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Lindros arrive à Québec... 30 ans plus tard

Deux ex-joueurs de hockey, Eric Lindros et Steve Bégin.

Eric Lindros avait revêtu le chandail des Nordiques à l'émission « Tout le monde en parle » en février 2017.

Photo : Radio-Canada / Karine Dufour

Kathleen Lavoie

Les jeunes joueurs qui sauteront sur la glace du Centre Vidéotron à l’occasion du 61e Tournoi international de hockey pee-wee de Québec ne l’ont pas vu jouer. Et sont encore moins au courant de la controverse. Leurs parents, par contre, n’ont probablement pas oublié que l’un des invités de l’événement s’amorçant mercredi, Eric Lindros, avait refusé de se joindre aux Nordiques, qui l’avaient repêché au tout premier rang de l’encan de 1991, soulevant un tollé.

Deux ans auparavant, l’Ontarien Eric Lindros, alors à peine âgé de 16 ans, faisait déjà tourner les têtes. Plus bel espoir canadien, le grand gaillard de 1,93 m (6 pi 4 po) et 104 kg (230 lb) brûlait la glace dans les rangs juniors, où il avait remporté la Coupe Memorial avec les Generals d’Oshawa, en 1990, et le Championnat du monde junior, avec Équipe Canada, en 1990 et en 1991.

Au terme de la saison 90-91, il avait également été nommé joueur le plus utile de la Ligue de hockey de l’Ontario (OHL) et le joueur de l’année de la Ligue canadienne de hockey (LCH).

Déjà, tout le monde s’entendait pour dire qu’il était un athlète exceptionnel, un joueur de hockey surdoué. C’était unanime. Et qu’on soit de Toronto ou de Québec, on s’entendait pour dire que ce serait bien s’il était le premier choix, s’est rappelé Daniel Poulin, en entrevue à Radio-Canada.

En 1992, l’ancien journaliste sportif signait un livre intitulé L’affaire Lindros, un dossier complexe et peu reluisant, dans lequel il relatait les grandes lignes de la saga qui a enflammé les amateurs de hockey des deux côtés de la frontière québéco-ontarienne.

Quand j’ai rencontré Lindros à 16 ans, s’est-il souvenu, je lui avais demandé s’il accepterait de porter les couleurs du chandail du Canadien de Montréal ou des Nordiques de Québec. Il m’avait répondu en anglais qu’il n’aurait pas d’objection.

Comme tous les jeunes, il disait que son rêve était de jouer dans la Ligue nationale de hockey (LNH).

Daniel Poulin, ancien journaliste sportif
Des partisans des Nordiques narguent Eric Lindros lors de la coupe du Canada, à Québec, en septembre 1991.

Des partisans des Nordiques narguent Eric Lindros lors de Coupe Canada, à Québec, en septembre 1991.

Photo : La Presse canadienne / Presse canadienne

Quand le discours change

C’est dans l’année qui a précédé le repêchage que le discours a changé, alors qu’il devenait de plus en plus clair que les Nordiques, qui connaissaient une saison de misère, obtiendraient le premier choix au repêchage.

Au départ, le clan Lindros a toujours répondu des phrases cliché, très très convenues. Quand la réalité est devenue proche et évidente que Québec serait le premier choix, ils ont commencé à manifester des hésitations et à dire : “On verra”. Quand ils ont finalement dit qu’Eric ne viendrait pas jouer à Québec, la réaction unanime des gens à Québec ç’a été de dire : "Il doit y avoir des motifs autres".

Ces motifs, le clan Lindros — le père d'Eric, Carl, sa mère, Bonnie, et son agent, Rick Curran — n’ont pas mis de temps à les faire connaître. Premièrement, il refusait que le joueur, qu’on surnommait à l’époque The Next One, joue dans un petit marché.

Il faut se rappeler une chose : les parents d’Eric Lindros, et particulièrement Bonnie, étaient convaincus que leur fils était un surdoué. Toute sa vie, il s’est fait dire qu’il était le meilleur. Même meilleur que Gretzky. Alors il grandissait avec l’idée qu’il était le numéro un et qu’il fallait que les gens se plient à ses exigences, ses souhaits et ses envies, raconte Daniel Poulin, estimant normal que le fils ait cru aveuglément ses parents.

La saga Eric Lindros à Québec (Archives 1991)

Deuxièmement, la situation politique, culturelle et linguistique du Québec, qu’ils jugeaient incertaine, contribuait également au refus des Lindros.

Il faut se rappeler qu’à l’époque, le Parti québécois (PQ) avait repris du poil de la bête.

Daniel Poulin, ancien journaliste sportif

Les journalistes parlaient de plus en plus de la possibilité que le Québec procède à un autre référendum et fasse un jour l’indépendance. [Les Lindros] ne l’ont jamais dit directement, mais c’était clair que ça faisait partie de leurs craintes, juge Daniel Poulin.

Troisièmement, le manque d’atomes crochus avec le président des Nordiques, Marcel Aubut, a également pesé lourd dans la balance.

Marcel Aubut, ç’a été l’argument que le clan, et Bonnie en particulier, a utilisé pour ne pas aller à Québec, parce qu’ils étaient très antipathiques à Marcel Aubut. Ils n’aimaient pas l’attitude de Marcel Aubut. Ils disaient qu’il serait un obstacle au développement de la carrière de leur fils. À leurs yeux, Marcel Aubut était un rival. Plus que ça, c’était un ennemi.

Un commissaire condescendant?

Les Nordiques ont donc eu beau se démener afin d’attirer chez eux le jeune prodige — l’entraîneur-chef, Pierre Pagé, et le bras droit d’Aubut, Gilles Léger, s’étaient particulièrement attelés à la tâche —, rien n’y avait fait.

Les Nordiques ont vraiment fait les choses correctement. Et en même temps, il y avait la Ligue nationale de hockey qui était prise entre l’arbre et l’écorce. Le commissaire de l’époque, John Ziegler, était un petit peu condescendant. Il voulait que les règles soient appliquées, mais il ne voulait pas en même temps se mettre à dos le clan Lindros. Alors il n’a pas aidé, disons… a laissé entendre le journaliste.

John Ziegler (à droite) , Ed Snider (à gauche).

L'ancien président de la LNH, John Ziegler (à droite), en compagnie du propriétaires des Flyers de Philadelphie, Ed Snider (à gauche).

Photo : The Associated Press

Chaque partie est finalement restée sur sa position. Pendant un an, Lindros n’a donc pas joué dans la Ligue nationale, retrouvant les Generals d’Oshawa pour une ultime saison, et contribuant à la médaille d’argent canadienne aux Jeux d’Albertville, en 1992.

Pendant ce temps, les émotions ont pris le dessus dans la population. Et il y avait une dichotomie totale entre la couverture des médias en Ontario et des médias au Québec. […] De façon quasi unanime du côté anglophone, on prenait la défense d’Eric Lindros, on disait qu’il était surdoué et qu’on devrait s’adapter à ses besoins. Et du côté francophone, on disait que non, il devait suivre les règlements de la ligue et aller jouer là où il a été repêché.

Marcel Aubut, en conférence de presse. Le logo des Nordiques trône en arrière-plan.

Marcel Aubut, en conférence de presse, lorsqu'il se porte acquéreur des Nordiques, en 1988.

Photo : Radio-Canada

Aubut résolu

Voyant que Lindros ne plierait toutefois jamais, Aubut s’était donc résolu à l’échanger.

Quand il s’est rendu compte que Lindros ne viendrait pas, il a fait monter les enchères. Il a essayé d’obtenir le plus et il s’est un petit peu ridiculisé, parce qu’il a conclu deux ententes le même soir, la première avec les Flyers de Philadelphie et la seconde avec les Rangers de New York, poursuit Daniel Poulin, précisant qu’il avait fallu un arbitre pour trancher le litige.

Les Flyers ont finalement remporté la mise. En échange de Lindros, les Nordiques recevaient les joueurs Ron Hextall, Peter Forsberg, Steve Duchesne, Chris Simon, Mike Ricci et Kerry Huffman, les choix de premières rondes des Flyers en 1992 et 1993, ainsi que 15 millions de dollars.

Finalement, en bout de ligne, les Lindros ont obtenu ce qu’ils ont voulu. Ils se sont ramassés dans une ville où ils voulaient aller, un marché américain de premier plan. Ce n’était peut-être pas leur premier choix, les Flyers de Philadelphie, mais c’était un choix très convenable à leurs yeux, estime Daniel Poulin.

Page couverture de « L'affaire Lindros, un dossier complexe et pas reluisant ».

Page couverture de « L'affaire Lindros, un dossier complexe et pas reluisant »

Photo : Radio-Canada

Emprise néfaste

N’eut été l’emprise que ses parents avaient sur lui, Lindros aurait fait une plus belle carrière dans la Ligue nationale, croit le journaliste au sujet de celui qui a dû prendre sa retraite prématurément en raison de commotions cérébrales et qui a cumulé 372 buts et 493 passes en 760 matchs.

Il n’est toujours pas conscient aujourd’hui que ç’a été une erreur magistrale. Eric Lindros a eu une carrière correcte, une belle carrière, mais il aurait pu avoir une carrière beaucoup plus supérieure à ce qu’il a eu, s’il n’avait pas eu ce contexte négatif de préjugés de ses parents à l’endroit du système.

Même à Philadelphie, ils ont eu des problèmes immenses avec les Flyers. Bobby Clarke, qui était le directeur gérant de l’équipe à l’époque, avait eu avec Bonnie Lindros les mêmes problèmes que Marcel Aubut avait eus. Elle n’était pas facile, la madame!

Daniel Poulin, ancien journaliste sportif

La lourdeur de l’entourage de Lindros ne l’a toutefois pas empêché d’être un joueur aimé et respecté de ses coéquipiers dans les équipes avec qui il a évolué.

S’il avait coupé le cordon ombilical avec ses parents à 17 ans, il aurait [eu] une carrière beaucoup plus grande et il aurait été une personne beaucoup plus épanouie. Mais le hasard a voulu qu’il ait marié une francophone de Montréal et qu’il se soit repris avec le temps, note Daniel Poulin, faisant référence au passage de Lindros à l'émission Tout le monde en parle, où il avait finalement enfilé un chandail des Nordiques, en février 2017.

Eric Lindros blessé pendant un match.

Eric Lindros blessé pendant un match

Photo : Reuters

En bout de ligne, cette saga aura été importante dans l’histoire des Nordiques, mais pas déterminante, croit le journaliste. Et Lindros n’aura jamais réussi à mener l’une de ses équipes à la Coupe Stanley.

Ils s’en sont bien tirés, les Nordiques, finalement. Ils ont obtenu un bel échange. On ne le saura jamais… Mais moi, je suis convaincu qu’Eric Lindros aurait eu du succès à Québec et que les Nordiques auraient beaucoup de plaisir à l’avoir dans leurs rangs. Mais ils ont conclu une bonne entente. Ils ont obtenu plusieurs joueurs de talent. Ç’a été correct, somme toute. C’est plate, ce qui est arrivé, mais dans le contexte ça aurait pu être pire.

Quel sera l'accueil?

La question est maintenant de savoir comment Lindros sera reçu par les amateurs de hockey de Québec lorsqu’il s’amènera au Tournoi international de hockey pee-wee, en fin de semaine.

Pour certains, il restera toujours le bébé gâté qui n’avait pas voulu jouer pour le Fleurdelisé. Pour d’autres, il est ce joueur à la retraite activiste qui sensibilise aux dangers des commotions cérébrales.

Lui-même est sincère dans ce qu’il fait. Il est convaincu de bien faire et de dire sa vérité. Je ne pense pas que ce soit un visage à deux faces. Lui, il est correct. Mais je ne pense pas que Carl et Bonnie vont être à Québec en fin de semaine! a conclu en riant Daniel Poulin.

Outre Eric Lindros, plusieurs autres personnalités seront de passage au Tournoi international de hockey pee-wee, dont Owen Nolan, Ken Dryden, Kerry Fraser, Jari Kurri, Kevin Bieksa, Tim Connolly, Jean-Sébastien Giguère, Shawn Horcoff et Evgeni Nabokov.

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