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Maïs : laissez entrer la lumière!

Dans les corridors solaires, les rangs se retrouvent à plus d’un mètre cinquante (60 pouces) les uns des autres.

Dans les corridors solaires, les rangs se retrouvent à plus d’un mètre cinquante (60 pouces) les uns des autres.

Photo : Dominique Gauthier

Catherine Mercier
Mis à jour le 

Une vingtaine d’agriculteurs québécois tentent une nouvelle méthode de culture du maïs. Ils doublent l’espace entre les rangs et couvrent les grands entre-rangs, désormais ensoleillés, de plantes qui vont nourrir le sol et le décompacter. Si elle peut sembler contre-intuitive, tout indique que cette méthode rapporte, si l’on sait faire preuve d’un peu de patience.

Nous sommes à la toute fin du mois de mai à Sainte-Monique de Nicolet. Comme partout ailleurs dans la province, le printemps a été froid et pluvieux. Sébastien Angers, un producteur de grandes cultures biologiques, commence le semis du maïs avec quelques semaines de retard.

Sébastien Angers

Sébastien Angers

Photo : Radio-Canada

Et cette année, il s’apprête à faire les choses différemment : sur les 27 hectares qu’il consacre à cette culture, il ne sèmera qu’un rang sur deux.

La plupart des agriculteurs pourraient dire : "Ben, en mettant du maïs aux 60 pouces, on va avoir 50 % du rendement". Non! Parce qu’on vient donner beaucoup plus de lumière à nos plants. Il va y avoir plus d'épis, les épis vont être plus gros sur le rang.

Sébastien Angers
Illustration montrant des plants de maïs et des plantes de couverture.

La nouvelle méthode préconisée est de semer un rang sur deux.

Photo : Radio-Canada

Le maïs est une graminée originaire du Mexique qui a besoin de beaucoup de soleil. Semés en rangs standards à 76 cm, les plants de maïs se font de l’ombre dès qu’ils gagnent en hauteur. Des entre-rangs plus larges permettront donc au maïs d’avoir du soleil de la tête au pied pendant une plus grande partie de sa croissance. L’idée de ces corridors solaires vient des États-Unis. La méthode préconisée est de semer un rang sur deux, mais de rapprocher les plants sur chaque rang. Ainsi la perte n'est que de 20 % en moyenne.

Les plantes de couverture au printemps.

Des entre-rangs plus larges permettent au maïs d’avoir plus de lumière.

Photo : Radio-Canada

Les plantes, ces alliées

Chez Sébastien Angers, le sol est déjà couvert de verdure entre les rangs de maïs. Le producteur ne laboure plus ses champs depuis plusieurs années. La nature a mis plein d’outils à notre portée, mais il faut savoir les trouver, les agencer, explique le producteur. Accroupi dans son champ, il fait le décompte de quelques-unes des plantes de couverture qu’il a semées l’année précédente : luzerne, trèfle mélilot, vesce velue… Celles-ci ont survécu à l’hiver et se réveillent dès les premiers rayons du soleil. Pendant que plusieurs sols sont à nu, ici il y a de l'énergie qui est captée. La légumineuse qu’est le mélilot va capter l'azote, nourrir mon maïs et enrichir mon sol, ajoute-t-il.

Les plantes de couverture apparaissent tôt au printemps.

Les plantes de couverture apparaissent tôt au printemps.

Photo : Radio-Canada

Les cultures ont certes besoin d’eau et de lumière pour croître, mais cela ne leur suffit pas. Il leur faut une foule d’autres éléments nutritifs, comme de l’azote, du potassium, du phosphore... Si les engrais de synthèse peuvent fournir ces éléments, d’autres plantes peuvent également les apporter. D’où l’importance de garder des couverts végétaux au sol et de semer dans du vivant.

Faire vivre une plante avec des engrais de synthèse, c'est limitant. Tandis que faire vivre une plante avec une vitalité de sols, c'est à l'infini les possibilités.

Pierre-Olivier Gaucher, directeur de TERRALIS agroécologie
Pierre-Olivier Gaucher.

Pierre-Olivier Gaucher

Photo : Radio-Canada

M. Gaucher accompagne des agriculteurs qui tentent l’expérience du maïs à 1 m 50. Pour illustrer la fertilité qui existe dans la nature, il prend l’exemple des bordures de champs, des zones de vie foisonnante, où une variété d’espèces prospèrent sans qu’on y applique jamais d’engrais.

La levée du fossé est plus vivante que dans mon champ. Pourquoi c'est plus vivant que dans mon champ? Parce qu'elle est couverte à l'année. Donc, semer dans le vivant [...], peu importe, on est où sur la planète, c'est comme ça que l'écosystème fonctionne sur cette planète-là. Il faut imiter ça en agriculture.

Pierre-Olivier Gaucher

Semer des plantes entre les rangs de maïs permet d’optimiser tout l’espace d’un champ. Et quand elles sont présentes du début du printemps jusqu’à la toute fin de l’automne, on maximise l’utilisation de la lumière. Pierre-Olivier Gaucher rappelle qu’au Québec, il y a seulement 240 jours de photosynthèse disponibles d’une gelée à l’autre. Pour faire du maïs, il en faut 150, donc il y a 90 jours qu’on perd. Le soleil travaille dans le vide! C’est près de 40 % de l’énergie disponible qui est perdue si on ne met pas de plantes., affirme M. Gaucher. Et couvrir le sol permet aussi de maintenir de meilleures conditions de croissance pour les cultures.

Le sol cuit en été, [il] peut monter à 60 degrés Celsius. Quand il est couvert, il monte à 22. C’est la température idéale pour faire vivre n’importe quel micro-organisme dans le sol.

Pierre-Olivier Gaucher

Une culture et une jachère simultanées

Dominique Gauthier, un producteur d’œufs et de grandes cultures à Saint-Théodore d’Acton, ne tarit pas d’éloges sur ce maïs aux soixante pouces, une technique qu’il met en pratique pour la deuxième année sur une quarantaine d’hectares.

Dominic Gauthier

Dominic Gauthier

Photo : Radio-Canada

Quand on évoque le sujet avec lui, d’emblée il ne parle pas de son maïs… mais de son soya! C'est ça qui me motive, j'ai la suite, je vois les bénéfices dans le soya cette année!, s’exclame-t-il, enthousiaste. En 2018, ses vastes entre-rangs atteignaient un mètre de hauteur, une biomasse spectaculaire qui a permis d’engraisser le sol naturellement. La culture suivante dans sa rotation, le soya, est gagnante.

Quand on est allé implanter du soya [au milieu de l’entre-rang], on est passé de 2,4 tonnes à l'hectare de soya à 3,9 tonnes à l'hectare. C'est à se poser des questions si ça vaut la peine. Je pense que oui.

Pierre-Olivier Gaucher
Des plantes de couverture sont semées entre les rangs.

Des plantes de couverture sont semées entre les rangs.

Photo : Dominique Gauthier

Au départ, c’est une erreur de parcours qui a mis Dominique Gauthier sur la piste du maïs à 1 m 50. En 2015, des travaux tardifs dans un champ l’empêchent de semer du maïs sur une section de sa terre au printemps. On ne voulait pas laisser le sol à nu, alors on a semé un engrais vert, un mélange de douze espèces, du lin, du seigle, du sarrasin, du radis…, se rappelle le producteur. L’année suivante, alors que tout le champ est semé en soya, les rendements sont étonnants : la section du champ qui avait reçu cet engrais vert fournit 800 kilos de plus par hectare. Et la fertilité accrue de cette parcelle de champ ne s’est pas démentie depuis. Parce qu’en 2015, on a semé un engrais vert là, ben ça fait trois ans qu'on a entre 670 et 900 kilos par hectare de plus de rendement, souligne Dominique Gauthier. Il cherche un moyen de reproduire cet effet de jachère tout en tirant un revenu de sa terre; les vastes corridors solaires vont lui donner l’espace et la lumière pour le faire.

Des gains... et des économies

Si les hausses de rendement sont au rendez-vous, les économies d’intrants ne sont pas à négliger non plus. Dominique Gauthier sème des cultures intercalaires en rangs standards depuis une dizaine d’années, une pratique qui lui procure déjà de nombreux bénéfices.

On a arrêté de mettre du démarreur et on met 30 % à 40 % moins d'azote pour faire le même maïs qu'on faisait avant, les mêmes tonnes à l'hectare.

Dominique Gauthier
Un champ de maïs.

Semer des cultures entre les rangs de maïs permet d’optimiser tout l’espace d’un champ.

Photo : Dominique Gauthier

Le démarreur est un engrais utilisé au moment des semis. Sa ferme comptant 1200 hectares, cela représente des économies substantielles.

En démarreur, c'est 75 000 $ de démarreur de moins, puis là, on a commencé à baisser nos quantités d'azote, ça fait que les deux ensemble, on tourne autour de 100 000 $ de moins d'achats d'engrais.

Dominique Gauthier

Pierre-Olivier Gaucher note même que d’appliquer de l’engrais dans des sols en santé, qui comptent des cultures de couverture depuis de nombreuses années, produit même l’effet contraire. Dès qu'on ajoute des démarreurs, on est en baisse de rendement!, s’étonne-t-il. On s’explique mal encore pourquoi. Je pense qu'on vient perturber l'autofertilité du sol, la biodisponibilité des éléments, donc, de rajouter des ingrédients chimiques dans le fond, on [vient] influencer le sol qui fonctionne déjà très, très bien et qui est très vivant, affirme le consultant.

Chez Dominique Gauthier, ces plantes de couverture semées entre les rangs à 76 cm ont aussi permis de diminuer les arrosages d’herbicides de 30 %, et il pense que les corridors solaires permettront de lutter encore plus efficacement contre les mauvaises herbes.

La nature a horreur du vide, en occupant le sol avec les plantes qu'on choisit de mettre, ben il y a moins ou pas de mauvaises herbes qui pourraient se développer.

Dominique Gauthier

Encore des défis

Avec près de 400 000 hectares en cultures chaque année, le maïs est la plante la plus cultivée au Québec. Si on arrivait à diminuer les quantités d’engrais et de pesticides utilisés avec cette culture exigeante, on pourrait réduire grandement son empreinte écologique. Sans parler du fait que de couvrir les sols permettrait de capter des quantités énormes de CO2. Mais les défis pour y arriver demeurent.

Au mois de juillet, nous retrouvons Sébastien Angers au beau milieu de son champ. Le maïs a bien poussé et l’entre-rang aussi : les abeilles bourdonnent dans les fleurs de mélilot, une plante dont raffolent les butineuses. Mais l’agriculteur n’est pas pleinement satisfait. Dans ce champ-là, ce que j'observe, c'est que je manque de diversité, j'aurais dû mettre plus de mix de plantes, constate M. Angers. À certains endroits, les mauvaises herbes sont sur le point de prendre le dessus sur les plantes de couverture qu’il avait semées. Comme il est en culture biologique, il ne peut pas se servir d’herbicides pour damer le pion aux indésirables. Il doit donc faucher ou faire un léger sarclage.

C’est beau de dire "arrêtez de mettre du glyphosate", mais il faut donner des outils aux agriculteurs, comment mieux faire. Moi, je les comprends, les agriculteurs, ils sont démunis, et le défi est énorme. Mais il faut travailler en équipe.

Sébastien Angers

Avec une dizaine d’autres agriculteurs et des chercheurs, Sébastien Angers a d’ailleurs partagé des observations et des données tout au long de la saison. Quelles plantes de couverture ont été semées, à quelle date, quels fertilisants ont été utilisés dans le champ…

Les plantes de couverture.

Des plantes de couverture à l'automne

Photo : Radio-Canada

Une foule d’informations qui permettront aux producteurs de répéter les bons coups et d’éviter de refaire une erreur que le voisin aura déjà commise.

On fait de l’agriculture vulnérable, on a une saison très courte, nos choix de cultures sont limités, puis ça nous pousse à innover énormément. Mais je pense que cette vulnérabilité, il faut la transformer en force en faisant des essais, puis en partageant nos idées.

Sébastien Angers

Le reportage de la journaliste Catherine Mercier sera diffusé le 15 février à 17 h dans l’émission La semaine verte sur ICI TÉLÉ.

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