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Sous-représentation des femmes artistes : comment les musées tentent-ils d’y remédier?

L'œuvre est constituée d'une photo en noir et blanc découpée en tranches. La photo représente une femme autochtone allongée sur un lit, les yeux fermés.

L'œuvre « State of Grace » de l'artiste autochtone Rebecca Belmore

Photo : Facebook/Musée d'art contemporain de Montréal

Fanny Bourel

Le musée d’art de Baltimore (BMA) a récemment décidé d’acquérir uniquement des œuvres réalisées par des femmes en 2020. Une décision qualifiée de « radicale » par le directeur du musée et qui vise à remédier au manque flagrant de parité au sein de sa collection. Seulement 4 % de celle du BMA est composé d’œuvres de femmes. Au Québec aussi, les institutions muséales travaillent à inverser le cours d’une histoire qui a longtemps laissé les femmes artistes dans l’ombre.

Les femmes artistes restent encore très peu visibles dans les collections muséales de la province. Si le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) affiche un taux de 33 % d’œuvres de femmes au sein de son catalogue, celui du Musée d’art de Joliette en compte 13 %, contre 11 % il y a deux ans. 

Du côté du Musée des beaux-arts de Montréal, sa directrice générale et conservatrice en chef, Nathalie Bondil, se dit incapable d’avancer un chiffre. Une partie des 43 000 œuvres du musée est tellement ancienne qu’il n’est pas possible de dire si elles ont été réalisées par des hommes ou des femmes. 

Des causes historiques 

Jusqu’à la fin du 19e siècle, les femmes artistes étaient rares. Pendant longtemps, la peinture d’histoire trônait au sommet de la hiérarchie des genres artistiques. Bien savoir représenter le corps humain était indispensable pour réussir ce type de tableau. Mais, les femmes se voyaient refuser l’accès aux cours de dessin, dont les modèles étaient des hommes nus. 

Les femmes n’ayant pas accès à ces cours d’anatomie pour des raisons de pudeur, elles étaient écartées, forcément, de la possibilité de se faire reconnaître comme étant des peintres d’histoire, et donc d’atteindre le plus haut niveau, a expliqué Nathalie Bondil, au micro de Catherine Richer, chroniqueuse culturelle à l’émission Le 15-18

Jean-François Bélisle, directeur général du Musée d'art de Joliette, tient également à contextualiser le nombre peu élevé d’œuvres historiques de femmes exposées dans les musées. 

Il y a des artistes femmes qui signaient [leur œuvre] du nom de leur mari ou d’un nom [masculin] inventé pour que l’œuvre soit acceptée et bien reçue par la communauté, explique-t-il. 

Certaines toiles ou sculptures identifiées comme ayant été réalisées par des hommes peuvent ainsi, en réalité, avoir été produites par des femmes.

Nathalie Bondil, directrice et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal

Nathalie Bondil, directrice et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal

Photo : Radio-Canada

Selon Nathalie Bondil, les tableaux d’artistes féminines datant du Moyen-Âge ou de la Renaissance sont donc très rares sur le marché, ce qui rend difficile leur acquisition par des musées québécois. 

Un long retard à rattraper 

À défaut de pouvoir refaire l’histoire de l’art, les institutions muséales s’emploient tout de même à ajouter à leur collection des œuvres de femmes, mais aussi d’artistes de la diversité ethnoculturelle.

Ainsi, le MBAM a récemment fait l’acquisition d’un encrier sculpté par la tragédienne Sarah Bernhardt, qui peignait et sculptait en plus de monter sur les planches. 

Atteindre la parité dans le domaine de l’art contemporain est plus simple. C’est même normal, pour Nathalie Bondil, dont l'établissement emploie majoritairement des femmes au sein de son personnel de conservation.

Pour y parvenir, le MBAM peut compter sur les philanthropes de son Cercle Forces Femmes, qui permet d’acheter des œuvres créées par des femmes, comme la Québécoise Martha Townsend, et de monter des expositions centrées sur des artistes féminines. Par exemple, il présente actuellement une exposition réunissant des clichés pris par trois grandes photographes contemporaines : Cindy Sherman, Laurie Simmons et Rachel Harrison.

Selon Jean-François Bélisle, l’ensemble des institutions muséales canadiennes, dont la majorité sont dirigées par des femmes, est résolu à remédier au manque de visibilité des femmes. 

Je n’ai jamais senti de résistance ou de point de vue divergent au niveau national, dit celui qui siège au conseil d’administration de l’Association des directeurs de musée du Canada.

En faire une priorité

Le MAC affiche la même détermination à braquer le projecteur sur la production artistique des femmes. Au cours des derniers mois, l’artiste autochtone Rebecca Belmore et la peintre Janet Werner ont chacune fait l’objet d’une grande exposition solo au MAC.

On ne veut pas toujours être à faire des mathématiques, et notre objectif est de présenter les œuvres les plus novatrices et les plus intéressantes, mais, en même temps, il faut toujours se demander si l'on travaille dans le sens de la parité, explique Marie-Ève Beaupré, directrice des acquisitions du MAC. 

En plus de s’interroger constamment sur la représentation des femmes artistes quand il organise des expositions collectives ou d’autres projets, le MAC a décidé de réécrire sa politique d’acquisition afin que sa volonté de rendre les femmes artistes plus visibles subsiste même si l’équipe de direction ou de conservation change. 

À même notre politique de gestion des collections, nous avons inscrit : “Le développement de la collection doit être sensible à la parité des genres.”

Marie-Ève Beaupré, directrice des acquisitions du MAC

Des obstacles à relever

La volonté des musées de féminiser leurs collections se heurte parfois à des contraintes budgétaires. 

Mon rêve serait de pouvoir acquérir un Joan Mitchell, car on a beaucoup de [tableaux] de Jean-Paul Riopelle [avec qui la peintre Joan Mitchell a vécu une histoire d’amour], donne en exemple Nathalie Bondil. 

Récemment, le MBAM a pu s’offrir une toile de la peintre expressionniste américaine Elaine de Kooning, qui a vécu au siècle dernier, grâce au don d’un demi-million de dollars d’une philanthrope.

Tous les musées n’ont pas les coudées franches pour acquérir les œuvres qu’ils désirent. Le Musée d’art de Joliette est, par exemple, tributaire des dons qui lui sont faits. 

Le contexte au Québec, et au Canada de façon générale, est plus difficile que pour un grand musée comme celui de Baltimore, dans le sens où la majorité des musées, y compris le nôtre, n’ont à peu près pas de budget d’acquisition, explique Jean-François Bélisle.

Cette année, le bal de collecte de fonds du Musée d'art de Joliette est placé sous le thème de l’invisibilité des femmes. 

Autre défi à relever : la sous-représentation des femmes parmi les artistes dont les œuvres figurent dans les galeries d’art.

Une grande majorité de femmes étudie le métier d’artiste [...] dans nos écoles d’art. Hélas, on observe que la pyramide s’inverse une fois sur le marché, dans les galeries, souligne Marie-Ève Beaupré.

Avec les informations de Catherine Richer.

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