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Pour l’amour des robots

Hiroshi Ishiguro met un soin presque maniaque à peaufiner ses robots androïdes. Il croit qu’un jour, ils pourraient devenir nos amis ou nos partenaires de vie. Ils auraient même des droits. Une équipe de l’émission Découverte a visité ses laboratoires, au Japon.

Le robot Android-U, de face, sur fond noir.

Android-U, un robot androïde conçu pour ressembler le plus fidèlement possible aux humains.

Photo : Radio-Canada / Hélène Morin

On ne s’est pas dit bonjour. Nos regards se sont croisés. Elle m’a souri.

Pendant une fraction de seconde, j’ai oublié qu’elle était faite de moteurs, de fils électriques et de puces informatiques. Android-U a ses charmes, mais ce n’est qu’un robot. Dans le laboratoire où elle est sagement assise, à l’Université d’Osaka, Android-U est bien entourée. Elle côtoie d’autres robots androïdes conçus pour ressembler le plus fidèlement possible à des humains.

Leur créateur s’appelle Hiroshi Ishiguro. Toujours vêtu de noir de la tête au pied, connu pour ses déclarations fracassantes, il fait figure de vedette dans le monde de la robotique. Je rêve d’abolir la frontière entre les humains et les robots, me dit-il pendant que notre petite équipe de tournage s’affaire à installer l’éclairage. Pour relever ce pari déconcertant, le professeur mène des recherches à la croisée de l’ingénierie, de l’intelligence artificielle, de la psychologie et des sciences cognitives. En mêlant ces disciplines, il espère fabriquer des robots dotés d’intelligence, d’émotions et peut-être même d’une conscience.

Un air de famille

Le professeur a créé son premier robot androïde il y a presque 20 ans. Pour modèle, il a utilisé sa propre fille.

Elle avait la même taille qu’un robot mécanique avec lequel je travaillais et je voulais comparer les deux.

Hiroshi Ishiguro
Le professeur Ishiguro sur un pont, dans le quartier Dotonbori d'Osaka.

Le professeur Ishiguro observe les gens pour reproduire leur comportement chez les robots.

Photo : Radio-Canada / Hélène Morin

La petite n’avait que cinq ans à l’époque. Pendant des heures, elle est restée immobile le temps que des artistes recouvrent sa tête de bandes plâtrées afin de créer un moule. Un seul trou, vis-à-vis d’une narine, lui permettait de respirer. L’équipe a fabriqué un masque de silicone, puis a travaillé avec minutie pour reproduire la forme des yeux de la fillette, la courbure de ses cils ou de ses lèvres. Ensuite, elle y a ajouté des mouvements.

Dans mon laboratoire, on observe les humains, explique le professeur. On crée des robots qui reproduisent leurs moindres gestes et comportements. La façon dont la tête s’abaisse lorsqu’on est gêné, dont un sourcil se relève lorsqu’on est surpris… Tout est scruté à la loupe.

Risa, la fille du professeur, a ressenti un malaise lorsqu’elle s’est retrouvée face à son robot. On n’avait pas beaucoup de financement à l’époque, se rappelle le roboticien. Physiquement, le robot était très ressemblant, mais ses gestes étaient saccadés. Ma fille a été déstabilisée par l’expérience.

Faux jumeaux

Quelques années plus tard, en 2006, le professeur a créé son robot qui allait devenir le plus célèbre : son alter ego. Geminoid Hi-1 était le premier de la série. Aujourd’hui, dans son laboratoire, le roboticien me présente le petit dernier : Hi-5. La ressemblance avec le professeur Ishiguro est troublante. Les deux complices ont la même tignasse noire de jais, les mêmes lunettes, le même nez épaté.

Hiroshi Ishiguro et son plus récent double : Geminoid Hi-5, sur fond noir.

Hiroshi Ishigurp et son plus récent double : Geminoid Hi-5

Photo : Radio-Canada / Hélène Morin

Le roboticien peut contrôler son double à distance. Un ordinateur capte sa voix, estime les mouvements de ses lèvres et de sa tête, puis les transmet au robot. J’envoie parfois mon androïde pour me remplacer dans des conférences à l’étranger, ça me permet de gagner du temps ,dit-il, comme s’il s’agissait d’un fait banal.

Mais le passage des années amène son lot de difficultés.

Je vieillis et les androïdes eux, ne changent pas. Il faut que j’en fabrique de nouveaux pour conserver la ressemblance.

Hiroshi Ishiguro

Parfois, il emploie la stratégie inverse. C’est l’humain qui se calque sur le robot. Le professeur admet avoir eu recours à la chirurgie esthétique, pour ressembler davantage à Geminoid. Passer sous le bistouri est plus rapide et plus économique que de créer un nouvel androïde.

Fabrication de la tête du robot Geminoid Hi-5

La tête du robot Geminoid Hi-5

Photo : Université d'Osaka et laboratoire d'Hiroshi Ishiguro

Dans la tête d’un robot

Les robots androïdes du professeur Ishiguro, même s’ils ressemblent physiquement à des humains, sont encore loin de pouvoir passer incognito dans une foule. La plupart ne peuvent pas bouger leurs membres. Seule la tête est robotisée. Et encore, elle n’est pas parfaite. Créer des androïdes qui imitent parfaitement les expressions faciales et les comportements humains pose des défis d’ingénierie extrêmement complexes.

Chez l’humain, il y a une centaine de muscles qui permettent de créer des expressions faciales, explique l’ingénieur Kohei Ogawa, professeur à l’Université de Nagoya qui collabore avec le laboratoire d’Hiroshi Ishiguro depuis des années. Dans la tête de nos robots, dit-il, on peut mettre 10 à 12 actuateurs, pas plus. Un actuateur, c’est l’équivalent d’un muscle. C’est une pièce qui convertit un signal électrique en mouvement.

L'intérieur de la tête d'un robot, dans les laboratoires d'Hiroshi Ishiguro

Les actuateurs à l'intérieur de la tête des robots androïdes.

Photo : Radio-Canada / Hélène Morin

Si on en mettait une centaine derrière le visage de nos robots, ils auraient une tête énorme, poursuit l’ingénieur, avant de nous montrer quelques-uns des robots féminins qu’il a conçus, comme Android-U et Gemini-F. Beautiful, s’exclame-t-il en anglais, après avoir replacé la mèche de cheveux de l’une d’elles.

Dans le futur, les limites liées aux actuateurs pourraient disparaître. Le professeur Ogawa m’explique que certains laboratoires, ailleurs dans le monde, travaillent sur des muscles artificiels miniatures, inspirés de la nature. Ils pourraient donner aux androïdes des expressions faciales plus nuancées et plus convaincantes.

Je t’aime. Et toi?

Le deuxième défi pour les ingénieurs, c’est la reconnaissance vocale. Pour avoir une conversation, un robot doit capter et reconnaître les mots de son interlocuteur. La technologie a fait des progrès fulgurants ces dernières années. On peut maintenant donner des commandes vocales à son téléphone cellulaire ou à son téléviseur. Mais lorsqu’on parle à un robot androïde, les choses se compliquent. Quand on parle à notre téléphone, on sait qu’on d’adresse à une machine, explique le professeur Ogawa.

Un robot sur fond noir

Un robot androïde du laboratoire d'Hiroshi Ishiguro.

Photo : Radio-Canada / Hélène Morin

On utilise une bonne grammaire et on prononce bien. Mais lorsqu’on se retrouve devant un robot androïde, on parle comme s’il s’agissait d’un humain. On utilise un langage courant, plus difficile à comprendre pour la machine. Encore une fois, l’ingénieur pense que la science viendra à bout de cette difficulté. Les géants du numérique comme Google ou Amazon accumulent tellement de données vocales qu’elles finiront par pouvoir décrypter n’importe quel mot ou expression, quel que soit le niveau de langage, l’accent ou le bruit de fond.

La partie ne sera pas gagnée pour autant. Car comprendre les mots d’un interlocuteur, c’est une chose. Y répondre de façon appropriée, c’en est une autre.

Si je dis au robot : ''Je t’aime’', il peut capter mes mots. Mais pour y répondre, il doit comprendre ce que ça signifie aimer.

Kohei Ogawa

L’équipe japonaise y travaille.

Tête à tête avec Erica

Une fois par semaine, Hiroshi Ishiguo quitte l’Université d’Osaka au volant de sa Porsche noire pour se rendre dans son second laboratoire, au sud de Kyoto. C’est ici que se trouve Erica. Elle est considérée comme son robot le plus avancé.

Hiroshi Ishiguro est assis à côté de son robot androïde Erica.

Hiroshi Ishiguro a conçu Erica.

Photo : Radio-Canada / Hélène Morin

Fabriquée en deux exemplaires, elle a été conçue spécifiquement pour faire la conversation en japonais ou en anglais. Lors de notre passage, l’Erica anglophone est à l’entretien. Il faudra se contenter de sa jumelle 100 % japonaise. C’est la plus belle de mes androïdes, dit fièrement le professeur Ishiguro en s’asseyant à côté d’elle. C’est moi qui ai dessiné son visage. Je l’ai laissé volontairement dépouillé. Comme ça, les gens peuvent utiliser leur imagination et projeter ce qu’ils veulent.

Vêtue d’une robe fleurie et d’une veste rose, Erica est assise sur un canapé, dans une pièce qui ressemble à une salle d’attente. Sur le siège à côté d’elle, un jeune homme prend place et se met à lui poser des questions. Ses mots sont captés par des microphones cachés dans des plantes en plastique. Un logiciel de reconnaissance vocale les saisit, puis l’intelligence artificielle d’Erica fabrique une réponse.

Évidemment, ce n’est pas aussi sophistiqué qu’un humain, admet le professeur. Erica peut discuter de sujets très limités. Malgré tout, je pense que les gens, lorsqu’ils lui parlent, perçoivent une forme d’intelligence, d’émotion et de conscience.

Épier pour mieux imiter

L'ingénieur Yoshihiro Nakata et Ibuki dans le laboratoire.

L'ingénieur Yoshihiro Nakata collabore aux recherche d'Hiroshi Ishiguro et développe Ibuki.

Photo : Radio-Canada / Hélène Morin

Le professeur Ishiguro est persuadé qu’à force de scruter les êtres humains, les robots comme Erica pourraient aller beaucoup plus loin. Ils pourraient apprendre à imiter nos réactions et même nos émotions. À cette fin, des caméras cachées dans les yeux d’Erica filment ses interlocuteurs. On pourrait arriver à décoder les mécanismes qui régissent les émotions humaines, rêve le roboticien. Et même ceux qui régissent l’humour. Ça peut prendre des années, mais c’est possible. On pourrait créer des robots équipés des mêmes mécanismes. Son équipe a récemment fabriqué un second robot pour épier les comportements humains. C’est celui d’un enfant, baptisé Ibuki.

La tête d'Ibuki, à l'extérieur du laboratoire

Ibuki peut sortir à l'extérieur du laboratoire

Photo : Radio-Canada / Hélène Morin

Contrairement aux autres robots du laboratoire, il peut sortir à l’extérieur et aller à la rencontre des gens. Il roule en se dandinant légèrement. Ses concepteurs espèrent que les humains interagiront avec lui plus longuement qu’avec les robots adultes comme Erica. Lorsque les gens parlent à un enfant, ils sont plus patients, indique l’ingénieur Yoshihiro Nakata, fidèle collaborateur du professeur Ishiguro. Ils s’attendent à ce que son développement cognitif soit moins évolué que celui d’un adulte. Ils lui parlent plus lentement, ils amplifient leurs gestes pour se faire comprendre. Cela permettra à Ibuki de collecter encore plus d’information sur ses interlocuteurs.

Tromper la solitude

Si le professeur Ishiguro arrive à fabriquer des robots dotés d’émotions, suffiront-ils à combler nos besoins sentimentaux? Une émotion générée par des équations mathématiques et des algorithmes serait-elle aussi valable qu’une émotion humaine? À cela, le professeur répond que les émotions humaines aussi peuvent être feintes.

Nous sommes installés au comptoir d’un salon privé, dans un restaurant traditionnel du quartier Gion, à Kyoto. C’est vendredi soir. Le tournage est terminé et pourtant, le professeur ne semble pas pressé de rentrer chez lui, à Osaka.

Le professeur Hiroshi Ishiguro et la journaliste Dominique Forget dans un restaurant de Kyoto, à travers un cadre de porte.

Le professeur Hiroshi Ishiguro et la journaliste Dominique Forget discutent dans un restaurant de Kyoto.

Photo : Radio-Canada / Michel Riverin

Devant le chef qui prépare des tempuras, il parle de solitude.

Les gens qui vivent seuls, isolés, peuvent perdre leur humanité. Les robots androïdes peuvent les aider en leur tenant compagnie.

Hiroshi Ishiguro

Déjà, une version rudimentaire des robots d’Hiroshi Ishiguro a été testée dans des centres pour personnes âgées au Japon. Le robot, baptisé Télénoïde, ressemble à un enfant, mais sans visage, sans sexe, sans membres. Les personnes âgées qui ont du mal à parler avec les humains arrivent à communiquer avec Télénoïde, rapporte le professeur. Parce que son apparence est neutre, les participants peuvent imaginer ce qu’ils veulent.

Télénoïde et une chercheuse discutent

Télénoïde et une chercheuse des laboratoires d'Hiroshi Ishiguro discutent.

Photo : Radio-Canada

Les robots, nos égaux?

La veille, à l’Université d’Osaka, j’ai rencontré le philosophe Tora Koyama. Il collabore avec le professeur Ishiguro et réfléchit à la place que les androïdes pourraient prendre dans la société du futur. Certains philosophes occidentaux considèrent qu’une relation est valable uniquement si elle se développe entre deux humains, capables d’exprimer des sentiments réciproques, dit-il. Il n’est pas entièrement d’accord. Pour moi, il est normal qu’il existe des relations de différentes natures et qu’un humain puisse développer un lien d’attachement à une machine. Certains d’entre nous, soulève-t-il, passent déjà plus de temps avec leur téléphone cellulaire qu’avec leur conjoint. Tora Koyama pense même qu’à terme, les robots auront certains droits.

Ils ne seront pas nos égaux, je ne crois pas. Mais ce sera comme la relation qui existe entre un parent et un enfant.

Tora Koyama
Tora Koyama, face à la caméra, à l'extérieur, sur la campus de l'Université d'Osaka.

Tora Koyama est philosophe, il collabore aux recherches d'Hiroshi Ishiguro.

Photo : Radio-Canada / Hélène Morin

Cette perspective ne semble pas troubler les chercheurs qui travaillent dans le laboratoire. Pour eux, il est normal que la société se transforme. Il y a 200 ans, les personnes handicapées au Japon n’étaient pas reconnues comme des humains à part entière, souligne l’ingénieur Kohei Ogawa. C’était comme les esclaves aux États-Unis. La société a évolué et elle va continuer de changer. À partir du moment où un robot pourra comprendre ce que je dis et exprimer des émotions, je pense qu’on devra le traiter comme un être humain.

Un robot androïde pourrait-il nous surpasser, prendre le contrôle du monde et nous éliminer, comme Arnold Schwarzenegger dans Terminator? Le professeur Ishiguro esquisse un rare sourire. À Hollywood, ils sont toujours en train d’imaginer que les robots vont détruire le monde. Je trouve ça fou. Je préfère les films japonais, où les robots sont des amis.

L’amour au temps des robots, un reportage de la journaliste Dominique Forget et de la réalisatrice Hélène Morin, à Découverte, dimanche, 18 h 30.

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