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  • Envoyés spéciaux
  • En Australie, les feux qui n’ont rien changé

    Le brasier a décimé la moitié de l’île Kangourou, dans le sud du pays, mais les résidents sont-ils davantage préoccupés par les changements climatiques?

    Michael Pengilly pose devant ses bureaux

    Le maire de l’île Kangourou, Michael Pengilly, ne s’inquiète pas pour l’avenir climatique de l’Australie.

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Frédéric Lacelle

    Vendredi matin, 8 h 45. Le maire de l’île Kangourou, Michael Pengilly, est déjà au bureau en train de discuter avec quelques conseillers municipaux. Il a pris le temps de mettre une cravate, mais elle détonne un peu avec son pantalon cargo beige et sa chemise enfilée à la va-vite.C’est que les dernières semaines – on le voit à ses petits yeux – ont été très occupées.

    « 50 % de notre île a brûlé, dit-il.

    - Est-ce que c’est le plus gros feu que vous ayez connu?

    - Ah oui, sans aucun doute. »

    Le doute, selon lui, se situe plutôt ailleurs, dans tout ce qui entoure les changements climatiques.


    Laurence Martin et Frédéric Lacelle sont en Océanie pour nous faire découvrir cette région du monde que l'on couvre peu.


    L’année 2019 a beau avoir été la plus chaude en Australie, avec une saison des feux bien plus longue et plus dévastatrice que d’habitude, le maire ne voit pas de lien de cause à effet entre les deux : Vous faites le lien. Pas moi.

    Un bateau sur un terrain sec, dévasté par les feux.

    Un terrain dévasté de l'île Kangourou, au début février 2020, quelques semaines après les feux.

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Pour lui, les brasiers sont cycliques : des scènes d’horreur qui reviennent de temps à autre dans son coin de pays. Cette île brûle depuis des milliers d’années. On a des années plus sèches, d’autres plus froides. [...] Tous les 10 ans, on a eu un très gros feu ici.

    - D’accord, mais 2019 a quand même été l’année la plus chaude, non?

    - Oui, ils disent ça. Moi, je ne l’ai pas ressenti. »

    Michael Pengilly a même insulté Barack Obama sur Twitter, quand l’ancien président américain a décrit les feux australiens comme l’exemple des conséquences des changements climatiques. Pathétique, a-t-il commenté en ligne. Mon respect pour vous vient de s’envoler.

    Son climatoscepticisme rappelle celui du premier ministre australien, Scott Morrison.

    Le problème, ce n’est pas les changements climatiques

    Noel Chambers devant l'hôtel de ville.

    Noel Chambers, un habitant de l’île, pense que le premier ministre australien n’a pas mal agi, en se rendant à Hawaï même si l’Australie brûlait. « Il ne pouvait pas savoir. »

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Sur l’île Kangourou, bien des résidents cautionnent les propos de leur maire. À commencer par Noel Chambers, un camionneur retraité que nous croisons juste en face de l’hôtel de ville. Il est sorti pour sa promenade matinale avec sa femme.

    Lui n’a rien perdu, mais son voisin, oui. 700 moutons. Le problème, dit-il, ce n’est pas les changements climatiques, mais la façon dont on entretient la forêt, les broussailles.

    Il prend une petite pause, réajuste son appareil auditif et ajoute : On ne permet pas aux fermiers de faire des feux préventifs sur leur terrain [...], et on laisse les arbres pousser trop près des maisons. Normal, donc, que les braises se propagent très facilement, dit-il.

    Shane Leahy devant deux voitures calcinées.

    Début janvier, Shane Leahy est allé aider d’autres habitants de l’île à combattre les flammes, ne pensant jamais que les flammes atteindraient sa ferme. Quand il est revenu, il ne restait plus rien.

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    À l’autre bout de l’île, Shane Leahy, un autre fermier, hésite lui aussi à blâmer le réchauffement planétaire pour l’enfer qu’il a vécu. Tous ses tracteurs ont été calcinés par les flammes. Sa maison n’est plus qu’un tas de décombres.

    Les grands eucalyptus qui dominaient son terrain doivent être coupés les uns après les autres. Et comme si ce n’était pas assez, pendant que sa ferme brûlait, il était au front comme pompier volontaire pour aider d’autres personnes à des dizaines de kilomètres de chez lui.

    Quand dame nature décide de se déchaîner, il n’y a rien d’autre qu’on puisse faire. Il n’y a personne d’autre à blâmer qu’elle.

    Shane Leahy, fermier sur l’île Kangourou

    Shane ne blâme ni les décideurs politiques ni les entreprises énergétiques. D’ailleurs, il n’en a que faire des politiciens et des journalistes qui s’alarment des changements climatiques à la télévision.

    La toiture grise d'un bâtiment de Shane Leahy sur son terrain ravagé.

    Une partie du terrain de Shane Leahy, ravagé par les flammes.

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    C’est comme si toutes les heures qu’il avait passées dans son habit de pompier volontaire l’avaient rendu fataliste, au fond. On habite en Australie. Il fait chaud. Les étés sont chauds. Si vous ne pouvez pas faire face à ça, allez vivre ailleurs.

    Des scientifiques pressent les politiciens d'agir

    Au début du mois, plus de 270 scientifiques ont signé une lettre ouverte exhortant les leaders politiques australiens à lutter contre les changements climatiques.

    Ils demandent à l'Australie de prendre des mesures urgentes pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre et de s'engager dans les accords internationaux.

    Selon eux, l'intensification des incendies de forêt est un signe que les impacts des changements climatiques surviennent plus rapidement, avec plus de force et plus régulièrement.

    Oxfam a également appelé le gouvernement australien à tirer des leçons des incendies qui frappent le pays, notamment en tournant le dos aux énergies fossiles.

    Une volonté de changement?

    À l’échelle du pays, il y a quand même des signes que les feux des derniers mois ont changé la façon d’aborder la question climatique. L’environnement serait maintenant l’enjeu qui préoccupe le plus les Australiens, selon une étude d’IPSOS (en décembre, c’était le coût de la vie).

    Le taux d’approbation du premier ministre Scott Morrison – un climatosceptique – est passé de 45 % à 37 % en quelques semaines à peine, selon un sondage publié par The Australian.

    Et sur l’île Kangourou, nous avons rencontré plusieurs personnes qui souhaitent davantage d’action environnementale de la part de leur gouvernement.

    On préfère ne pas parler de Scott Morrison, ça va juste nous mettre en colère, racontent Charisse et Geoff Sanders, deux retraités qui possèdent une maison sur l’île. Mais ils étaient préoccupés par la question climatique bien avant les feux dévastateurs des derniers mois.

    Charisse et Geoff Sanders posent pour la caméra

    Charisse et Geoff Sanders n’allumaient pas leur télévision pendant les feux pour ne pas effrayer leurs petits-enfants qui restaient chez eux.

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Pour le maire Michael Pengilly, en tout cas, il faudra bien plus qu’une île à moitié brûlée pour qu’il embrasse la cause de Greta Thunberg. Après lui avoir posé cinq ou six questions sur les changements climatiques, on sent l’irritabilité monter.

    Le silence s’installe dans son bureau. Le maire cherche ses mots quelques secondes, puis il ajoute, en me regardant droit dans les yeux : Je ne connais pas bien le Canada, ce qui se passe là-bas. Alors, je ne m’attends pas à ce vous compreniez ce qui se passe ici. En tout respect.

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