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Profilage racial, pauvreté, inégalités, mais aussi progrès pour les Noirs

Faut-il ou pas célébrer le Mois de l'histoire des Noirs? Qu'est-ce qui a été accompli et quels sont les obstacles qui se dressent encore sur le chemin du vivre-ensemble?

De gauche à droite : Will Prosper, Sandra Rabrun et Jean Emmanuel Pierre

De gauche à droite : Will Prosper, Sandra Rabrun et Jean Emmanuel Pierre

Photo : Alexandre Claude, Les studios Cedclearshot, Ivaoh Dwemers (Radio-Canada)

Trois Québécois parlent de la réalité des communautés noires dans la province. S’ils conviennent de la pertinence de faire de février un mois de réflexion sur la condition des Noirs, ils rappellent que la lutte est un travail de tous les jours, car plusieurs défis restent à relever.

C’est, du reste, ce combat soutenu qui permet aujourd’hui, de l’avis des trois intervenants, de constater que les choses évoluent, en dépit de la persistance de certains blocages.

Sandra Rabrun est coordonnatrice du Sommet socioéconomique pour le développement des jeunes des communautés noires. Celle qui se définit comme une humaniste est également directrice générale de Passerelle Productions, dont la mission principale est de promouvoir l’art et la culture créoles.

Journaliste et poète, Jean Emmanuel Pierre est directeur de l’information de la radio ethnoculturelle francophone de Montréal CPAM. Il anime lui-même deux émissions radiophoniques sur les ondes de cette station. Il est aussi auteur de cinq livres, dont un récit historique sur l’enlèvement de l’ambassadeur américain en Haïti, en 1973.

Documentariste, Will Prosper est connu aussi pour son militantisme pour les droits de la personne. Il a été actif dans l’affaire Villanueva et, plus globalement, dans les actions visant à améliorer le sort des résidents de Montréal Nord.

Sandra Rabrun lors d'un événement de son organisation, Passerelle Productions.

Sandra Rabrun est à la tête de Passerelle Productions, qui ambitionne de promouvoir l’art et la culture créoles.

Photo : Les studios Cedclearshot

Quelle signification a le Mois de l’histoire des Noirs pour vous? Y a-t-il encore intérêt à célébrer cet événement chaque année, d'après vous?

Sandra Rabrun : Moi, je suis toujours du côté de Carter Woodson [historien afro-américain] qui, avec le pasteur Jesse [Moorland], a lancé le mouvement. Ils ont lancé le mouvement sur le fait qu’on devrait enseigner l’histoire des Noirs depuis l’école, à tous les niveaux, pour pouvoir donner vie à cette histoire et que les gens sachent qui nous sommes.

Je crois qu’on ne devrait pas aller loin de cette idée, puisque ça nous permet de mettre en évidence les gens qui ont travaillé pour que, aujourd’hui, nous ayons voix au chapitre. Pour que, aujourd’hui, nous puissions savoir que nous avons notre place et que nous ne sommes pas juste parachutés comme ça. Il y a une histoire derrière ça, et un peuple qui ne connaît pas son histoire, vous allez avoir un peu plus tard un problème d’identité. Je crois que c’est pour cela que ce mois a encore sa pertinence.

Mais je ne suis pas loin également de ceux qui ne veulent pas que ça soit folklorisé, parce que justement on va tomber dans une caricature qui ne va pas aider le Mois de l’histoire des Noirs. Ça va plutôt nous mettre dans un coin exotique où on va parler d’autre chose et on va rater la cible.

Jean Emmanuel Pierre : Moi, je crois que c’est quelque chose d’important. Comme pour les autres fêtes, il y a des gens qui remettent en question la Journée des droits de l’homme, la journée des enfants, la fête des Mères, la journée de la femme, parce que ce sont des êtres qui auraient dû être fêtés, célébrés, etc. Je crois que, dans la vie, il faut un moment particulier pour dire l’importance d’un sujet, pour dire l’importance d’une communauté, d’une personne. C’est pourquoi on célèbre les anniversaires par exemple, même si c'est dans le même domaine du privé.

Je ne trouve pas la nécessité d’une polémique, parce que, dans certains cas, il y a des échanges à fleurets à peine mouchetés sur la question du Mois de l’histoire des Noirs. Certaines personnes estiment que c’est trop long. Chaque année d’ailleurs, il y a un débat autour de ça aux États-Unis, où la première fois on avait institué le Black History Month, le Mois de l’histoire des Noirs.

Donc, moi je crois que l’Occident a une tendance à la prédominance sur les autres cultures, alors qu’il y a des sociétés de plus en plus métissées, de plus en plus mélangées, ne serait-ce qu’au niveau de la culture. Aller vers l’autre. C’est important de célébrer le Mois de l’histoire des Noirs. Je dirais, comme Édouard Glissant, un grand poète martiniquais, que la culture sera culture au pluriel, sinon elle mourra.

Et je crois que, devant la diversité qui s’offre à nous, de plus en plus, en particulier au Québec, si on n’accepte pas la réalité des communautés culturelles, la réalité de cultures au pluriel, comme ce que les Noirs peuvent apporter à la culture québécoise, la culture mourra. C’est une réalité, parce que les gens doivent continuer à exister à travers de ce qu’ils ont et de ce qu’ils peuvent apporter comme bagage culturel.

Pour moi, le Mois de l’histoire des Noirs doit être tout simplement le prolongement d’une série de combats que nous sommes en train de mener au quotidien. Et que, à ce moment particulier, on va soulever des problèmes sérieux et aussi faire voir ce que les Noirs peuvent apporter.

Jean Emmanuel Pierre

Évoquer, par exemple, le fait que, dans la grande communauté québécoise, dans les années 1960, la vague de réfugiés haïtiens qui sont arrivés ici a permis de mettre sur pied une université comme l’UQAM. C’était des professeurs haïtiens, je pense à Georges Anglade, Frantz Voltaire et beaucoup d’autres […]. Il y a ces apports-là qui sont mis en exergue durant ce mois-là. Et là, je parle d’Haïtiens, mais il faut parler des Noirs at large. Il y a toute l’histoire méconnue des Noirs.

Will Prosper : Je trouve que c’est bien d’avoir un mois où on peut célébrer les différents accomplissements, l’histoire aussi.

Ce n’est pas tout le monde qui a poussé ou qui s’est battu pour avoir ce type de mois là. Ça a été fait par le Dr Woodson - pas besoin d’entrer dans l’histoire par rapport à ça.

Moi, je trouve ça phénoménal de pouvoir avoir un mois où on peut prendre le temps, justement, de célébrer ces accomplissements-là.

Ça n’empêche pas qu’on peut toujours [militer] à longueur d’année. J’ai l’impression que les gens, des fois, pensent qu’on est juste limités à ça.

Jean Emmanuel Pierre dans un studio de la radio CPAM.

Jean Emmanuel Pierre dans un studio de la radio CPAM

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Qu’est-ce que c’est aujourd’hui d’être noir à Montréal, au Québec? Quelle est la réalité de cette communauté, telle que vous la vivez?

Sandra Rabrun : En tant que jeune immigrante et Noire aussi à Montréal, je vis cette réalité avec les statistiques qui s’y rapportent.

Aujourd’hui au Québec, si on est noir et on est plus qualifié, on a un diplôme universitaire, eh bien, dans le revenu où ça devrait être traduit, il y a un écart de 33 % avec le reste de la population. Moi, je trouve que ça, ce n’est pas normal.

En tant qu’immigrants, en tant que Noirs, en tant que parents, qu’est-ce qu’on dit à nos enfants? Il faut aller à l’école, il faut étudier, il faut être bon, il faut avoir votre diplôme et réussir dans la vie. Cet enfant vous revient à la figure pour vous dire : "J’ai fait, maman, ce que vous m’avez demandé de faire, eh bien, voilà ce que le système m’offre en retour".

Sandra Rabrun

Je crois qu’aujourd’hui, également, en tant que Noire, il y a ce phénomène de profilage racial qu’on ne doit pas mettre de côté.

Moi, je ne parle pas au niveau de citoyens seulement, je parle au niveau de la structure même et du système qui ne doit pas donner des biais. C’est vrai qu’il peut y avoir des mouvements en ce sens pour aider, pour contrer, mais s’il n’y a pas de mesures d’État prises à ce niveau, on risque encore de s’embourber. Et moi, je me demande si on n’est pas en train d’entrer dans un cercle vicieux.

Donc, le profilage racial existe, tant pour les femmes, tant pour les hommes noirs. Si vous êtes dans un quartier et que vous êtes dans une voiture un peu luxueuse, les premiers réflexes [des policiers], c’est d’arrêter cette voiture et vous demander pourquoi vous êtes dans cette voiture. Il y a des questions qu’on va vous poser, malheureusement à la fin vous allez voir que c’est pour rien, c’était juste un profilage racial.

Être noir à Montréal, c’est aussi ça, mais aussi avoir la possibilité d’aller à l’école, la possibilité de baigner dans ce grand bassin de diversité. On ne va pas mettre au pilori tout le système et tous les citoyens, mais on dit qu’il y a des choses à faire pour que cette société-là représente cette diversité dont on parle beaucoup.

Jean Emmanuel Pierre : C’est une chance, pour une raison très simple : Montréal est la ville la plus ouverte au Canada. Pour avoir vécu dans plusieurs autres villes, pour avoir aussi participé, depuis que je suis venu à Montréal, comme bénévole, à plusieurs activités […]. Je crois que c’est un avantage incroyable. Être noir à Montréal, pour avoir aussi été, pendant des années, membre du Conseil interculturel de Montréal, c’est une chance incroyable.

À côté de tout ça, Montréal en 2020, je dis, pour avoir fait des expériences, la fermeture, l’absence des communautés ethniques, des Noirs, dans les médias.

On a l’impression, quand on voit un Noir à la télé ou dans un autre média, c’est le Noir de service, ce qu’on appelle aux États-Unis le token black. C’est le Noir qui va servir de bonne conscience.

Être noir à Montréal aujourd’hui… Nous sommes pas mal affichés, parce qu’il y a des progrès considérables qui sont enregistrés. Ça s’est beaucoup clamé.

Quand je suis arrivé à Montréal, il y a une quinzaine d’années, être noir c’était être membre de gangs de rue. Maintenant, il y a une autre réalité : il y a plus d’élus noirs à Montréal, il y a plus d’histoires de réussites chez les jeunes, il y a beaucoup d’éléments qui peuvent nous servir d’exemple, aux jeunes Noirs.

Jean Emmanuel Pierre

Will Prosper : J’aimerais dire qu’il n’y a pas de distinction par rapport à d’autres choses, mais la réalité, c’est qu’il va y en avoir à travers des formes de discrimination.

On souhaite tous le moment idéal où toutes ces formes de discrimination là n’existent plus, mais aujourd’hui, comparativement à une autre époque, on est beaucoup moins seuls.

Il y a beaucoup de personnes issues de ces communautés-là qui ont brisé des portes pour faciliter le chemin pour d’autres personnes. Les réalités sont plus faciles, j’ai l’impression, ou s’en viennent à être plus faciles ou sont en train de se bâtir.

Will Prosper

Puis, je vois qu’il y a beaucoup d’opportunités aussi pour faire sa place, plus qu’auparavant.

Ça change lentement. Il y a des gens, comme moi, qui se sont battus pour ça et qui continuent à se battre, mais les changements arrivent lentement. Je ne peux pas dire sûrement, mais ils arrivent progressivement au sein de la société.

Le documentariste Will Prosper dans un studio d'ICI Première.

Will Prosper est documentariste, militant des droits de la personne et organisateur communautaire.

Photo : Radio-Canada / Élise Madé

Quels sont les principaux défis aujourd’hui de la communauté noire au Québec, ou même ailleurs au Canada? Quels sont les vrais enjeux?

Sandra Rabrun : Premièrement, la communauté noire, on commence par ça, doit s’approprier son identité une fois pour toutes. Je crois que ça part de là, de ne pas avoir honte de ce que nous sommes et de ne pas rentrer aussi dans des cases. […] Le premier défi est que la communauté noire puisse elle-même s’approprier son identité.

Au niveau du gouvernement, je crois qu’il y a un accès au marché et à l’employabilité qu’il faut réellement prendre en main. Pourquoi il y a tous ces programmes d’accès à l’emploi, mais quand vous entrez dans les institutions publiques ou parapubliques, les Noirs sont embauchés au niveau du personnel de soutien et un petit plus. Mais, arrivé dans les strates décisionnelles, vous ne les voyez pas.

Il n’y a pas de référent, il n’y a pas de modèle. Pourquoi on doit compter sur les doigts de la main les modèles noirs qui sont dans les strates décisionnelles? Ce sont les mêmes personnes auxquelles on rend hommage chaque année. C’est comme s’il n’y avait pas de renouvellement dans la société, dans la communauté noire.

Sandra Rabrun

Il y a aussi l’accès au marché. On sait très bien que le gouvernement achète beaucoup [de biens et de services], c’est un grand consommateur. Est-ce qu’il ne peut y avoir un moyen où il peut être pointé pour savoir où est-ce que vous achetez? Si vous achetez, est-ce que, aussi, ça reflète la diversité de vos fournisseurs? Je pense que ce sont des leviers qu’on peut trouver pour contrer certains enjeux dans la communauté.

Jean Emmanuel Pierre : Il y a de nombreux défis pour les communautés noires à Montréal. J’ai parlé de l’image qui colle aux jeunes Noirs, qui est l’image a priori de faire partie d’un gang criminel, mais il y a aussi la réalité de la misère.

Quand on va dans certains quartiers de Montréal-Nord où habitent beaucoup de Noirs, ou bien dans Saint-Michel, les gens connaissent une réalité de pauvreté terrible.

Jean Emmanuel Pierre

Je fais l’expérience chaque année, parce que j’organise un programme de paniers de Noël avec la radio, ici. Nous recevons donc des familles qui sont dans le besoin, de différentes communautés. Généralement, ce sont les familles noires qui sont les plus demandeuses. Et quand vous échangez avec les gens sur leur réalité, vous avez des réalités de pays qui pourraient, dans Montréal-Nord et dans d’autres quartiers, battre facilement des pays non développés.

Il reste beaucoup de choses à améliorer […]. Le profilage racial à Montréal : malgré tout ce qui a été dit au fil des années – j’ai parlé du Conseil interculturel de Montréal, entre autres choses, il y avait un avis qui avait été établi là-dessus pour dire que les Noirs avaient trois, quatre fois plus de chances d’être interpellés, et basé seulement sur la question de la couleur –, cette réalité a des effets considérables sur les communautés.

Je prends la communauté de Repentigny par exemple, où systématiquement des jeunes – dans certains cas, ce sont des étudiants, des médecins – sont interpellés pour des raisons qui ne sont pas valables, autres que le fait qu’ils sont noirs. Par exemple : comment un Noir peut être au volant d’une voiture de luxe? C’est une réalité qui a existé et qui existe encore aujourd’hui. Les préjugés ont la vie dure.

Je crois que c’est peut-être un des éléments essentiels sur lequel les autorités devraient capitaliser, dans les prochains mois, les prochaines années. Est-ce qu’il y a eu des efforts? On me dit qu’il y a eu des efforts, mais les gens ont besoin de concret, les gens ont besoin de savoir que nous sommes dans une ville où le Noir ne sera pas vu a priori comme un criminel potentiel et que le profilage peut se baser sur autre chose que la question de la couleur.

Malheureusement, les derniers chiffres qui sont sortis, tout de suite après les Noirs, les Arabes, etc. Et ce sont des idées aussi, malheureusement, qui sont véhiculées par certains médias.

Will Prosper : Les principaux enjeux, c’est bien sûr de lutter contre toutes les formes de discrimination qu’on subit. C’est de lutter contre les stéréotypes, les préjugés qu’on accole à nos communautés encore.

Puis de retrouver aussi une place où on a un comparable au point de vue économique [par rapport à des] personnes qui sont issues d’autres communautés.

On a le même diplôme, on a un bagage professionnel similaire, mais on n’a pas les salaires qui vont avec. Donc, c’est d’être dans une situation qui est plus juste et égalitaire.

Être plus présent sur la scène culturelle. Je pense qu’on est présents, mais d’avoir des personnes noires qui sont affirmées dans leur être, qui vont avec ce qu’on appelle le boldness, l’audace, je pense que ça va enrichir la société québécoise au grand complet.

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