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La Tribune ferme son imprimerie : une page d'histoire se tourne pour les pressiers

Conséquence de sa restructuration, La Tribune imprimera désormais ses journaux à Montréal. À la veille de tourner la page sur des décennies d’histoire, les pressiers livrent leurs dernières impressions.

Claude Bellefeuille et Jérémy Baudet.

Prenez note que cet article publié en 2020 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

23 h 30. L’imposante presse de la rue Roy se met en branle, prête à livrer son édition quotidienne de La Tribune et de La Voix de l’Est. D’ici peu, le vrombissement familier de la machine sera chose du passé. Après 110 ans d’activités à Sherbrooke, l’imprimerie du journal va bientôt fermer ses portes.

À partir du 17 février, le journal livré sur le pas de la porte des Estriens sera produit à partir des imprimantes de TC Transcontinental à Anjou.

Deux pressiers regardent le journal devant une machine.

Les pressiers de La Tribune entament leur dernière semaine de travail dans les locaux de la rue Roy à Sherbrooke.

Photo : Radio-Canada / Marion Bérubé

Dans la nuit du 14 au 15 février, les pressiers répéteront une dernière fois ces gestes machinaux qu’ils effectuent nuit après nuit. Cette fois-ci, avec une boule d’émotion dans la gorge. Au total, une quarantaine de postes liés à l’impression et à la distribution du journal seront abolis.

J’ai le coeur serré parce que je suis un peu nostalgique, confie Benoît Côté, qui pratique le métier de pressier depuis 40 ans. J’ai eu une belle job, je me suis épanoui là-dedans.

Michel Richard compare un exemplaire du journal avec les pages étendues sur une table.

« Je me dis que je suis l’un des derniers parmi ceux qui ont imprimé La Tribune avec mes confrères. Je vais me garder une copie en souvenir », confie Michel Richard.

Photo : Radio-Canada / Marion Bérubé

C’est grâce au travail acharné d’une dizaine de pressiers que plus de 23 000 exemplaires des deux quotidiens sont livrés à temps six jours sur sept.

Le pressier s’occupe de l’impression du journal. Il surveille la qualité, c’est lui qui va donner le produit final au lecteur, explique le directeur général de La Tribune, Maurice Cloutier. On a beau avoir travaillé fort avec l’information en amont, mais si le journal est mal imprimé, c’est ce que le lecteur voit. [Les pressiers] vont chercher le meilleur de la machine parce qu’elle a de l’âge!

La presse a atteint sa fin de vie utile. Flambant neuve lors du déménagement de La Tribune dans ses locaux actuels en 1976, elle fait désormais partie des reliques d’une époque pas si lointaine.

Nos équipements sont vieillissants, instables, révèle Maurice Cloutier. Il aurait fallu investir massivement sans être convaincu qu’on allait tirer le meilleur de ceux-ci. Malgré les petits miracles que font nos pressiers avec l’équipement actuel, il y a des limites à ce que les humains peuvent tirer de ces machines-là en fin de vie.

Le département des miracles

Mario Lebel est le chef d’orchestre de l’impression. Depuis plus de 40 ans, il s’accorde au rythme de l’énorme presse. Au fil du temps, le chef pressier a appris à connaître par coeur chacun des rouages.

Pour arriver à améliorer une machine comme ça, il faut que tu la connaisses en ''tabarnouche''. On la brise, on la répare, on l’ajuste, on la fignole, on fait tout.

« Même aujourd’hui, il y a des soirs où on peut accoter n’importe quel journal au Québec avec une vieille machine comme ça. On fait des exploits.  »

— Une citation de  Mario Lebel, chef pressier

Comme plusieurs pressiers, le Sherbrookois a foulé la porte du quotidien à 18 ans et n’est plus jamais reparti.

Je me souviens quand je lavais les planchers avec les anciens pressiers, se remémore Mario Lebel. J’avais 18-19 ans, je leur demandais ça fait combien de temps ils sont ici, ils me disaient : 33-35 ans. C’était le double de mon âge! Je n’aurais jamais pensé me rendre là, et pourtant ça fait 42 ans que je suis là.

Mario Lebel vérifie un exemplaire du journal.

Mario Lebel a toujours bien vécu avec l'horaire de nuit. « Pour le côté du sommeil, oui c’est difficile, mais ça m'a permis de faire beaucoup d’autres choses. Je me levais toujours en début d’après-midi. J'ai suivi des cours à l’Université, j'ai fait de la peinture. »

Photo : Radio-Canada / Marion Bérubé

Au gré des saisons, Mario Lebel et son équipe auront apprivoisé la bête de métal.

L’été c’est très difficile d’imprimer ici à cause de l’humidité. S’il mouille deux, trois jours, on a un produit qui est exécrable, se désole le chef pressier. Ce n’est pas beau parce que le papier absorbe, c’est quasiment une éponge. Mais l’hiver on fait des plus beaux produits. Quand je dis que c’est un travail d’artisan, c’est vraiment ça.

Des frères d’encre

C'est une vraie famille qui s'est formée entre les quatre murs de la rue Roy. On a grandi ensemble, confie Benoît Côté.Tu ne peux pas être plus collé que ça de quelqu’un, ajoute Mario Lebel. Même ton meilleur ami en dehors tu ne le vois pas autant.Même ma femme!, renchérit Benoît Côté en riant.

Je suis un peu fébrile, confie le pressier Yves Grenier. On va perdre nos amis. Certains viennent de Granby, d’autres de Sherbrooke, on ne se reverra probablement pas aussi souvent.

« C’est la quatrième imprimerie où je travaille qui ferme. C’est un métier que j’ai toujours adoré, que j’adore encore. Ça me fait de quoi.  »

— Une citation de  Michel Richard, pressier.

Le début d’un temps nouveau

Les pressiers soutiennent de tout coeur la transformation de La Tribune en coopérative de solidarité. Ils accueillent tous la perte de leur emploi avec sérénité.

On va s’habituer à dormir de nuit, à manger trois fois par jour! On va en profiter pour aller prendre de l’air, se réjouit Michel Richard. Ici on respire de l’encre et de la poussière de papier. Rendu au matin, on se mouche et c’est rouge, bleu, noir.

Les pressiers ne s’étonnent pas du virage numérique effectué par les médias.

« C’est ça la vie d’aujourd’hui. Le papier s’en va et nous autres on s’en va avec le papier! »

— Une citation de  Benoît Côté, pressier

La Tribune transfère ses activités d’impression chez un sous-traitant de Montréal. L’équipement à la fine pointe de la technologie permettra une meilleure impression en couleur.

La vieille presse sera démantelée et envoyée à des recycleurs de métaux. Il n’y a pas de marché pour vendre une vieille presse, dit Maurice Cloutier. Encore moins dans une industrie où l’imprimé n’est certes pas en croissance.

Journal en main, Benoît Côté vérifie l'encre bleue sur la presse.

Les pressiers connaissent tous la machine sur le bout des doigts. Avec le temps, ils l’ont apprivoisée et améliorée. « C’est effrayant comment on a amélioré la machine pour que le journal devienne beau. C’est inimaginable », affirme Benoît Côté.

Photo : Radio-Canada / Marion Bérubé

Vendredi, les pressiers marqueront le coup pour célébrer leur dernier quart de travail. Pour tenir dans leur main la dernière édition qu’ils auront produite, mais surtout pour revenir sur des décennies de franche camaraderie. Il va y avoir un petit party, ça, c’est sûr! Il y a des gens qui étaient en congé et qui ont décidé de changer leur horaire pour faire le dernier soir. Ça va être une fête, avance Mario Lebel.

Le chef pressier aura quant à lui besoin de quelques jours pour tourner la page.

Quelque part j’ai hâte de passer à autre chose, mais je sais que c’est indélébile cette histoire-là. Ça fait trop longtemps. Ça va me prendre une couple de semaines avant de comprendre ce qui m’arrive.

D’ici là, les pressiers seront fidèles au poste, prêts à livrer leurs derniers journaux avec passion et minutie. Avant que le bruit des presses ne s'arrête pour de bon et laisse place au silence.

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