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Extrémisme violent, perceptions et médias sous la loupe de chercheurs

Une personne écrit un mot dans une œuvre collective lors de la soirée de commémoration du 2e anniversaire de l'attentat à la Grande mosquée de Québec

Une personne écrit un message dans une œuvre collective en 2019, lors de la commémoration de l'attentat à la Grande mosquée de Québec.

Photo : CBC/Julia Page

Anne Marie Lecomte

Une équipe pluridisciplinaire de chercheurs, principalement québécois, s'est penchée sur l'extrémisme violent, sur la couverture médiatique de ce phénomène et sur les perceptions et inquiétudes de la population québécoise à cet égard.

Lorsque les Québécois sont exposés à une nouvelle sur l'extrémisme violent et que le nom de la personne responsable est à consonance francophone, consonance liée au groupe majoritaire, ils sont plus susceptibles de l'attribuer [le geste] à la maladie mentale. C'est ce qu'affirme le chercheur Frédérick Bastien du département de science politique de l'Université de Montréal.

En revanche, poursuit M. Bastien, lorsque le nom cité dans la nouvelle est à consonance arabe, les Québécois vont plus volontiers penser que le geste d'extrémisme violent est lié à des sources idéologiques. Frédérick Bastien est l'un des nombreux chercheurs qui a participé à l'étude intitulée Peur de quoi? L'extrémisme violent et le paysage médiatique au Québec (Nouvelle fenêtre).

Ce vaste projet de plus de trois ans, mandaté par le gouvernement du Québec, a réuni des chercheurs interdisciplinaires provenant d’une dizaine d’universités, dont quelques-unes de l’étranger. Dirigé par Solange Lefebvre, de l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal, le groupe s'est posé des questions telles que celle-ci : comment la population québécoise perçoit-elle le phénomène de l’extrémisme violent à partir de l’information qu’elle recueille dans les médias de masse et les médias sociaux?

Pour en arriver à l'hypothèse citée plus haut, par exemple, relativement aux noms à consonance francophone et arabe, les chercheurs se sont livrés à une expérience en ligne. Ils ont soumis des gens à une histoire, fictive, en tous points semblable à un article de nouvelle, inspiré de l'attentat au camion bélier qui s'était produit à Toronto.

Pour la moitié des participants, la fausse nouvelle mettait en scène un suspect dont le nom était à consonance arabe. L'autre moitié avait une version avec un suspect doté d'un nom à consonance francophone.D'après vous, quels sont les facteurs en cause dans ce geste d'extrémisme violent?, était-il demandé aux participants.

Une vaste enquête

Ce portrait des perceptions de la population québécoise vis-à-vis de l'extrémisme violent n'est qu'un des aspects du projet durant lequel les chercheurs ont combiné diverses méthodologies et enquêtes, mené sondages, simulations et entrevues de fond.

Ils se sont aussi alliés à diverses organisations partenaires comme la Fédération des écoles musulmanes du Québec, le Centre justice et foi ou encore la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Le tout pour améliorer les efforts de prévention destinés à lutter contre l’extrémisme violent au Québec. Comme l’explique Solange Lefebvre, en 2017- 2018, quand ils ont commencé leurs travaux, l’extrémisme islamiste était très présent dans les nouvelles. Au fur et à mesure que la recherche progressait, l’extrême droite « s’est avérée très active » dans l’actualité.

Du Québec au Maroc

Les chercheurs ont notamment cherché à cerner ce qui pouvait alimenter l'extrémisme violent. Au Québec, Solange Lefebvre a interviewé quelques dizaines de jeunes radicalisés, ou qui l’avaient été dans le passé. Ces jeunes appartiennent à la mouvance islamiste, mais aussi à l’extrême droite ou l’extrême gauche.

Au Maroc, le chercheur Mohamed Fadil a fait la même chose avec des jeunes d'une mouvance très intégriste, pouvant mener à de la violence. Les chercheurs ont aussi parlé à l'entourage de ces jeunes. Le rapport illustre que ces jeunes radicalisés ou ex-radicalisés sont très critiques des médias de masse, voire hostiles vis-à-vis d’eux.

Et ils fréquentent assidûment les médias sociaux, y consacrant des milliers d’heures selon ce qu’ils ont confié en entrevue. Ils ont un rapport passionnel aux contenus sur les médias sociaux; ils ne peuvent pas décrocher, souligne Mme Lefebvre.

Ils sont enflammés, ils sont toujours là-dedans [les médias sociaux] et avant de passer à l’acte, pour ceux qui passent à l’acte, il y a une intensification de la fréquentation, presque comme une drogue.

Solange Lefebvre, de la Chaire en gestion de la diversité culturelle et religieuse de l'Université de Montréal

Souffrance et discrimination

Ce phénomène d’intensification est apparu dans les interrogatoires policiers menés auprès d’Alexandre Bissonnette, à la suite de l'attentat perpétré à la grande mosquée de Québec, explique Solange Lefebvre. La justice a condamné Alexandre Bissonnette à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant 40 ans.

Ce même phénomène d’intensification a été constaté dans les récits provenant des jeunes radicalisés qui sont partis pour la Syrie, dit la chercheure. Les jeunes radicalisés parlent beaucoup de souffrance et de discrimination, d'après les propos recueillis par Mme Lefebvre et M. Fadil. C’était assez crédible, raconte Solange Lefebvre. On se disait : "Pauvres eux". Et ce n’est pas faux. Sauf qu’on s’est rendus compte que cette discrimination-là, qu’ils éprouvaient profondément, elle pouvait être perçue.

Car en scrutant les récits dont parlaient ces jeunes et qu’ils avaient glanés sur les médias sociaux, les chercheurs se sont rendu compte que dans bien des cas, c’était un récit grandiose, complotiste. Et eux interprétaient ça comme des faits très objectifs, dit Solange Lefebvre.

Ce qu’on leur dit, aux islamistes, c’est : "L'Occident vous déteste," et ce qu’on dit aux gens d’extrême droite, c’est : "Les immigrants vont détruire la race blanche".

Solange Lefebvre, de la Chaire en gestion de la diversité culturelle et religieuse de l'Université de Montréal

Des parents démunis

Les entrevues menées auprès de l’entourage de ces jeunes ont permis aux chercheurs de constater que leurs parents, par exemple, étaient totalement dépourvus devant les médias sociaux. De ce côté, le ministère de l’Éducation a quelque chose à faire, insiste Mme Lefebvre qui souhaite qu’on fasse de l’éducation et de la prévention auprès des jeunes jusqu’à l’université. Et il faut viser les parents, insiste-t-elle.

Des logos de médias sociaux sur un écran de téléphone intelligent.

Les intervenants spécialisés dans le domaine éprouvent des difficultés à s'y retrouver dans les médias sociaux.

Photo : Getty Images / bigtunaonline

Même ceux qui interviennent auprès de ces jeunes sont mal outillés vis-à-vis des médias sociaux, ont remarqué les chercheurs. Cette dimension importante de la vie des jeunes n’est pas prise en compte par la plupart des intervenants interrogés.

Le chemin vers l’extrémisme violent peut trouver racine dans l’enfance, au sein même de la famille. Les conversations qu’ont les parents, de même que les médias qu’ils consultent, peuvent contribuer à faire naître des idées extrémistes chez leurs rejetons. Par la suite, ces jeunes peuvent alors décider d’aller plus loin pour régler les problèmes auxquels ils ont été sensibilisés, est-il écrit dans le rapport. Par-dessus le marché, les nouvelles comme telles, c'est-à-dire tout ce qui se passe dans le monde, sont de nature à révolter les jeunes, dit Mme Lefebvre.

Même sentiment d'aliénation

Fait intéressant, tant les jeunes interviewés au Maroc que certains jeunes musulmans interrogés au Québec ont l’impression de faire l’objet d’une discrimination de la part des médias de masse de leur pays. Ils expriment le même sentiment d’aliénation, affirme Solange Lefebvre, qui dit que ce constat a été  un choc  pour elle.

Dans le grand "complotisme" très actif, dans le salafisme et dans les extrémismes islamistes, on dit que ces médias-là, marocains, sont manipulés par l’Occident, explique-t-elle. Il faut comprendre que plusieurs pays musulmans, comme le Maroc, luttent encore plus vigoureusement que nous contre l’extrémisme.

Radio-Canada, La Presse, Le Journal de Québec...

Une pile de journaux.

La manière dont les médias traitent le sujet de l'extrémisme violent a été examinée par les chercheurs.

Photo : iStock

Les chercheurs se sont aussi penchés sur la manière dont les médias traitent les nouvelles liées à l’extrémisme violent. D'après leurs résultats, les auteurs du rapport disent que les perceptions de la population à l’égard de la radicalisation évoluent différemment selon que les gens consultent tel média plutôt qu’un autre. Le rapport fait état de certaines observations notables.

[...] Le niveau d’inquiétude à l’égard des extrémistes musulmans a eu davantage tendance à diminuer chez ceux suivant régulièrement les émissions de Radio-Canada ou lisant La Presse, alors que cette diminution était beaucoup moins marquée chez ceux consultant fréquemment le Journal de Montréal ou le Journal de Québec.

L’évolution des per­ceptions à l’égard des extrémistes anti-immigrants a également pris des tangentes opposées en fonction de l’écoute de Radio-Canada (augmentation plus forte) ou de la lecture du Journal de Montréal/Québec (augmentation plus faible).

Finalement, l’écoute de Radio-Canada est liée à une plus forte augmentation des inquiétudes à l’égard de l’extrême droite et, dans certains cas, une plus grande diminution des inquiétudes envers l’extrême gauche. Inversement, la propension à s’inquiéter de l’extrême gauche a eu davantage tendance à augmenter chez ceux consultant fréquemment le Journal de Montréal ou le Journal de Québec.

Dis-moi ce qui t'inquiète?

Le groupe de chercheurs s'est aussi penché sur les inquiétudes entretenues au sein de divers groupes de la société québécoise. Selon les résultats des sondages, tous les Québécois ne s'inquiètent pas des mêmes formes d'extrémisme.

Sans grande surprise, l'extrémisme islamiste est la forme qui inquiète le plus grand nombre, affirme Frédérick Bastien. C'est le premier choix de la moitié des répondants. L'extrémisme d'extrême droite et anti-immigrants arrive pas très loin derrière, ajoute-t-il. Et, évidemment, poursuit-il, les gens qui appartiennent à des groupes minoritaires, donc les Québécois anglophones et ceux issus de l'immigration, s'inquiètent davantage de l'extrémisme d'extrême droite et anti-immigrants. Enfin, les personnes plus âgées, elles, sont plus inquiètes de l'extrémisme religieux.

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