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Crise du coronavirus en Chine : la censure pour tenter d’endiguer les critiques

L’habituel jeu du chat et de la souris entre les internautes et la censure en Chine est reparti de plus belle. Depuis des semaines, les messages de méfiance et de colère envers les autorités pour leur gestion de l’épidémie du nouveau coronavirus, le COVID-19, fleurissent dans les réseaux sociaux. Mais clairement, le Parti communiste chinois a sonné la fin de la récréation.

Un message supprimé

Message original d’un enseignant et sa retranscription par un internaute, avant que ce message disparaisse des réseaux sociaux. Une partie a déjà été supprimée par la police de l’Internet, le 12 février 2020.

Photo :  Capture d’écran

Une certaine fébrilité se dégage des notes manuscrites qu’un internaute de Pékin a mises sur son compte Weibo, le Twitter chinois. Il a retranscrit le plus rapidement possible un message d’un enseignant d’une école secondaire en Chine à ses élèves.

Ce message est devenu viral dans la nuit du 11 au 12 février, avec des millions de vues. L’enseignant chinois cite le célèbre écrivain français Albert Camus et affirme que « la seule façon de lutter contre la peste, c’est l’honnêteté ».

Voilà qui prend tout son sens, en ces temps d’appels à la transparence et à la liberté de parole. Un message qui s'inscrit dans la foulée de la mort d’un médecin fauché par le virus, Li Wenliang, qui avait tenté de sonner l’alarme au début de l’épidémie du nouveau coronavirus à la fin de décembre. Il avait été réprimandé pour l’avoir fait.

La police de l’Internet resserre la vis

Les censeurs chinois resserrent donc leur étau. Des messages, voire des comptes, sont supprimés sur les réseaux sociaux, dans les applications de messagerie comme WeChat, très populaire en Chine.

Pendant un temps, la police de l’Internet avait relativement laissé passer les doutes émis sur les chiffres officiels des cas de contamination ou, encore, la grogne contre le temps qu’ont mis les responsables politiques et sanitaires à alerter la population.

Comme les critiques étaient souvent dirigées vers les autorités de Wuhan (ville épicentre de l’épidémie, dans la province de Hubei) c’était une réaction assez classique du Parti communiste chinois : on va sacrifier les autorités locales, souligne Jean-Philippe Béja, directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur au CERI/Sciences Po, joint au téléphone à Paris.

D’ailleurs, deux responsables de la Commission provinciale de la santé, dont un haut placé au sein du Parti communiste dans le Hubei, ont été démis de leurs fonctions le 11 février.

Plus de 330 défenseurs des droits de la personne, intellectuels et avocats chinois ont signé une pétition

Ils réclament des changements auprès de l’Assemblée populaire nationale et le Conseil des affaires d’État, présidé par le premier ministre Li Keqiang.

Parmi leurs six demandes clés :

  • modifier la Constitution et les lois afin de permettre une liberté d’expression et de la presse;
  • établir une Journée de la liberté d’expression, le 6 février, qui correspond à la date du décès du Dr Li Wenliang.

Cette pétition circule notamment sur Facebook et Twitter. Ces réseaux sociaux sont toutefois censurés dans l’Empire du Milieu, donc inaccessibles pour la population chinoise à moins d’avoir accès à un réseau privé virtuel (VPN).

Les critiques ont commencé à monter plus haut, à viser le pouvoir central, surtout que le maire de Wuhan a laissé entendre qu’il avait dû attendre le feu vert de Pékin pour alerter ses concitoyens. Il n’est pas question de laisser les choses aller plus loin, car cela devient un problème politique, analyse Jean-Philippe Béja.

Le sinologue rappelle que l’expression de la colère avait franchi un nouveau pas avec une pétition en ligne signée par des intellectuels, des avocats et des défenseurs des droits de la personne (voir encadré).

Le régime revient essentiellement à ses réflexes de comportement totalitaire : développer le contrôle, attaquer les lanceurs d’alerte, les mettre en prison et supprimer la liberté d’expression.

Une citation de :Jean-Philippe Béja, sinologue

Cachez ces images que je ne saurais voir

Les images et les vidéos d’hôpitaux bondés, de personnel médical débordé, de patients désemparés, de sacs mortuaires dans les couloirs à Wuhan : tout cela fait tache, quand les médias d’État s’efforcent de mettre l’accent sur les moyens colossaux déployés par le pouvoir central pour circonscrire l’épidémie.

Des lits occupés d'un hôpital de Wuhan, en Chine.

Chen Qiushi a filmé plusieurs vidéos dans des hôpitaux de Wuhan. Il a notamment publié ces vidéos sur Twitter.

Photo : Twitter

C’est le genre d’images filmées et diffusées sur Internet notamment par Chen Qiushi. Cet avocat chinois s’est transformé en citoyen-journaliste en se donnant pour mission de montrer la crise sanitaire de l’intérieur. Il s’était précipité à Wuhan au moment de la fermeture de la ville. Il a disparu il y a quelques jours. L’homme de 34 ans serait maintenant en « quarantaine ».

Selon Jean-Pierre Cabestan, de l’Université Baptiste de Hong Kong, aucun doute : il s’agit d’une détention en plus d’un message d’intimidation. Je pense que c’est un exemple pour essayer de rappeler à l’ordre les médias et éviter que d’autres journalistes ne s’expriment de manière trop ouverte, dit-il.

Xi Jinping a repris la main et entend imposer sa règle et sa censure sur les réseaux sociaux.

Une citation de :Jean-Pierre Cabestan, politologue

Lundi dernier, le président chinois, qu’on n’avait pas vu ni entendu depuis des jours, a refait surface. Dans une visite chorégraphiée, Xi Jinping a visité un hôpital à Pékin. Il s’est livré à un rare bain de foule. Question de montrer qu’il est au cœur de la réponse du gouvernement, et peut-être, de reprendre la main.

Reste que les messages de mécontentement continuent de fuser. Malgré la censure. Celui du professeur amoureux de Camus a déjà commencé à disparaître, mais il renaît au fil des milliers de partages sur Weibo ou sur WeChat.

On prend sa température sur le poignet.

Le président chinois Xi Jinping, à gauche, portant un masque de protection, reçoit un contrôle de température alors qu'il visite un centre de santé communautaire à Pékin, le lundi 10 février 2020.

Photo : Associated Press / Pang Xinglei

Comme bien des analystes, Jean-Philippe Béja croit que cette crise sanitaire fragilise, ou du moins, ébranle le leadership chinois. Xi Jinping s’est présenté comme le responsable de tout, le président de tout. Dans ces conditions, quand on est confronté à une telle épidémie, il est aussi responsable, face à cette crise, précise-t-il.

Couper complètement Internet?

Le régime communiste pourrait-il complètement fermer le robinet du web? Le sinologue Jean-Philippe Béjà croit qu’un tel recours comporte sa part de risque. Il précise que la fermeture des réseaux sociaux permettrait aux rumeurs d’enfler davantage, notamment celles sur le nombre réel des victimes du virus. Et on ne peut pas dire que ce soit le meilleur moyen pour lutter contre l’épidémie, mentionne-t-il.

Jean-Pierre Cabestan, de l’Université Baptiste de Hong Kong, rappelle que les échanges sur les réseaux sociaux ne se limitent pas aux frontières du pays et permettent de communiquer avec l’extérieur de la Chine. Donc les informations (venant) de l’étranger ont rajouté au ressentiment et aux critiques que pourraient exprimer les Chinois à l’égard de leur gouvernement, souligne le politologue.

Quelques personnes attendent à un feu rouge.

Une des principales artères de Pékin était déserte le 12 février 2020.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

À la colère d’une partie de la population s’ajoute la peur de la contamination. Elle est palpable, partout au pays. Les rues désertes, les transports publics boudés, la fermeture ou la réduction des horaires des usines, des entreprises, des commerces en sont autant de preuves.

Les Chinois se cloîtrent pour limiter les contacts, les autorités les encouragent d’ailleurs à ne pas sortir pour limiter la propagation du virus. Ils font du télétravail dans la mesure du possible. Ce n'est rien d’un retour normal au travail après le congé prolongé du Nouvel An chinois.

Cette inquiétude s’exprime naturellement sur les réseaux sociaux. Souvent dans un style lyrique, poétique, comme ce message :

J'ai peine à imaginer que parmi les gens que je croise, certains pourraient bientôt perdre un proche. Certes, le printemps reviendra, il fera bon. Mais combien d'années avant que l'on guérisse vraiment de ce traumatisme collectif?

Une citation de :Extrait d'une publication partagée sur WeChat, février 2020.

Pour Jean Philippe Béjà, le régime ne sait pas comment véritablement réagir ni contrôler ce mécontentement qui s’exprime.

Quand vous avez à la fois un manque de confiance dans le discours officiel et une peur réelle qui se développe... on ne sait pas comment cela peut finir, conclut le sinologue.

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