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De mauvais souvenirs ravivés par la mort de Marylène Levesque

Condamné à la prison à perpétuité pour le meurtre de sa conjointe, il obtient une libération conditionnelle et tue à nouveau. C’était en janvier 2020. C’était la même chose en juin 1986. Lorsque l'histoire se répète...

Mme Boudrias consulte des journaux étalés sur une table.

Lise Boudrias a conservé les copies de plusieurs journaux qui ont été publiés dans les jours suivant la mort de son amie Elisabeth Dallaire.

Photo : Radio-Canada / Jérôme Labbé

Un meurtre comme celui de Marylène Levesque, commis le 22 janvier dernier à Québec, peut parfois faire ressurgir des souvenirs douloureux à ceux qui ont perdu des proches dans des circonstances comparables.

C’est le cas de Lise Boudrias. Juste d’y penser, à cet événement-là, j’ai encore les larmes aux yeux... Je me souviens : je suis sortie de la maison et j’ai couru autour du bloc tellement ça me faisait mal quand j’ai appris ça, se rappelle la dame de 77 ans.

C’était le 2 juin 1986. Ce matin-là, l’une de ses meilleures amies, Elisabeth Dallaire, a été assassinée dans le stationnement de l’imprimerie où elle travaillait comme réceptionniste, à Boucherville. À 38 ans, elle laissait dans le deuil deux enfants à l’aube de l’adolescence.

Le meurtrier, Gilles Lafleur, profitait depuis peu d’une libération conditionnelle. L’homme de 51 ans avait pourtant été condamné à une peine de prison à vie pour deux meurtres au deuxième degré commis le 16 septembre 1974 à Laval-des-Rapides. Avec une arme à feu, il avait tué sa conjointe, Jacqueline Beaudette, et le père de celle-ci, Pierre Beaudette.

Pour Lise Boudrias, qui nous a contactés la semaine dernière après avoir appris la mort de Marylène Levesque, c’est l’histoire qui se répète.

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Le drame de 1986 avait fait les manchettes des journaux spécialisés dans les affaires criminelles.

Les articles conservés par Mme Boudrias soulignent à grands traits le passé criminel de Gilles Lafleur, condamné avant même le double meurtre de 1974 pour vol et tentative de meurtre dans les années 1960.

C'est sans compter que la détention du principal intéressé ne s’était pas déroulée sans heurt. En 1978, Lafleur avait utilisé une paire de ciseaux pour prendre en otage une femme venue le visiter au parloir du pénitencier de Cowansville, avant de la relâcher après plusieurs heures de négociation.

Lafleur avait néanmoins obtenu sa libération conditionnelle dès l’automne 1985, soit 11 ans après le meurtre de Jacqueline et Pierre Beaudette. Une affaire qui, espérons-le, fera réfléchir nos savants docteurs et psychologues de la Commission des libérations conditionnelles, écrivait le journaliste Alain Saint-Ours dans l’édition du Photo Police publiée quelques jours après le meurtre d’Elisabeth Dallaire.

Une photo d'Elisabeth Dallaire publiée dans Photo Police.

La presse de l’époque référait à la victime comme étant « Elisabeth Rousseau », car celle-ci avait pris le nom de famille de son époux après le mariage. Récemment séparée au moment du drame, la victime a finalement été inhumée sous son nom de jeune fille, « Elisabeth Dallaire ». C’est ainsi que la famille nous a demandé de la présenter.

Photo : Radio-Canada / Jérôme Labbé

C’est à la faveur de cette liberté retrouvée – sous la supervision d’un agent de probation, écrit encore Saint-Ours – que Gilles Lafleur s’était trouvé un emploi à l’imprimerie de l'entreprise Interweb, à Boucherville.

Congédié au bout de cinq mois et désorienté, il avait trouvé une oreille attentive auprès de son ancienne collègue Elisabeth Dallaire, une mère de famille de Belœil récemment séparée. Elle a commencé à vouloir l’aider, se rappelle Lise Boudrias, précisant que son amie avait étudié en travail social.

C’est en voulant mettre un terme à cette relation d’aide, six mois plus tard, qu’Elisabeth Dallaire a trouvé la mort dans le stationnement de son employeur. Connaissait-elle le passé criminel de son bourreau?

Je ne sais pas, admet Mme Boudrias, qui avait reçu Elisabeth Dallaire et Gilles Lafleur chez elle quatre mois avant le drame. Mais j’ai l’impression qu’elle devait le savoir.

Mme Boudrias est assise à une table.

Lise Boudrias est « déçue » et « triste » de voir que, 34 ans après la mort de son amie Elisabeth Dallaire, une autre femme a été tuée par un meurtrier bénéficiant d'une libération conditionnelle.

Photo : Radio-Canada / Jérôme Labbé

La septuagénaire dresse un parallèle entre la mort d’Elisabeth Dallaire et celle, plus récente, de Marylène Levesque, une travailleuse du sexe âgée de 22 ans.

L’accusé dans cette affaire, qui avait déjà été condamné en 2006 à une peine de prison à perpétuité pour le meurtre de sa conjointe, n’aurait jamais dû obtenir de libération conditionnelle, selon elle; pas plus que Gilles Lafleur à l’époque.

Moi, je trouve qu’avant de remettre en libération conditionnelle des gens qui ont fait des meurtres comme ça, on devrait bien étudier la question et ne pas les laisser en liberté à 100 %.

Lise Boudrias, amie d’Elisabeth Dallaire

Mme Boudrias se dit particulièrement choquée d’avoir appris dans les médias qu’une agente de libération conditionnelle – une femme, souligne-t-elle – a pu autoriser le principal intéressé, Eustachio Gallese, à fréquenter des salons de massage pour répondre à [ses] besoins.

Comme si les travailleuses du sexe avaient un statut inférieur! déplore-t-elle.

La crainte d’un autre face-à-face

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la mort de Marylène Levesque a réveillé de bien mauvais souvenirs chez Lise Boudrias, qui dit avoir reçu une lettre de Gilles Lafleur quelques mois après le meurtre d’Elisabeth Dallaire.

Moi, ma peur, c’était qu’il sorte, a-t-elle confié lors de notre entretien, qui a eu lieu dans sa maison de Granby.

Mais il ne sortira plus.

L'arrestation de Gilles Lafleur par deux enquêteurs.

Gilles Lafleur a été condamné pour le meurtre au premier degré d’Elisabeth Dallaire le 25 novembre 1986. Or, techniquement, c’est sa première peine de prison à vie – celle prononcée en 1974 – qu’il a continué de purger après son arrestation, quelques heures après le crime (photo).

Photo : Radio-Canada / Jérôme Labbé

Selon le Service correctionnel du Canada, Gilles Lafleur est décédé le 21 mai 2008 des suites d’une longue maladie à l’hôpital de l’Établissement Archambault, à Sainte-Anne-des-Plaines. Âgé de 73 ans, il était toujours détenu à l'Établissement Drummond, un pénitencier fédéral à sécurité moyenne de Drummondville.

Il a été impossible de savoir si Gilles Lafleur a demandé une autre libération conditionnelle dans les années qui ont précédé sa mort. Les dossiers ne nous sont plus accessibles à partir de 10 ans suivant la date du décès d'un délinquant, nous a fait savoir la Commission des libérations conditionnelles du Canada.

La réflexion a-t-elle eu lieu?

Si une nouvelle Loi sur le système correctionnel et la mise en liberté sous condition a été adoptée par le gouvernement Mulroney en 1992, il est difficile de dire si la Commission des libérations conditionnelles du Canada (CLCC) est aujourd’hui plus stricte ou plus permissive vis-à-vis des détenus qu’à l’époque du meurtre d’Elisabeth Dallaire.

Si les avocats spécialisés en droit carcéral que nous avons consultés s’entendent sur le fait que la « sécurité des Canadiens » a toujours été la priorité des commissaires, ils sont aussi unanimes pour dire que les nominations à la CLCC ont longtemps été le reflet des valeurs des gouvernements successifs, tantôt plus favorables à la réhabilitation, tantôt plus portés à faire preuve de fermeté envers les détenus.

Mais la Commission s’est professionnalisée depuis les années 1990, constate Pierre Tabah, de la firme LCT Avocats. Ça s’est amélioré, ça s’est judiciarisé, et il y a plus de formation, illustre-t-il. Selon lui, cette évolution de la CLCC permet aujourd’hui aux victimes comme aux détenus de mieux faire valoir leurs droits qu’autrefois.

Même si les cas de meurtriers récidivistes sont rares, Me Tabah s’attend néanmoins à ce qu’il soit plus difficile pour les détenus d’obtenir une libération conditionnelle dans les prochains mois, voire les prochaines années. Il serait très surprenant que ça ne le soit pas, estime-t-il.

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