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  • Envoyée spéciale
  • Au village de Monsanto, « on voit la pollution à l'œil nu »

    Le village de Sauget, en Illinois, est victime de l'affaiblissement de l'Agence américaine pour la protection de l'environnement depuis l'arrivée au pouvoir de Donald Trump.

    Photo au coin des avenues Monsanto et Sauget.

    À Sauget, les avenues Monsanto et Mobile se croisent.

    Photo : Radio-Canada / Dominique Arnoldi

    Dominique Arnoldi

    Si le défilé constant des camions lourds sur la route 3 qui serpente le long du Mississippi, les tours noircies, les pylônes et les centrales électriques ne vous ont pas encore fait comprendre ce qui fait tourner l'économie du petit village de Sauget, en Illinois, le nom des avenues Monsanto, Mobile et Nickel aura fini de vous éclairer.

    Avec une population de 159 résidents, le village de Sauget, situé juste de l'autre côté du Mississippi en face de la ville de Saint Louis au Missouri, compte sur ses 12 kilomètres carrés de surface près d'une vingtaine d'entreprises de fabrication de produits chimiques et de secteurs de l'industrie lourde. Parmi elles, on compte Cerro Chemical, Stella Manufacturing, Center Ethanol, Kinder Morgan ainsi que l'usine de transformation de déchets toxiques Veolia, pour ne nommer que celles-là.

    Le village, créé en 1926 par le fabricant Monsanto en raison de ses lois environnementales plus souples et de son faible taux d'imposition (à une époque où les municipalités étaient responsables des normes environnementales) sera plus tard rebaptisé Sauget, en l'honneur de son premier président.

    En 2006, quand la société de gestion des déchets Fred Weber se voit chassée par les environnementalistes de Saint Louis, le village de Sauget, lui, déroule le tapis rouge. Une tradition qui perdure à Sauget, même si le village tente aujourd'hui de diversifier son économie, explique son maire, Richard Sauget fils.

    Ces industries lourdes dont personne ne veut ont besoin de trouver un endroit pour fonctionner. Alors pourquoi pas ici, à Sauget?

    Richard Sauget fils

    Ce modèle d'affaires a bien réussi au village, dont l'assiette fiscale est estimée à plus de 24 millions de dollars par année. Une prospérité qui permet aux administrateurs d'offrir un service d'égouts gratuits à chacun des résidents et, il n'y a pas encore si longtemps, la câblodistribution.

    Le parc industriel et le resto-bar Country Rock.

    Le parc industriel de Sauget

    Photo : Radio-Canada / Dominique Arnoldi

    Cette prospérité a toutefois son prix.

    Au fil des ans, plusieurs industries ont fermé à Sauget, laissant derrière elles des ruines rouillées et délabrées et des sols contaminés. L'ancien terrain de l'usine de Monsanto, à un moment le plus important producteur de biphényles polychlorés (BPC) aux États-Unis avant leur interdiction en 1977, est devenu l'objet d'importants travaux de décontamination.

    L'Agence pour la protection de l'environnement régionale de l'État de l’Illinois soutient que ses travaux de décontamination dans la région de Sauget – les plus importants jamais effectués aux États-Unis – et que les travaux de décontamination d'autres endroits abandonnés ont été couronnés de succès.

    Toutefois, les quelque 26 000 résidents presque exclusivement afro-américains d'East Saint Louis, qui vivent à quelques kilomètres de Sauget, n'en sont pas convaincus.

    L'ancienne usine abandonnée de Pfizer, à Sauget.

    L'ancienne usine abandonnée de Pfizer, à Sauget

    Photo : Radio-Canada / Dominique Arnoldi

    Mamie Cosey, 79 ans, qui habite non loin du parc industriel de Sauget, refuse, comme tous les résidents d'East Saint Louis, de laisser ses trois arrière-petits-enfants jouer à l'extérieur.

    Mon arrière-petit-fils de 13 ans voulait un potager, mais il n'y avait rien à faire, on ne pouvait pas jardiner. Chaque année, mes plantes meurent! L'eau est tellement contaminée qu’elle tue nos plantes! Ça me met en colère! Et l'air pue! Il y a des odeurs d'acide dans l'air. Parfois, la nuit, ça me réveille! Et le ciel prend parfois des couleurs orange et rose, on voit la pollution à l'œil nu.

    C'est la responsabilité de l'Agence pour la protection de l'environnement de voir à ce que notre environnement soit sain, et on a encore ces problèmes!

    Mamie Cosey
    Une femme coiffée d'un foulard sourit à la caméra.

    Mamie Cosey, qui habite près du parc industriel de Sauget, ne laisse pas ses arrière-petits-enfants jouer à l'extérieur.

    Photo : Radio-Canada / Dominique Arnoldi

    Stephanie Bush-Taylor, qui a fondé avec son mari Terrance Taylor le groupe à but non lucratif Community Development Sustainable Solutions à East Saint Louis, raconte que la région a été désignée désert alimentaire.

    Il n'y a pas moyen d'y faire pousser quoi que ce soit, à moins d'utiliser du sol biologique et de l'eau de l'extérieur de la communauté, déplore-t-elle. Moi, je suis asthmatique. Il y a plein d'enfants qui naissent avec des bronchites chroniques, des problèmes de peau. Presque tous les parents sont diabétiques et ont des problèmes de reins, de foie; un grand nombre de résidents ont le cancer.

    Plus d'une quarantaine d'entreprises sont considérées comme ayant violé les normes de la loi sur la qualité de l'air dans la région, selon l'Agence américaine pour la protection de l'environnement.

    Tout ça affecte nos communautés, les gens ont du mal à garder leurs emplois, ils ont du mal à se lever le matin, poursuit Mme Bush-Taylor. Il y a beaucoup de cas d'enfants hyperactifs, parce qu'on respire cette pollution, on la boit et on la consomme dans nos aliments.

    Notre vie dans la communauté se réduit à des bars de danseuses nues, à la consommation d'alcool et à la pollution, résume-t-elle.

    Cette pollution, elle fait partie de l'histoire de Sauget et d'East Saint Louis, à jamais immortalisée en 1992, dans les paroles de la chanson Sauget Winds du groupe de chanteurs country Uncle Tupelo.

    Sauget, c'est loin du paradis, mais tout près de l'enfer
    Les aspirines n'y changeront rien, ce n'est pas vous le problème
    Ils empoisonnent l'air pour s'enrichir
    C'est loin du paradis, mais tout près de l'enfer

    Des reculs depuis l’élection de Trump

    Depuis les années 80, le Sierra Club et l’American Bottom Conservancy de la région tentent de convaincre l'Agence américaine pour la protection de l'environnement d'imposer des contrôles plus stricts sur les émissions produites par les trois incinérateurs de l'usine française de transformation de déchets toxiques Veolia, active à Sauget.

    Selon Dale Woljkowski, membre du Sierra Club et président du groupe environnemental American Bottom Conservancy, il s’agit de l’un des plus grands émetteurs de pollution atmosphérique de la région.

    En janvier 2017, deux jours avant de quitter la Maison-Blanche, l’ancien président Barack Obama avait ordonné à l'EPA d'imposer à Veolia des contrôles en continu, 24 heures sur 24, de ses émissions de plomb, de mercure et d'arsenic.

    On pensait qu'on avait gagné!, se rappelle Dale Woljkowski.

    Une victoire pour les environnementalistes de la région qui a cependant été de courte durée.

    Un homme à la moustache et portant des lunettes regarde la caméra.

    Dale Woljkowski est le président du groupe environnemental American Bottom Conservancy.

    Photo : Radio-Canada / Dominique Arnoldi

    Quelques semaines plus tard, Veolia en a appelé de la réglementation à l'EPA, maintenant sous le contrôle de l'administration Trump.

    Trois mois plus tard, l'EPA a annoncé qu'elle revoyait ses critères pour accorder en juin 2019 un nouveau permis d'exploitation à Veolia, qui ne requiert plus l'évaluation en continu des émissions de plomb, de mercure et d'arsenic.

    Veolia soutient pour sa part n'avoir jamais excédé les limites permises d'émissions de métaux lourds ou d'autres toxines, et qu'il n'existe pas de technologie qui permette d'évaluer en continu la quantité de métaux lourds relâchés dans l'atmosphère.

    Aucun incinérateur aux États-Unis n'utilise de surveillance en continu. La technologie n'est pas au point. L'utilisation d'une technologie qui est encore inadéquate risque de donner de faux résultats, ce qu'il est important d'éviter, explique Mike Richter, gérant par intérim de l'usine de Veolia à Sauget.

    Une décision qui fait l'objet d'un appel de la part des environnementalistes auprès de l'Agence américaine pour la protection de l'environnement, qui rendra sa décision en avril.

    L’EPA affaiblie sous Donald Trump

    Mais Nicole Cantello, avocate depuis trente ans à l'Agence pour la protection de l'environnement de la région du Midwest américain, a peu d'espoir.

    Depuis l'arrivée au pouvoir de Donald Trump, en janvier 2017, 95 lois environnementales ont été assouplies en faveur des pollueurs ou éliminées. L'EPA du Midwest, qui représente six États, dont l'Illinois et la région des Grands Lacs, est l'objet d'attaques soutenues de la part de l'administration Trump.

    Nous étions, avant l'élection du président Trump, la région de l'agence fédérale qui était la plus active avec le plus grand nombre d'inspections et de surveillances aux États-Unis. Pas étonnant que le président, qui très clairement ne croit pas à la protection de l'environnement, nous cible nous, plus particulièrement, explique l'avocate.

    L’agence a perdu plus de 160 employés, la convention collective a été annulée, les protections pour les lanceurs d’alerte ont disparu et le processus d’enquête auprès des industries polluantes est devenu plus complexe, explique-t-elle.

    Alors que, sous Obama, nous avions obtenu le droit, à des fins d'enquête, d'obtenir les données d'émissions de plus de 50 entreprises pour l'année, depuis l'élection de Donald Trump, nous n'en avons obtenu que deux!, cite-t-elle en exemple.

    Selon Mme Cantello, l’effet de ces nouvelles mesures se fait sentir.

    À l’agence, nous sommes très inquiets. Depuis une quinzaine d'années, nous avons concentré nos efforts dans des communautés, comme Sauget en Illinois, particulièrement touchées par la pollution, et nous savons que la communauté a conscience que la qualité de l'environnement se détériore autour d'elle, dit-elle.

    Elle nous le dit et veut que nous fassions notre travail. Mais nos mains sont liées, nous avons moins d'effectifs et moins de moyens de mener à bien nos enquêtes.

    Nicole Cantello, avocate à l'Agence pour la protection de l'environnement de la région du Midwest américain

    On doit compter sur ces communautés pour qu'elles continuent de faire pression et d'exiger de l'administration Trump qu'elle nous permette de faire notre travail, assure-t-elle.

    Rien pour rassurer Mamie Cosey à East Saint Louis.

    Mais ce qui met en colère par-dessus tout, c'est de savoir que l'Agence pour la protection de l'environnement qui a la mission de nous protéger ne nous entend plus. Comment peut-on faire ça? […] On est aux États-Unis!

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