégations, ce qui aurait réglé la question. Il y est indiqué que Liz aurait signé un document renonçant à intenter toute action contre les employés de la Ville, y compris Darby Allen.

Liz affirme n’avoir jamais signé un tel document ni n’avoir reçu de compensation financière ou d’autre nature.

Lorsque demandé par CBC, l’avocat de Darby Allen n’a pas été en mesure de prouver l’existence de ces documents.

Darby Allen a maintenant 61 ans. S’il n’a pas accepté la demande d’entrevue de CBC, il a tout de même envoyé une déclaration concernant ses agissements au service d’incendie de la Ville de Calgary.

À cette époque, je me suis engagé dans des communications verbales et écrites qui n’étaient pas appropriées. Je suis embarrassé par ce comportement, je m’en excuse, c’était mal et j’en suis désolé, écrit-il en soulignant que ces événements se sont produits il y a plus d'une décennie.

Cette partie de ma vie n’est pas en accord avec mes valeurs. Je me suis personnellement amélioré depuis ce temps, et je m’efforce d’être une meilleure personne.

Darby Allen
Darby Allen parle dans un micro.

Darby Allen donne maintenant des conférences sur la façon de diriger une équipe avec intégrité. Sur cette photo, il prenait la parole lors de la conférence Farmtech à Edmonton le 29 janvier.

Photo : Radio-Canada / Dave Bajer

Allégations de commentaires explicites et d’attouchements sexuels

Dans sa requête, Liz affirme que le harcèlement a débuté en 2002 lorsqu’elle a été embauchée par le département de formation du service d’incendie de la Ville de Calgary où était aussi employé Darby Allen.

Elle était une secrétaire de 20 ans et il était un officier de formation de 25 ans son aîné. Il s’est lié d’amitié avec elle et, pratiquement dès le départ assure Liz, il détournait la conversation vers des sujets sexuels.

Liz affirme que Darby Allen lui aurait posé de fréquentes questions à propos de sa vie sexuelle, lui aurait fait des avances sexuelles et lui aurait parlé de ses préférences et expériences. Elle mentionne s’être sentie piégée.

J’aimais aller au travail, mais je redoutais mes interactions avec lui.

Liz

Si je refusais d’aller dîner avec lui, je me faisais rappeler sa position et le fait qu’il était mon supérieur, dit-elle.

En mars 2005, Darby Allen a été promu au poste de chef adjoint des opérations et, en l’espace de quelques mois, Liz a été promue secrétaire au chef des opérations. Cela voulait dire qu’elle allait avoir des contacts répétés avec Darby Allen, qui deviendrait son supérieur direct lorsque le chef des opérations, Gerald Fox, serait absent.

La requête prétend que le harcèlement aurait redoublé à compter de 2006, mais que Liz était trop effrayée pour repousser Darby Allen ou le rapporter à ses supérieurs par peur de perdre son emploi.

Selon la poursuite, Darby Allen aurait réservé des salles de réunion pour y emmener Liz et lui décrire en détails explicites les expériences sexuelles qu’il aurait eues, incluant avec d’autres employées du service d’incendie.

Liz affirme qu’il discutait souvent de son passé sexuel et aurait commenté sa poitrine et ses jambes.

Le harcèlement reproché à Darby Allen n’est pas uniquement verbal.

À au moins deux reprises, selon la déclaration déposée en cour, Darby Allen serait venu dans son cubicule avec une érection qu’il lui aurait pointé et, à une occasion, alors qu’elle se tenait devant un classeur, il aurait pressé son érection dans son dos.

Liz affirme aussi qu’il lui aurait touché les fesses à plusieurs reprises et les seins à une occasion.

Selon la poursuite et des courriels échangés entre Darby Allen et Liz, il aurait aussi eu des crises de jalousie lorsqu’elle interagissait avec d’autres collègues masculins.

Après que Liz et un collègue pompier aient échangé des courriels, planifiant aller prendre un verre, Darby Allen serait entré dans son bureau à son insu et aurait lu les courriels. Liz assure qu’il est devenu furieux à l’idée que sa subalterne puisse avoir un rendez-vous avec quelqu'un d’autre.

Nous avions parlé du fait que tu n’étais pas intéressée par ce connard, mais tu passes une demi-heure à parler avec lui! Pourquoi je trouverais ça agréable???, lui a-t-il écrit dans un courriel.

Dans un message envoyé par la suite, soit le 27 septembre 2006, il s’excuse après avoir admis avoir lu les courriels de Liz.

Photo du courriel. On peut y lire des parties du message qui disent : sois amie avec qui tu veux, va prendre des verres avec qui tu veux... Désolé que nous n'ayons pas pu discuter plus. Je n'avais pas le droit de lire tes courriels.

En septembre 2006, Darby Allen a envoyé un courriel pour s’excuser à Liz d’avoir lu ses courriels et de s'être emporté du fait qu’elle planifiait aller prendre un verre avec un collègue masculin.

Photo : Radio-Canada

Bois de la bière avec qui ça te chante. Tu es une adulte et qui suis-je bordel?... Je n’ai aucun droit de lire tes courriels. C’était puéril et méchant de ma part, a-t-il écrit.

Craignant de perdre son emploi ou de se faire maltraiter au travail par Darby Allen, Liz a annulé ses plans.

Liz a tenté de riposter

Même si elle avait peur de possibles répercussions sur sa carrière, Liz affirme avoir essayé plusieurs fois de mettre un terme au harcèlement.

D’après une déclaration qu’elle a faite au chef du service d’incendie en 2007, elle a confronté Darby Allen après que celui-ci eut empoigné ses seins dans un cubicule. Il se serait alors défendu en disant l’avoir déjà fait sans qu’elle proteste, mais Liz n’aurait eu aucun souvenir de l’incident et aurait donc demandé à ce que cela ne se reproduise pas, selon le rapport.

En avril 2005, Liz lui aurait demandé, lors d’un dîner, de garder leur relation strictement amicale, selon sa déclaration de 2007. Darby Allen lui aurait alors dit trouver difficile de n’être que des amis puisqu’il sentait qu’il y avait quelque chose de plus entre eux, selon elle.

En janvier 2006, Liz en a assez et remet sa lettre de démission au chef des opérations, Gerald Fox, en partie pour des raisons d’ordre personnel, mais aussi parce qu’elle n'en pouvait plus de la situation au travail.

Bien qu’elle n’ait mentionné ni le nom de Darby Allen ni le fait qu’elle était harcelée au travail, elle écrit : Je ne me sens pas assez forte pour faire face à ce qui, je sais, sera mentalement et émotionnellement handicapant si je continue à travailler ici.

Le chef des opérations la convainc de rester.

Le 2 janvier 2007, Liz en a à nouveau assez et prévient Darby Allen qu’il agit de manière inappropriée avec elle. Selon sa déclaration, Liz aurait averti Darby Allen qu’elle avait besoin de couper tout ce qui, dans sa vie, la faisait sentir comme un objet sexuel.

Il lui aurait alors répondu que les amis peuvent parler de sexe entre eux, a-t-elle indiqué. Elle aurait réitéré ne pas vouloir parler de sexe avec lui.

Dans un courriel daté du 4 janvier 2007, Liz aurait expliqué à un ami et collège s’être fâchée contre DA pour l’avoir traité comme une pièce de viande sexuelle.

Un courriel où on peut lire en anglais :mardi j'ai perdu mon sang froid contre DA pour m'avoir traité comme une pièce de viande. Je portais une robe. RIen de «sexy», juste une robe brune qui m'allait jusqu'au-dessus des genoux. Je portais aussi des bas de nylon noirs. Il m'a approché et a pointé sa fourche pour que je remarque son érection. Je lui ai dit que c'était inapproprié et il s'est fâché. La situation au travail n'est pas agréable. Et maintenant il me donne plus de travail!

Dans ce courriel qui date du 4 janvier 2007, Liz raconte à un collègue qu'elle a perdu son sang froid lorsque Darby Allen lui a pointé sa fourche pour souligner qu'il avait une érection.

Photo : Radio-Canada

Liz portait une robe ce jour-là.

Il est venu et a fait une de ces faces en pointant son entre-jambes pour que je voie son érec****n. Sympa n’est-ce pas? Je lui ai dit que c’était inapproprié et que je n’appréciais pas et il s’est fâché contre moi, écrit-elle dans son courriel.

Puis, elle explique que Darby Allen s’est ensuite vengé plus subtilement.

Donc le travail fait chier… Maintenant il me refile d’autres projets et J’AI TELLEMENT DE PU**N DE DONNÉES À ENTRER, écrit-elle.

Lorsque son ami est choqué par ce qu’elle lui écrit, Liz lui répond queDA m’a fait bien pire encore.

D’autres menacent de partir si Darby Allen est promu

Le même jour, deux employés du service d’incendie de la Ville de Calgary, un homme et une femme, ont exprimé au chef de l’époque, Bruce Burrell, leur préoccupation à l’idée de voir Darby Allen promu au poste de chef des opérations, d’après les notes de Bruce Burrell et la déclaration déposée en cour.

Les employés auraient mentionné à l’ancien chef le harcèlement et les voies de fait commis contre Liz, selon ce qu’on peut lire dans la déclaration.

Bruce Burrell, qui n’avait joint les services d’incendie de la Ville de Calgary que deux ans auparavant, commence à examiner les plaintes contre Darby Allen.

Le 6 janvier 2007, il rencontre un troisième membre du service d’incendie qui lui apprend que Darby Allen a déjà été discipliné quelques années plus tôt pour avoir visionné de la pornographie sur son quart de travail.

À la même époque, Bruce Burrell contacte l’ancien chef de bataillon, alors retraité, Nick Maley, dans le cadre de son enquête.

Une fois l’appel terminé, Nick Maley prépare une déclaration écrite pour Bruce Burrell dans laquelle il explique avoir siégé au conseil de discipline chargé d’émettre des recommandations concernant le visionnement de matériel pornographique de Darby Allen.

Il ajoute qu’un examen approfondi de l’ordinateur de Darby Allen, effectué par le service de sécurité de la Ville, a révélé une liste de plus de 100 sites web pornographiques visités par Darby au travail, écrit Nick Maley.

Ces événements se sont tous produits avant que Darby Allen ne soit accusé de harceler Liz et avant qu’il ne soit promu au poste de chef adjoint des opérations.

Le conseil de discipline a émis un certain nombre de recommandations pour de possibles sanctions disciplinaires, explique Nick Maley dans une entrevue avec CBC.

Le conseil était divisé, dit-il, entre suspendre Darby Allen pour deux semaines sans salaire ou simplement le congédier. La Ville de Calgary confirme que le renvoi est l’une des potentielles conséquences pour un employé pris à regarder de la pornographie au travail.

Au final, Darby Allen a été suspendu deux semaines sans salaire et une lettre a été ajoutée à son dossier.

Dans une déclaration écrite, Darby Allen affirme avoir regardé des images au travail hébergées sur des pages privées de membre Yahoo, sur des appareils ne lui appartenant pas.

Les images n’étaient pas appropriées dans le contexte de leur visionnement en utilisant l’équipement de mon employeur, a écrit Darby Allen.

J’ai admis ma conduite et n’ai demandé aucune aide syndicale. Je me suis excusé à profusion à ce moment et m’excuse encore aujourd’hui. Mon employeur a déterminé la sévérité de ma conduite, j’ai écopé d’une suspension et compris que le dossier était clos, a-t-il ajouté.

D’après sa compréhension des règlements du service d’incendie de l’époque, Nick Maley croit qu'une mesure disciplinaire aurait dû empêcher Darby Allen d’obtenir une promotion pour un minimum d’un an.

Mais deux mois après avoir été suspendu, il était promu au poste de chef adjoint des opérations par le chef Wayne Morris, maintenant décédé.

Nick Maley affirme être allé voir Wayne Morris. Je lui ai demandé “pourquoi?”, ce n’était pas bien, dit-il, mais il n'a obtenu aucune réponse.

Au lieu de cela, Darby Allen serait devenu intouchable, selon lui.

Un historique de dénonciateur sur la liste noire

Le 6 janvier 2007, le chef Burrell, qui remplaçait l’ancien chef Wayne Morris, entendait pour la première fois parler du cas de visionnement de matériel pornographique de Darby Allen par un employé du service d'incendie.

L’employé, dont le nom a été caviardé des notes du chef, a confirmé à Bruce Burrell qu'il savait que Darby Allen harcelait Liz.

[Allen] sait que [Liz] est terrifiée. [Liz] l'a mis en garde plusieurs fois, mais ses agissements ont continué , peut-on lire dans les notes de Bruce Burrell.

Bruce Burrell en uniforme devant un micro.

Dans un documentaire produit en 2015 par l'émission Fifth Estate, Bruce Burrell avait parlé de la culture « old boys club» dont il a été témoin lorsqu'il était chef du service des incendies de Calgary. Selon lui, les femmes ne se sentaient pas les bienvenues.

Photo : Radio-Canada

Ceux qui ont travaillé dans le département de formation avec Liz et Darby Allen pensent que les gestionnaires avaient connaissance de ses agissements, mais ont préféré les ignorer, a affirmé l’employé au chef Burrell.

Le chef avait déjà été averti, dans une réunion avec les membres du département, que dans de précédents cas de harcèlement, l’histoire s’était souvent mal terminée pour les dénonciateurs.

Les dénonciateurs étaient mis sur la liste noire et n’étaient plus protégés par l’organisation… vérifié que c’est arrivé au moins deux fois par le passé, est-il écrit dans les notes du chef.

Un interrogatoire surprise dans une camionnette

Selon ses notes, Bruce Burrell aurait demandé à ce que Liz soit interrogée par l’avocate de la Ville, Kim Nutz, et le coordonnateur des opérations et bras droit de Burrell, Gord Sweetnam.

Le 9 janvier 2007, Liz a reçu la demande de retrouver Kim Nutz et Gord Sweetnam dans une camionnette du service d’incendie. Elle affirme avoir été prise au dépourvu par l’interrogatoire et ne pas avoir voulu faire de vague.

Liz était très contrariée et a insisté que rien de la sorte ne se produisait, a indiqué Bruce Burrell dans ses notes après avoir obtenu le compte rendu de l’avocate et de son bras droit. Elle ne veut pas que ça aille plus loin - se sent comme un pion, ajoute-t-il.

Gord Sweetnam a confirmé à CBC qu’il se trouvait dans la camionnette et qu’il a interrogé Liz.

Gord Sweetnam et sa femme, Colleen Stewart, qui travaillait au département des ressources humaines, ont tous deux confirmé à CBC que Liz leur avait révélé qu'elle se faisait harceler dans une conversation informelle à leur maison en décembre 2006 ou janvier 2007.

Dès que son mari a su, il est allé voir le chef, ce qui explique l’enquête qui s’en est suivi, explique Colleen Stewart.

Bruce Burrell a initialement conclu à une violation de la politique de la part des deux parties avec Liz et Darby Allen puisque, même s’il n’était pas sexuellement intime, ils discutaient d’affaires personnelles et se rencontraient parfois à l’extérieur du travail.

Le jour suivant toutefois, Liz a appelé le chef Burrell pour lui dire qu’elle était prête à tout lui révéler.

Elle lui a avoué être harcelée par Darby Allen depuis quatre ans et demi, lui a fourni une déclaration et remis une copie des courriels échangés avec Darby Allen.

C’est vraiment difficile pour moi

Bruce Burrell confronte Darby Allen le jour même, mais celui-ci nie tout, note-t-il.

Deux jours plus tard, toujours selon les notes du chef, il rencontre Darby Allen et le suspend avec salaire le temps de mener une enquête interne sur les allégations de harcèlement.

Darby Allen a alors rendu ses clefs, son téléphone, sa carte d'accès et son ordinateur portable. C’est vraiment difficile pour moi, aurait-il dit au chef d’après ses notes.

Darby Allen devant des micros.

Darby Allen a joint le service d’incendie régional de Wood Buffalo en 2009, deux ans après avoir été renvoyé du service d’incendie de la Ville de Calgary.

Photo : AP/Rachel La Corte

Un courriel de Kim Nutz, daté du 27 janvier, confirme à Bruce Burrell que d’autres employés ont corroboré le fait que Darby Allen harcelait sexuellement Liz depuis un certain temps.

Soyez avisés que l’enquête concernant les allégations contre le chef adjoint aux opérations Allen est terminée et que le chef Burrell a déterminé avoir assez de preuve pour appuyer un congédiement, a écrit l’avocate à Liz en joignant en copie le chef et le chef des opérations.

Le courriel envoyé aux employés, le 28 février, ne révèle toutefois pas si Darby Allen a été renvoyé ou s’il quittait le département.

Soyez avisé que dans 1 700 heures à partir d’aujourd’hui [Allen] ne sera plus employé au service d’incendie. Toute demande médiatique sera prise en charge par le département de l’information publique. Il s’agit d’un problème de personnel à l’interne et aucun détail ne sera discuté, peut-on lire dans un courriel du chef Burrell.

Darby Allen a quitté le service d’incendie sans éclat et le service aux médias n’a jamais eu besoin d’être contacté. Bientôt, il aurait un nouvel emploi avec lequel il atteindrait le sommet de sa profession.

Une nouvelle loi albertaine donne de l’espoir à Liz

En mai 2017, le gouvernement de l’Alberta adopte le projet de loi 2 qui retire la limite de temps, autrefois établie à deux ans, pour déposer une poursuite civile relative à une inconduite sexuelle ou à de la violence domestique, incluant dans le milieu de travail.

Les employeurs peuvent dorénavant être tenus responsables de conduites inappropriées qui se seraient déroulées dans le milieu de travail.

Après avoir pris conscience de ces changements, auxquels s’ajoute le sentiment que Darby Allen était de retour dans sa vie par le truchement des médias et son statut de héros, Liz décide de tenter une poursuite.

Elle affirme souffrir d’un trouble de stress post-traumatique, de dépression, d’anxiété et de phobie sociale.

J’ai dédié ma vie à ma carrière, affirme Liz qui travaille maintenant pour une autre ville.

J’adorais ce que je faisais, c’était valorisant et il a pris avantage de ça. Il a tiré avantage du fait qu’il était responsable de ma carrière, et je me suis sentie... faible et manipulée, un brin désespéré

Liz

Est-ce que Fort McMurray savait?

CBC a demandé si le service d’incendie de la municipalité régionale de Wood Buffalo connaissait le passé de Darby Allen au service d’incendie de Calgary lorsqu’il a été engagé et quelles sont ses pratiques de vérification de références.

La porte-parole de la municipalité a refusé de commenter.

Ce n’est pas dans nos pratiques de commenter sur des questions concernant des employés passés ou présents de la municipalité régionale de Wood Buffalo, écrit la porte-parole Megan Langpap dans un courriel.

La Ville de Calgary et le service d’incendie de Calgary ont tous deux refusé les demandes d’entrevues, mais ont chacun remis une déclaration écrite à CBC.

Le chef des pompiers Steve Dongworth répond aux questions d'un journaliste devant un camion de pompier.

Le chef du service d’incendie de la Ville de Calgary, Steve Dongworth, affirme que le département est dévoué à construire un environnement de travail plus respectueux.

Photo : Radio-Canada / Audrey Neveu

Dans les dernières années, le service d’incendie effectue un travail concerté pour construire un environnement de travail plus respectueux et inclusif, écrit le chef du service d’incendie de la Ville de Calgary, Steve Dongworth.

Nous savons que cela peut être un travail difficile pour n’importe quelle grande organisation et le service d’incendie de Calgary reste pleinement dévoué dans ce processus.

Steve Dongworth, chef des pompiers de la Ville de Calgary

La Ville affirme ne pas pouvoir commenter sur des dossiers avant que la cour ou que des actions disciplinaires ne soient entreprises, mais indique prendre toutes allégations de comportement inapproprié très sérieusement et ni le harcèlement ni les abus ne seront tolérés.

La Ville assure aussi offrir à ses employés de multiples possibilités pour exprimer leurs préoccupations ou déposer leurs plaintes, incluant un programme indépendant pour les dénonciateurs et des ressources humaines au sein des départements la Ville.

Je me sens utilisée

Colleen Stewart affirme que Liz a fait preuve d’un courage incroyable tout au long de l’enquête et considère le renvoi de Darby Allen comme étant le bon résultat.

Liz aurait souhaité avoir été assez forte pour dénoncer Darby Allen dès le départ.

Elle a été horrifiée, mais pas surprise de voir qu’un haut gradé d’un service d’incendie peut être renvoyé pour un tel comportement, puis être réembauché ailleurs et promu à un poste encore plus élevé.

Elle s'interroge aussi sur les motivations de ses collègues qui savaient qu’elle était victime de harcèlement, mais qui n’ont décidé de parler qu’au moment où il devait être promu.

Je pense au fait que les gens savaient qui il était, ils connaissaient les détails et en riaient derrière les portes closes, se désole-t-elle.

Avec les informations de Meghan Grant

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