•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le jour où un éditeur m'a enfin dit « oui »

Portrait en couleur de Guy Lalancette sur fond gris foncé. Il regarde la caméra et esquisse un sourire. Il porte la moustache et les cheveux un peu longs.

Guy Lalancette a publié son septième roman, Les cachettes, en 2020.

Photo : VLB

Radio-Canada

Guy Lalancette a envoyé des manuscrits pendant 20 ans avant de recevoir une réponse positive d'un éditeur. En janvier 2020, il a publié son septième livre, Les cachettes (VLB Éditeur). L'auteur originaire du Lac-Saint-Jean nous raconte avec émotion ce moment magique où le téléphone a enfin sonné.

Le téléphone

Sur ma table de travail, le calendrier indique mardi 15 décembre 1998. Je ne sais pas encore que dans quelques minutes ma vie basculera sur un coup de téléphone. Je déteste le téléphone. Chaque fois, sa sonnerie me trouble. Envahissement sauvage. Souvent, je ne réponds pas.

Il est 13 h 55. De la maison à la porte de ma classe, où je dois donner un cours à 14  h 10, il y a exactement 8 minutes. Les bottes aux pieds, la parka sur le dos, je corrige un manuscrit que les maisons d’édition me refuseront une fois de plus. Vingt ans de refus polis : « Votre manuscrit ne correspond malheureusement pas à la ligne éditoriale de notre maison. » Depuis le temps, j’ai compris. Je ne suis pas à la hauteur, mais je résiste. Si je cède, je coule. Comment pourrais-je ne plus écrire?

13 h 58, je suis debout au-dessus du clavier de mon ordi. Un verbe à remplacer, un doute aussi. J’ai encore quelques minutes devant moi. Le téléphone sonne. Merde! J’ai tout perdu. Encore aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi j’ai décroché. Une distraction ou plus sûrement l’envie furieuse de faire taire le monstre.

Au bout du fil, une voix calme et un peu rauque de fumeur. J’enregistre le nom : Jean-Yves Soucy, directeur littéraire chez VLB éditeur. À ma montre, il est 13 h 59 et 15 secondes. Je sais que quelque chose d’unique est en train de se passer. VLB éditeur tourne comme un moulin emballé dans ma tête. Par-dessus tout cela, la voix continue de remplir mon silence où je distingue des bouts de phrases « … publication de votre manuscrit… », pendant que je cherche à situer ce Soucy-là. Je connais le nom, mais je ne sais plus d’où. Il est maintenant plus de 14 h « … Salon du livre de Québec… »; je comprends que VLB veut publier mon dernier manuscrit. J’ai dû répondre quelque chose entre la félicité et l’urgence.

Je veux croire au conte, au rêve, à l’impossible, j'ai ce sentiment aussi que cet instant-là de ma vie dérape, que je n’arriverai pas à m’arrêter au carrefour qui fonce sur moi à toute allure, je bafouille « … quatrième de couverture… », plus que quarante secondes avant de devoir partir. C’est l’accrochage. Je raccroche. Jean-Yves Soucy a promis qu’il me rappellerait à 16 h.

Je ne me crois pas, je me déteste : j’ai raccroché au nez de celui qui allait me donner accès à mon plus grand rêve. Un appel que j’attendais depuis 20 ans. Vingt ans de déceptions. Aucun cours, fût-il de théâtre, ne méritait une telle privation.

16 h 03, la sonnerie du téléphone : une symphonie.


Guy Lalancette est originaire de Girardville, au Lac-Saint-Jean, un charmant petit village serti dans la forêt du Nord, et vit à Chibougamau. Il vient de publier son septième livre, Les cachettes (VLB Éditeur). Auparavant, il a signé les romans Les yeux du père (2011, prix roman Abitibi-Consolidated et finaliste au prix France-Québec), Un amour empoulaillé (2004, finaliste aux prix du Gouverneur général et France-Québec), La conscience d'Éliah (2009, prix roman du Salon du livre du Saguenay et finaliste au prix des Cinq Continents de la francophonie) et Le bruit que fait la mort en tombant (2011, prix récit du Salon du livre du Saguenay). Il a remporté le Prix du récit Radio-Canada (2e prix) deux années de suite, en 2007 et en 2008, pour Havre-les-Chiens et Blou sued chouz. Son texte Le téléphone a été publié une première fois en 2011 par Radio-Canada pour une série consacrée aux histoires d'édition.

Prix du récit : inscrivez-vous maintenant!

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !