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Un accès difficile aux refuges pour les jeunes itinérants de la communauté LGBTQ+

Un homme est allongé sur le trottoir, sur un morceau de carton le long d'un mur.

Un sans-abri.

Photo : Unsplash / Jon Tyson

Thilelli Chouikrat

Une maison de transition ouvrira ses portes dans 18 mois à Détroit, pour de jeunes itinérants de la communauté LGBTQ+. De l'autre côté de la rivière, en Ontario, les besoins sont aussi considérables pour ces personnes.

Le projet de la maison de transition, porté par l’organisme Ruth Ellis Center, donnera l'accès à un logement aux jeunes de 18 ans et plus à Détroit. La maison pourra également héberger des jeunes qui ne s'identifient pas comme appartenant à la communauté LGBTQ+.

Aux États-Unis, les jeunes de la communauté LGBTQ+ représentent 40 % des jeunes itinérants et fugueurs, et dans le même temps, c’est une population particulièrement mal servie, explique Mark Erwin-McCormick, directeur de développement du centre.

L’accès aux centres d’hébergement classiques n’est, en effet, pas garanti pour les membres de cette communauté : Des femmes transsexuelles nous ont raconté que des refuges leur ont refusé leurs services, sauf si elles portaient des habits considérés comme masculins, confie le travailleur social.

Des refuges peu inclusifs

Au Canada, les chiffres sont sensiblement les mêmes. Selon Alex Abramovitch, scientifique à l’Institut de recherche sur les politiques en santé mentale, de 30 à 40 % des jeunes itinérants s’identifient comme appartenant à la communauté LGBTQ+.

Et si ces jeunes sont surreprésentés parmi les sans-abri, c’est en premier lieu parce que la majorité d’entre eux ont dû faire face au rejet de leur famille lorsque celle-ci a appris leur identité sexuelle, explique le chercheur.

Dans une étude publiée en 2017, Alex Abramovitch signale qu’à Toronto, par exemple, 21 % des jeunes qui fréquentaient des refuges en 2013 disaient appartenir à cette communauté, alors qu'entre 25 et 40 % des jeunes itinérants du pays s'identifient comme membres de la communauté LGBTQ+.

Toutefois, ajoute-t-il, il est difficile d’obtenir des chiffres précis, parce que les enquêtes qui portent sur l’itinérance incluent rarement des questions sur l'orientation et l'identité sexuelle des répondants.

Cette difficulté d’accès aux centres d’accueil d’urgence, Jayce Carver la connaît bien. La directrice de l’organisme We Trans Support, basé à Windsor, a vécu quatre années d’itinérance dans la ville du Sud-Ouest de l'Ontario, entre 2012 et 2016.

Son calvaire a commencé alors qu’elle débutait une transition de genre. Surmédicamentée et ayant reçu un diagnostic de bipolarité, elle a développé des dépendances qui l’ont conduite dans la rue. Selon elle, son parcours est loin d’être unique : 77 % des personnes transsexuelles vont connaître au moins une période d’itinérance au cours de leur vie, avance-t-elle.

Elle dit ne pas avoir pu se tourner vers des services d’hébergement : Je ne pouvais pas accéder aux refuges destinés aux femmes, parce que l’on considérait que je ressemblais à un homme [...]. Et lorsque je me suis présentée à un refuge pour homme, on m’a dit que l’on ne pourrait pas y assurer ma sécurité. Jayce Carver a donc préféré dormir dans sa voiture.

La sécurité est d’ailleurs un des facteurs relevés par Alex Abramovitch pour expliquer la faible fréquentation des refuges par les jeunes LGBTQ+. Ils seraient nombreux, selon lui, à préférer dormir dans des parcs, des stationnements ou à avoir recours à la plateforme d'hébergement Couchsurfing plutôt que de se rendre dans un lieu où ils pourraient être victimes d’actes homophobes ou transphobes, notamment.

De plus, les cultures de certains refuges d’urgence ne seraient pas suffisamment inclusives. Alex Abramovitch parle à ce propos d’effacement institutionnel.

Il mentionne que les formulaires d’entrée ne permettraient pas de faire connaître des besoins propres à son identité de genre, et ajoute que, souvent, aucun espace n’est réservé aux membres de la communauté LGBTQ+.

Pour sa part, Jayce Carver explique qu'il est parfois impossible d’utiliser un autre nom que son nom de naissance dans un refuge.

En dépit de tous ces facteurs, il n’existe aucun centre d’hébergement d’urgence dans le pays qui s’adresse spécifiquement aux membres de la communauté LGBTQ+.

La Maison Sprott à Toronto

C’est notamment pour remédier à ces obstacles que la Maison Sprott, gérée par l’organisme YMCA, a vu le jour en 2016 à Toronto. Cet espace offre la possibilité à 25 jeunes âgés de 16 à 25 ans d’y résider pendant deux ans. Ils y sont suivis par des travailleurs sociaux et élaborent ensemble chaque année des objectifs de vie à atteindre.

D’après la directrice Clare Nobbs, la plupart des jeunes qui quittent les lieux après avoir participé à ce programme sont capables de devenir plus indépendants. Ils peuvent contacter un employé d’un autre programme du YMCA afin de recevoir des subventions pour payer un loyer et, avec cette aide, continuer sur la voie de la réussite.

Le succès du programme, c’est que ce n’est pas seulement une maison. Ma priorité, c’est de créer une communauté pour qu’ils aient un sentiment de bien-être.

Une citation de :Clare Nobbs, directrice de la Maison Sprott

Alex Abramovitch a réalisé des entrevues avec des jeunes qui ont résidé à la Maison Sprott.

Son étude signale que les jeunes participants ont décrit le YMCA Sprott House comme un programme qui a apporté de la sécurité et un sens d'appartenance à ses résidents.

Un jeune lui a d’ailleurs confié que c'est vraiment bien que vous n'ayez pas à faire semblant d'être cis [cisgenre] pour aller quelque part et que vous ne soyez pas blessé si les gens vous démasquent.

Ce que nous espérons faire, c’est accroître leur capacité à survivre dans la société. Et pas seulement survivre [...] nous visons l’épanouissement personnel pour nos jeunes.

Une citation de :Clare Nobbs, directrice de la Maison Sprott

Des besoins importants

Le chercheur estime que, sur près de 2000 jeunes sans-abri de 16 à 24 ans que compte Toronto, 500 à 800 seraient membres de la communauté LGBTQ+. La Maison Sprott est donc une initiative importante, mais qui répond aux besoins d'un nombre infime de ces personnes.

Clare Nobbs note toutefois que l’ouverture de cet espace a permis d'envoyer un signal à la Ville, et que des initiatives inclusives voient peu à peu le jour depuis environ cinq ans.

Selon elle, les refuges de Toronto doivent désormais offrir des formations à leurs employés sur la communauté LGBTQ+. C’est obligatoire pour recevoir des fonds de la Ville, précise-t-elle.

Jayce Carver note elle aussi des améliorations à Windsor. Elle est d’ailleurs régulièrement sollicitée par des refuges pour sensibiliser le personnel aux bonnes pratiques liées à l’accueil de cette clientèle.

Le Downtown Center, un centre d’accueil pour sans-abri, propose une séance de discussion hebdomadaire destinée à des jeunes LGBTQ+. Le refuge dispose également d’une salle de bain non genrée. Malgré tout, Jayce Carver plaide pour la création d'un centre qui s’adresse spécifiquement à sa communauté.

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