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analyse

Les crises humanitaires oubliées

Certains jouent dans la terre.

Des enfants du camp de Lesbos, en Grèce.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Burkina Faso, Yémen, île de Lesbos en Grèce. Sur trois continents, un triangle (à peu près) équilatéral de 5000 km de côté. Trois crises humanitaires aux causes très diverses : guérilla djihadiste, agression internationale, migrations économiques et politiques.

Ce sont trois crises aux effets semblables : une misère humaine, une masse de réfugiés qui par centaines ou par milliers de plus, chaque jour, vivent dans la disette et l’insalubrité, venant s’ajouter aux dizaines de millions de personnes déplacées qui représentent une partie de la condition humaine au 21e siècle.

Moins de guerres, et pourtant

Pourtant, on dit qu’à notre époque, il y a moins de conflits armés qu’à peu près n’importe quand depuis la Deuxième Guerre mondiale.

C’est exact, si on considère comme conflits armés des guerres au sens classique, État contre État, ou encore des guerres civiles, avec deux (ou trois) camps bien identifiés et des lignes de front, en plus des ficelles internationales plus ou moins claires qui s’y superposent.

Avec une telle définition stricte d’une guerre, on peut en effet dire que le monde vit une période de paix sans précédent, avec à peine quelques guerres à proprement parler sur le globe (on les compte sur les doigts d’une seule main). Des guerres qui, comme celle de Syrie, peuvent cependant, prises isolément, être très meurtrières.

Le problème, c’est que la définition de ce qu’est un conflit violent ayant des causes politiques – et des conséquences humanitaires graves : personnes déplacées, réfugiés, disettes, etc. – a grandement changé depuis quelques décennies.

Sur les trois pays dont il est question ici, un seul est vraiment considéré comme en guerre. Il s'agit du Yémen avec une guerre civile depuis 2014, une intervention étrangère depuis 2015, celle de l’Arabie saoudite, face à un mouvement anti-saoudien, celui des Houthis (chiites soutenus par l’Iran) qui est une véritable armée.

Mais ce n’est pas le seul où il y a une crise humanitaire terrible et urgente, normalement associée à un état de guerre : en Grèce, un pays géographiquement sur le front, à l’extrême sud-est de l’Europe, a fait face depuis cinq ans à des arrivées massives qu’il ne peut traiter seul. Comme l’Italie, la Grèce face aux migrants se voit oubliée par le reste du continent, hanté par le souvenir de 2015.

Résultat : des camps de réfugiés sordides, où se déroulent des scènes semblables à celles qu’on peut voir dans des lieux équivalents en Afrique ou au Moyen-Orient.

Une vue de plusieurs abris de toile entassés au flanc d'une colline.

Une vue du camp de réfugiés qui s'étend sur l'île grecque de Lesbos.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

À Lesbos : fermeture de l’Europe, double jeu des Turcs

On croyait, depuis 2017, que la Turquie retenait ses migrants (venus de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan…) de façon stricte, car elle avait affirmé qu’elle en avait les moyens ainsi que la volonté. Elle s’est même fait offrir des milliards d’euros par l’Europe en échange de cette promesse.

Après la crise de 2015-2016, au cours de laquelle un million et demi de migrants sont arrivés en Europe (surtout en Allemagne), les entrées ont beaucoup diminué, même si elles continuent. En Libye, en Turquie, les Européens ont soudoyé les autorités locales pour qu’elles bloquent les flux, comme on dit en langage bureaucratique. Des navires européens arpentent les mers Égée et Méditerranée pour bloquer les embarcations irrégulières.

Elles le font plus efficacement que jamais, mais il n’empêche que ça passe encore, surtout que la Turquie joue un double jeu. Elle use de l’arme des migrants comme d’un instrument de pression et de chantage sur l’Europe. De nombreux migrants continuent de traverser vers la Grèce, venus du Pakistan, d’Afghanistan, d’Afrique du Nord, plus particulièrement vers l’île de Lesbos, quasiment collée sur le littoral turc (à 10 ou 15 km de distance).

En 2019, environ 200 personnes par jour sont arrivées dans les îles grecques (surtout à Lesbos, mais pas uniquement), environ 70 000 tout au long de l’année, dont 40 000 s’y trouvent toujours, notamment au sinistre camp de Moria, visité par le collègue Yanik Dumont Baron. C’est plus qu’en 2017 et 2018, même si on n’a jamais retrouvé les niveaux de 2015.

Des soldats du Burkina Faso en patrouille dans la brousse.

Les forces armées du Burkina Faso sont souvent sous-équipées pour lutter contre les insurgés.

Photo : Reuters / Luc Gnago

Au Burkina Faso, guérilla djihadiste et tensions locales

Au Burkina Faso, petit pays enclavé d’Afrique sahélienne (au sud du désert du Sahara), des camps de fortune se sont formés au cours des derniers mois, après les massacres imposés par les guérillas aux villages du nord et de l’est du pays.

Le djihad, la guerre religieuse, a diverses étiquettes, tantôt locales, tantôt affiliées à Al-Qaïda ou à l’État islamique. Il mène dans l’ouest de l’Afrique une guerre larvée teintée de croisade idéologique.

Ici, la guérilla islamiste (celle, par exemple, de l’organisation État islamique au grand Sahara) vient se superposer à des tensions ethniques (par exemple entre les Peuls et les Mossis), les premiers étant identifiés de façon souvent abusive aux djihadistes et les seconds à des brigades qui les combattent d’un point de vue chrétien ou anti-islamiste. Mais encore là, c’est une façon schématique de décrire une réalité plus complexe.

Dans la foulée des événements du Mali (guérilla islamiste au Sahel, intervention militaire française à partir de 2013), le Burkina Faso, petit pays enclavé, subit de plein fouet les effets de ce qu’on a appelé une guerre régionale, même si elle relève davantage de l’affrontement entre des États faibles et des guérillas en pleine ascension.

Depuis 2015, ce sont des attaques anti-occidentales, des raids meurtriers contre des villages, par des commandos qui tuent les hommes, violent les femmes et volent tout ce qu’ils peuvent. Sur fond de tensions ethnoreligieuses, c’est un mélange meurtrier de guérilla, de contre-guérilla et de banditisme pur et simple.

Depuis 2019, les violences se sont intensifiées. Le nord-est du pays, adjacent au Mali, est déchiré par de violents heurts intercommunautaires, superposés à la lutte entre guérilla islamiste et contre-guérillas locales. Il y a eu des massacres contre des communautés chrétiennes, et même dans des églises pendant la messe.

Ce pays de 19 millions d’habitants compte aujourd’hui plus de 600 000 déplacés qui ont fui l’avancée des djihadistes et aussi, dans certains cas, les contre-violences de guérillas opposées plus ou moins autorisées ou soutenues par le gouvernement.

Un exemple tiré d’un reportage du journal Le Monde (11 février) : dans la ville de Dori, à l’extrême nord-est, tout près de la frontière malienne, cette ville qui compte normalement 25 000 habitants a reçu au cours des derniers mois quelque 15 000 déplacés internes au pays. Des camps de fortune ont vu le jour. Il fait 40 ou 45 degrés sous les tentes, il manque d’eau et les rares médecins crient leur désespoir.

Témoignage d’un de ces réfugiés de Dori au Monde : Nous avons le choix entre la famine dans ce camp, où bien se faire massacrer chez nous.

Deux soldats observent un cratère au sol et des édifices endommagés par un tir de missile.

Des soldats constatent les dégâts d'un tir de missile des rebelles houthis contre un camp militaire, à Marib, au Yémen.

Photo : Reuters / Ali Owidha

Au Yémen, une guerre plus classique, mais non moins meurtrière

Au Yémen, on peut parler d’une guerre double : guerre civile et guerre internationale.

En 2015, l’aviation saoudienne a commencé à bombarder les positions rebelles (les Houthis chiites qui avaient conquis la capitale Sanaa et plusieurs régions du pays en 2014)… mais aussi des populations civiles qui les soutenaient.

En 2019, les derniers rapports d’Amnistie internationale et de Human Rights Watch font également état d’atrocités commises par les Houthis, avec par exemple la rétention de l’aide alimentaire internationale qui était destinée aux populations civiles.

Les Houthis sont soutenus par l’Iran, même si le niveau d’implication iranienne au Yémen est loin d’atteindre celui de l’Arabie saoudite, directement partie prenante au conflit, et accusée de crimes de guerre.

Une guerre complexe, aux fronts diversifiés (avec de nombreux acteurs secondaires comme les indépendantistes du Sud et l’organisation Al-Qaïda, qui a conquis une enclave). Une guerre où, une fois de plus, les victimes civiles, les personnes déplacées sont innombrables.

En novembre 2019, l’ACLED (Armed Conflict Location and Event Data Project), associé à l'Université du Sussex, affirme avoir recensé au moins 100 000 morts dans les combats et les bombardements au Yémen depuis 2015, sans compter les victimes de la crise humanitaire.

Parmi les morts figurent 12 000 civils, dont 8000 ont péri, selon ce rapport, dans les frappes aériennes de la coalition menée par l'Arabie saoudite. Quatre millions de personnes déplacées, un septième de la population totale. Le choléra a tué des dizaines de milliers de personnes, et continue de faire des victimes.

Au Yémen, on se rapproche de l’horreur syrienne. Avec des populations civiles qui sont prises en otages, coincées entre les bombardements saoudiens et les rebelles houthis qui manipulent la disette comme arme de guerre.

Trois situations différentes. Trois crises oubliées. Une même humanité souffrante.

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