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« J’ai eu mes filles à 18 ans, je ne savais ni lire ni écrire » : le parcours inspirant d’une mère dyslexique

Annie Larocque sourit, assise devant une machine à coudre.

Annie Larocque travaille comme couturière et rembourreuse dans l'atelier attenant à sa maison de Gatineau.

Photo : Radio-Canada / Roxane Léouzon

Lorsqu’elle est tombée enceinte de ses jumelles, à 18 ans, Annie Larocque ne savait ni lire, ni écrire, ni compter. Aujourd’hui, alors que ses filles ont l’âge qu’elle avait à leur naissance, la mère de 36 ans dirige sa propre entreprise de couture et de rembourrage. Son message : ne laissez jamais les obstacles vous décourager.

Annie est comme un poisson dans l’eau parmi les machines à coudre qu’elle manie avec adresse, les bobines de fil multicolores et les rouleaux de mousse à divan de son atelier du secteur de Buckingham, à Gatineau. Cette place, elle ne l’a pas volée, surmontant bien des embûches.

Dyslexique, la petite Annie prend du retard dans ses apprentissages durant toute son enfance, bien qu’elle soit placée dans des classes spéciales pour élèves en difficulté. À 16 ans, des professeurs lui disent qu’elle ne fera jamais rien de sa vie et qu’elle est condamnée à vivre de l’aide sociale. Elle quitte l’école.

Je n’aimais pas ma vie. Je travaillais comme caissière au Walmart au salaire minimum et comme je n’arrivais pas à calculer les montants que je devais aux clients, je leur remettais des poignées de change. Mon patron a dû me transférer à la salle d’essayage des hommes, raconte-t-elle en rigolant.

C’est alors qu’elle se retrouve enceinte de son premier copain. Plutôt que de la terrifier, cette nouvelle la réjouit. Ça m’a donné une raison de vivre. Je me suis dit que mes enfants méritaient mieux qu’un petit logement à prix modique. Elles sont devenues ma source d’énergie, se remémore la brunette avec émotion.

Dès que mes filles sont arrivées, j’ai commencé à avancer. Je savais que, pour elles, je devais accomplir des choses.

Annie Larocque

Alors que Jessica et Noémie sont nouvellement nées, elle vivote toutefois de l’aide sociale et doit avoir recours régulièrement aux banques alimentaires. Sa voisine lui parle de l’organisme Espoir Rosalie, dans le secteur de Pointe-Gatineau, qui soutient les mères monoparentales. Annie s’y présente spontanément puisqu'elle a quitté le père de ses filles. Dans cet espace qui devient rapidement une deuxième maison, elle discute de sa réalité avec d’autres mères, obtient du répit et suit des ateliers, notamment de couture.

Annie répare un manteau rose et noir, assise à une machine à coudre.

Annie Larocque peut aussi bien coudre des fermetures éclair et des bords de pantalon que des fauteuils.

Photo : Radio-Canada / Roxane Léouzon

Mon premier morceau, c’était une robe de chambre. Pas longtemps après, je suis allée me chercher une surjeteuse et j’ai longtemps réparé les vêtements de mes enfants, explique-t-elle. Elle effectue ensuite diverses tâches pour des proches, comme pour une tante qui voulait un petit coussin.

Par le biais d’un autre organisme, le Tremplin des lecteurs, elle termine tour à tour son cours primaire, puis sa troisième année du secondaire, entre l’accouchement d’un troisième enfant, les tâches ménagères et les quarts de travail pour de petites entreprises, où elle accomplit certains travaux de couture.

J’allais faire mes devoirs dans la voiture pendant mes pauses pour ne pas que mes collègues me voient, dit-elle.

Une carrière qui décolle

Annie obtient aussi un diplôme d’études professionnelles en ébénisterie. Lors d’un de ses derniers cours, une équipe de la Chambre des communes vient visiter sa classe et la recrute pour un stage en ébénisterie. Quelques années plus tard, elle y est embauchée comme rembourreuse.

Je m’assoyais tous les jours et je me disais : “Wow, je suis rendue au gouvernement!” se rappelle la discrète fonceuse.

L'automne dernier, poussée par le mari qui partage sa vie depuis 16 ans, elle laisse son emploi après plus de 4 ans pour pratiquer à son compte le métier qu’elle a dans la peau, celui de couturière.

Mon objectif est d’être heureuse et si je peux faire plaisir à mes clients en arrangeant un “Zip” de manteau, ça fait mon bonheur, souligne celle qui relativise ses propres malheurs.

Il y a tellement d’affaires pires, dans la vie, qu’avoir de la difficulté à lire. Tu as un toit sur la tête, de la nourriture sur la table, tu as de l’amour… De quoi je me plaindrais?

Annie Larocque

Elle a malgré tout vécu ses moments de crise et de larmes. Quand tu vas dans un restaurant, tu prends toujours la même chose, tu ne veux pas lire le menu, sinon ça va te prendre une heure. Il y a bien des choses que je me suis empêchée de faire, mais je savais que je valais mieux et que je voulais mieux.

Encore aujourd’hui, certaines tâches de la gestion de la compagnie, nommée simplement Annie couturière rembourreuse, représentent un défi : chercher des prix, remplir des formulaires, envoyer des courriels, gérer sa page Facebook. Je ne peux pas faire ma comptabilité, parce que 62 ou 26, pour moi, c’est la même chose. Mais je m’entoure bien, relate sagement l’humble entrepreneure.

Annie montre du doigt un tableau coloré.

Une amie d'Annie Larocque a peint pour elle un tableau représentant la dyslexie. Les lettres se mêlent et se renversent dans l'esprit d'Annie lorsqu'elle essaie de lire les mots.

Photo : Radio-Canada / Roxane Léouzon

La mère espère être un modèle de persévérance pour ses enfants, qui composent aussi avec la dyslexie et des difficultés d’apprentissage. J’espère qu’elles vont se dire : “Elle n’a pas lâché, je ne lâcherai pas.” Jessica étudie pour être travailleuse sociale, elle est au cégep, et Noémie suit un cours de secrétariat. Mathias est super bon en karaté. Il vient de gagner deux médailles dans une compétition. Il voudrait devenir sensei [instructeur] de karaté, rapporte-t-elle avec fierté.

Selon Annie, notre société devrait valoriser davantage les talents et les métiers manuels et comprendre que les jeunes ayant des difficultés à lire et à écrire peuvent quand même réussir leur vie. Elle caresse d’ailleurs le projet d’ouvrir une école de couture pour ceux qui ne rentrent pas dans le moule.

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