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Piégés par des cercles de dons

Ils font miroiter l'entraide, le bonheur et l'abondance, mais pour la majorité, le rêve s’écroule. Ils sont nombreux à perdre des milliers de dollars dans ces stratagèmes illégaux. La facture a fait une incursion dans un cercle de dons.

Femme anonyme qui compte des billets de 100 $.

Les cercles de dons, considérés comme des fraudes pyramidales, sont illégaux.

Photo : Shutterstock

Certains cercles sont réservés aux femmes et misent sur la solidarité féminine, d’autres sont ouverts à tous, mais dans tous les cas, l’entraide est au cœur de l’imposture.

On est dans un truc génial et on a pensé à toi, on t’a choisie. On a une formule pour s’entraider, une économie sociale. On te voit là. Ça va t’aider, ça va venir te donner l’abondance, c’est comme ça qu’on te présente les choses, nous a confié, sous le couvert de l’anonymat, une femme ayant participé à un de ces stratagèmes.

L’astuce est séduisante : faire un cadeau, un don de 5000 $, à la personne fêtée afin de lui permettre de réaliser son rêve dans l’espoir d’un jour récolter à son tour 40 000 $.

Au début, ça nous est présenté comme quoi tout est bien organisé, tout est légal. Même que c’est déductible d’impôts et que ce n’est pas de la fraude, nous a raconté de son côté un homme ayant aussi participé à un de ces stratagèmes.

De la poudre aux yeux

On fait appel à ce qu'il y a de plus, je dirais, grand chez l'être humain, la capacité de donner, le don, souligne le Dr Gérard Ouimet.

Photo de Gérard Ouimet.

Dr Gérard Ouimet, psychologue et professeur titulaire à HEC Montréal, est un spécialiste des criminels en col blanc et des leaders narcissiques.

Photo : Radio-Canada

Le Dr Ouimet est psychologue et professeur à HEC Montréal. Il connaît bien la psychologie des criminels en col blanc et des leaders narcissiques.

Les cercles de dons se présentent comme un cercle d'initiés, de gens privilégiés de pouvoir faire partie d'un groupe soudé très fort et qui partagent un intérêt commun, à savoir le partage. De donner pour, par la suite, possiblement recevoir. Il n'y a que du positif. Alors vous ne voyez pas l'aspect mercantile. […] Tout ça c’est du vent, pour vous attirer, dénonce-t-il.

C’est des histoires qu’ils racontent juste pour remplir leurs poches. Il ne faut pas embarquer parce que c’est pas "on risque de perdre", on perd vraiment. C’est tous des voleurs.

Témoignage de l'homme sous le couvert de l’anonymat

Des cercles qui sont en fait des pyramides

Il existe à l’heure actuelle de nombreux cercles de dons au pays, comme le Mouvement du présent, les Tisseuses de rêves, le Triangle évolutif, The Cloud ou le Women Wisdom Circle, pour n'en nommer que quelques-uns.

Et le phénomène prend de l’ampleur.

Les cercles de dons ou même les stratagèmes pyramidaux, en gros, le problème, c'est que c'est interdit dans le Code criminel, donc c'est interdit de les créer, de les exploiter et promouvoir, même d'y participer, résume Lisanne Roy Beauchamp, superviseure des opérations du centre d’appels au Centre antifraude du Canada.

Affiche indiquant les coordonnées du Centre antifraude du Canada : 1-888-495-8501
www.antifraudcentre-centreantifraude.ca

Le Centre antifraude du Canada reçoit les plaintes de citoyens qui pensent être victimes de stratagèmes frauduleux.

Photo : Radio-Canada

Le Centre antifraude du Canada a reçu 117 plaintes de fraudes pyramidales au cours des deux dernières années, dont 37 spécifiquement sur les cercles de dons.

Essentiellement, c'est les consommateurs qui nous appellent, explique Mme Roy Beauchamp. Soit qu'il y a quelqu'un qui les a approchés à travers un cercle de dons, soit ils sont membres d'un cercle de dons et ils se demandent si c'est un stratagème pyramidal.

Un système non viable

La vaste majorité des gens qui tombent dans le piège vont perdre leur mise… C’est une question de mathématique.

Pour qu’une personne touche 40 000 $, huit autres doivent être recrutées.

Pour que ces huit participants touchent à leur tour 40 000 $, il faut persuader 64 nouveaux joueurs.

Et pour qu’eux obtiennent aussi la somme promise, ça prend 512 nouvelles recrues. Et ainsi de suite.

Ce qui fait qu’au huitième palier, la population du Québec ne suffit plus.

Au onzième palier, on dépasse la population mondiale…

Crédit : Bureau d’éthique commerciale du Québec

Pyramide avec le nombre de participants et les niveaux d'une fraude pyramidale. Au premier niveau, 8 personnes sont impliquées. Au deuxième, c'est 64 personnes. Au troisième, 512. Et ainsi de suite. Au huitième palier, on parle de 16 777 216 personnes, plus que la population québécoise. Au onzième palier, on dépasse la population mondiale, avec 8 589 934 592 personnes.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le nombre de personnes impliquées dans les fraudes pyramidales est exponentiel. Rapidement, on constate que ce système n'est pas viable.

Photo : Better Business Bureau

Il y a un certain nombre de personnes qui réussissent à obtenir 40 000 $, reconnaît Jordan King, directeur général, Bureau d’éthique commerciale du Québec, mais ça ne peut pas perdurer. Ça prend beaucoup trop de monde pour maintenir ce système. C’est exponentiel. On atteint rapidement un point de rupture au-delà duquel il n’est plus possible de recruter. Et ceux qui sont aux derniers échelons finiront par tout perdre.

Changer les mots… pour mieux vous berner

Pour percer le mystère des cercles de dons, nous sommes parvenus à nous glisser dans un groupe qui se réunit sur Internet : le Mouvement du présent.

À notre grande surprise, ce cercle compte à lui seul plus de 5000 abonnés.

Des séances d’information sont offertes plusieurs fois par semaine, en français, en anglais et en espagnol, dans différentes villes du Québec et en Ontario.

Nous assistons à deux présentations par vidéoconférence. Au début d’une des séances, jusqu’à une soixantaine de personnes sont en ligne en même temps que nous.

Nous, les mots qui nous représentent, c’est de l’entraide économique, c’est de l’économie circulaire, nous explique-t-on dans une des présentations. On parle de cadeaux, on ne parle jamais d’investissements. On parle d’invitations. Pas de sollicitation ou de recrutement.

Ils jouent beaucoup avec les mots. Disant que c'est un cercle en premier lieu, que c'est un don […] inviter le monde. C'est là où le public a de la difficulté à reconnaître le cercle comme une fraude pyramidale.

Lisanne Roy Beauchamp du Centre antifraude du Canada

Toutes les ruses sont bonnes pour vous faire croire que cette activité est légale et libre d’impôt. Les personnes qui donnent les séances d’information vont même jusqu’à citer en exemple une loi fédérale.

Notre mouvement est basé sur la loi canadienne, qui est l’Agence du revenu du Canada, c’est basé sur la loi des gains fortuits qu’on appelle, entend-on d’ailleurs durant la vidéoconférence.

Or, pour qu’un gain soit considéré comme fortuit et qu’il soit non imposable, il faut que :

  • le contribuable n'ait fait aucun effort soutenu pour obtenir le paiement;
  • qu’il n'ait ni recherché ni sollicité le paiement;
  • et qu’il ne s'attendait pas à recevoir le paiement ni expressément ni selon l’usage.

Ce qui n’est clairement pas le cas avec les cercles de dons.

Autre paradoxe : tout se fait dans le plus grand secret, à l’aide d’applications cryptées comme Télégram, de pseudonymes et de transactions en argent sonnant seulement, afin de ne laisser aucune trace.

Nous avons demandé aux deux femmes que nous avons vues dans les vidéoconférences quel rôle elles jouent au sein du Mouvement du présent.

Celle qui se fait appeler « Pino Noir », alors en croisière en Amérique du Sud, nous écrit : Tout ce que j’ai fait à date dans ce mouvement privé, a tout été fait en respectant complètement et entièrement toutes les lois canadiennes.

Une femme dont le pseudonyme est Pino Noir affirme : « Tout ce que j'ai fait à date dans ce mouvement privé, a tout été fait en respectant complètement et entièrement toutes les lois canadiennes ».

Celle qui se fait appeler « Pino Noir » affirme qu'elle n'a commis aucun acte illégal au sein du Mouvement du présent.

Photo : Radio-Canada

Et celle qui utilise le pseudonyme « Doris » a lu nos messages, sans toutefois y répondre.

Son profil est maintenant supprimé.

Femme aux cheveux bruns portant des lunettes dont le pseudonyme est « Doris ».

Celle dont le pseudonyme est « Doris » n'a jamais donné suite à nos messages.

Photo : Radio-Canada

Ça tient pas debout leur truc, résume un des témoins nous ayant parlé sous le couvert de l'anonymat. Mais on essaie de te convaincre que c’est possible. Et elles sont tellement convaincues elles-mêmes qu’il y a tout un lavage de cerveau autour de ça.

Des photos pour vous convaincre

Regardez bien ces photos.

Fête avec plusieurs personnes dont l'identité a été brouillée. Une femme montre plusieurs billets de 100 $.

Des fêtes sont organisées lors desquelles les participants sont invités à remettre leur « cadeau » en argent comptant.

Photo : Source confidentielle

Elles semblent, a priori, exposer une simple fête en famille ou entre amis.

Mais ce qu’on voit, quand on regarde de plus près, ce sont des billets de banque, beaucoup de billets de banque. Tout porte à croire qu’il y a, sur ces photos, la jolie somme de 40 000 $.

Ils organisent des grosses fêtes. Ils fêtent ça. Et puis ils mettent des photos pour nous faire croire : “Tu vois, on a gagné! Ça va être ton tour après”. Mais ça n'arrive jamais.

Témoignage de l'homme sous le couvert de l’anonymat
Une femme assise par terre tient dans ses mains de nombreux billets de 20 $ et de 100 $. Devant elle, au sol, on peut voir une vingtaine de rouleaux de billets de 20 $.

Lors des fêtes organisées par ceux qui sont en position de recevoir leur « cadeau », les participants sont invités à remettre leur don en argent comptant seulement.

Photo : Source confidentielle

Un cercle vicieux

Difficile pour la police de démanteler ces réseaux car, comme le souligne Mme Roy Beauchamp du Centre antifraude du Canada, toutes les communications sont faites en privé. Les messages peuvent être cryptés.

Ils comptent donc sur des lanceurs d’alerte.

Si vous n'avez pas un participant dans le stratagème qui dénonce cette information-là aux corps policiers, c'est difficile de les intercepter.

Lisanne Roy Beauchamp du Centre antifraude du Canada

Jordan King est directeur général du Bureau d’éthique commerciale, une association à but non lucratif dont la mission est de protéger le public contre les fraudes.

Photo de Jordan King

Jordan King est le directeur général du Bureau d’éthique commerciale du Québec (Better Business Bureau).

Photo : Radio-Canada

Il surveille de près l’éclosion des cercles de dons au pays.

Ils vous encouragent à en parler à vos collègues, vos amis, vos proches, parce qu’ils savent qu’ils vous font confiance et sauront garder le secret de ce mouvement, souligne Jordan King, ce qui explique pourquoi peu osent dénoncer ces stratagèmes.

C’est un cercle vicieux, déplore-t-il. À partir du moment où vous avez donné 5000 $ et que vous avez recruté votre soeur, votre tante, votre grand-mère, un collègue de travail, vous êtes coincé. Lorsque vous réalisez que quelque chose ne tourne pas rond, que tout ça est louche, vous êtes déjà pris dans un engrenage. S’ils arrêtent la chaîne, ceux qui se trouvent en dessous, ceux qu’ils ont recrutés, perdront leur argent. Ils sont piégés.

Finalement, j’ai embarqué dans un gros problème parce que je suis vraiment endetté. Et en plus, j’avais emprunté l’argent!, nous a d’ailleurs confié l'homme qui a perdu sa mise de 5000 $.

Et l’argent n’est pas leur seul souci car, comme le souligne le Dr Ouimet, il y a aussi l’aspect humain et psychologique.

Très peu de gens qui ont été floués vont en parler, parce qu'il y a un sentiment de honte, explique le Dr Ouimet. "Comment ai-je pu être aussi naïf? Comment ai-je pu être aussi bonasse pour croire?" C'est une trahison par des gens en qui on avait une confiance totale. "Ça se peut-tu, ma soeur qui m'a entraîné dans quelque chose qui ne tenait pas la route?" Alors ça fait énormément de dégâts.

J’étais vraiment en colère. Je me trouvais pas mal imbécile. Ça a brisé l’amitié, ça a brisé la confiance et tout est mort, tout est fini.

Témoignage de l'homme sous le couvert de l’anonymat.

Le reportage de la journaliste Annie Hudon-Friceau et de la réalisatrice Stéphanie Desforges sera diffusé mardi soir à l’émission La facture, à 19 h 30 sur ICI TÉLÉ.

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