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Quel est le jeu des grandes puissances en Libye?

Turquie, Arabie saoudite, Russie… Une dizaine de pays sont impliqués dans le conflit libyen, appuyant un camp ou l’autre suivant leurs intérêts. Près de dix ans après la chute de Kadhafi, le chaos demeure le maître ultime.

Des hommes et des enfants juchés sur des chars d'assaut agitent des drapeaux libyens dans les rues de Tripoli.

Des Libyens manifestent leur appui au gouvernement d'union nationale, à Tripoli, le 31 janvier 2020.

Photo : Getty Images / MAHMUD TURKIA

Les initiatives diplomatiques se multiplient pour tenter de calmer le jeu en Libye, où les forces du maréchal Khalifa Haftar et celles du gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj continuent de s’affronter malgré une trêve en vigueur depuis le 12 janvier.

Depuis la chute du colonel Mouammar Kadhafi en 2011, le pays, qui dispose des plus importantes réserves africaines de pétrole, est divisé entre factions ennemies.

À l’Ouest, le gouvernement d’union nationale (GNA) reconnu par l’ONU, basé à Tripoli, peine à fonctionner. Le territoire qu’il contrôle s’est réduit comme peau de chagrin face aux attaques des forces du maréchal Haftar.

L’Armée nationale libyenne (ANL) que commande ce dernier, forte de ses succès dans l’est du pays contre les groupes islamistes, a lancé une offensive contre la capitale en avril 2019 avec l’objectif de prendre le pouvoir.

Grâce notamment à des drones fournis par les Émirats arabes unis et possiblement à des mercenaires russes du groupe Wagner, dont la Russie nie cependant la présence en Libye, elle se trouve maintenant aux portes de Tripoli.

Qui est le maréchal Haftar?

Khalifa Haftar devant un mur de béton.

Les troupes du maréchal Khalifa Haftar sont aux portes de Tripoli.

Photo : Reuters / Philippe Wojazer

Ancien général sous le régime du colonel Kadhafi, M. Haftar, 76 ans, a retourné sa veste contre son ancien patron et a dû s’exiler 20 ans aux États-Unis. Il est revenu en Libye en 2011 pour prendre part au renversement du colonel, puis a lancé sa campagne militaire à Benghazi, dans l’est du pays, en 2014.

Avec l’aide de miliciens et de membres des tribus, il a réussi à mettre en déroute plusieurs milices islamistes, dont le groupe armé État islamique, qui s’était implanté dans la région, et d’autres djihadistes proches d’Al-Qaïda.

Le maréchal Haftar bénéficie de l’appui de plusieurs pays. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l'Égypte lui fournissent des armes et des fonds pour payer des mercenaires soudanais et tchadiens. Même si elle le nie, la Russie est soupçonnée, elle aussi, d'aider l’ALN avec des armes, de l'argent et des mercenaires.

Du côté du maréchal Haftar :

  • Russie
  • Arabie Saoudite
  • Émirats arabes unis
  • Égypte

Du côté de Fayez al-Sarraj :

  • Turquie
  • Qatar
Le premier ministre libyen serre la main du président turc Recep Tayyip Erdogan.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a annoncé le 5 janvier le début du déploiement de soldats turcs en Libye pour soutenir le gouvernement d'union nationale.

Photo : Reuters

De l’autre côté, le gouvernement d’union nationale (GNA), présidé par l’homme d’affaires Fayez al-Sarraj, est issu d’un accord politique signé au Maroc en décembre 2015. Il est notamment appuyé par les Européens, inquiets de l’effondrement des institutions étatiques et de la montée du groupe armé État islamique dans ce pays qui borde la Méditerranée.

On pourrait dire, grosso modo, que le GNA, depuis qu'il a été imposé à Tripoli au printemps 2016, a été soutenu par la communauté internationale en général, en particulier l'Italie, le Royaume-Uni et les États-Unis, affirme Jason Pack, consultant, spécialiste de la Libye et chercheur non résident au Middle East Institute.

Cependant, précise l’analyste, depuis que les milices alignées avec le GNA ont besoin d’appui pour résister aux attaques du maréchal Haftar, ces pays ne se sont pas vraiment précipités à son secours.

Seule la Turquie l’a fait, envoyant notamment des troupes, des conseillers et du matériel militaire aux forces alliées au GNA.

Grâce à cela, les Turcs ont une emprise sur les forces alignées avec le GNA, explique M. Pack. Ils peuvent choisir de ne pas déployer plus de drones, de ne pas fournir plus de mercenaires ou plus de programmes de formation. Le GNA dépend entièrement d'eux, ce qui leur a permis d’en extraire des concessions majeures.

Lorsque vous avez un allié qui a besoin de votre soutien et qui n'a pas d'autre alternative, vous pouvez en tirer des concessions.

Jason Pack, consultant, spécialiste de la Libye et chercheur non-résident au Middle East Institute.

Ankara et Tripoli ont ainsi signé, fin novembre, en plus de l’accord de coopération militaire, un traité de délimitation maritime, très contestable en vertu du droit international, qui donne à la Turquie des droits de forage en Méditerranée orientale, dans une zone qui recèle d’importants gisements de gaz.

La Grèce, déjà critique des activités d’exploration gazière de la Turquie, a fortement décrié cet accord qui, selon elle, empiète sur ses frontières maritimes.

Un navire pétrolier turc.

Le 27 novembre 2019, le GNA et la Turquie ont signé un protocole d'entente fixant leur frontière maritime commune en mer Méditerranée.

Photo : Reuters / Murad Sezer

L’islam politique en toile de fond

L’appui des uns et des autres s’explique aussi par des considérations religieuses, soutient Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe à Moscou.

Ainsi, l’Arabie saoudite, l’Égypte et les Émirats arabes unis appuient le maréchal Haftar qui représente, pour eux, un rempart contre l’islam politique et contre les Frères musulmans, qu’ils redoutent comme la peste.

Le GNA, disent-ils, est assisté par des milices islamistes qu'ils craignent de voir prendre le pouvoir en Libye. Dans la continuité des printemps arabes, on a vu que l’islam politique avait tendance à remporter la mise lorsque les régimes s’effondraient, affirme M. Delanoë. Ainsi, au Caire, quand Hosni Moubarak a dû partir, les Frères musulmans ont pris le pouvoir et en Tunisie aussi, l’islam politique est sorti plus fort de la révolution.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui soutient Al-Sarraj, est proche de cette mouvance, tout comme le régime du Qatar, frontalement opposé aux autres pétromonarchies du Golfe.

La Russie, pour sa part, se trouve dans l’autre camp, celui du maréchal Haftar. Si Moscou a appuyé officiellement l’accord de l’ONU qui a mis en place le gouvernement d’union nationale, dans la pratique, c’est autre chose.

Un homme est agenouillé sur un missile transporté par un camion dans la forêt.

Ce missile scud de fabrication russe a été retrouvé à Junine, au sud-est de Tripoli, le 3 septembre 2011.

Photo : Reuters / Youssef Boudlal

Les relations de la Russie avec la Libye datent du temps du colonel Kadhafi, rappelle M. Delanoë. L'armée libyenne est massivement équipée de matériel ex-soviétique, qu’il fallait entretenir, réparer, il y avait là un réservoir de contrats pour la Russie. […] Ce sont des contrats assez juteux qui ont été balayés par l'intervention de l'OTAN en 2011 et depuis la Russie a travaillé à reconstruire son influence.

Les Russes mènent des activités de déminage et de protection de sites pétroliers depuis plusieurs années. Plus récemment, ils auraient participé aussi à la formation et à l'entraînement de l’ALN.

C’est sûr qu'il y a une présence sur le terrain, pense M. Delanoë, mais pas d’envoi de troupes de combat. Le soutien qu’apportent les Émirats arabes unis et l'Égypte à cet égard est plus musclé que ce que font les Russes.

La présence de mercenaires russes du groupe Wagner, une organisation paramilitaire privée liée au Kremlin, a été signalée en Libye depuis plusieurs mois, mais les autorités nient être impliquées. Moscou cherche à développer des contacts avec le plus grand nombre possible d’acteurs de la crise libyenne, pense Igor Delanoë. Ils ne veulent pas donner l’impression de tout donner à Haftar.

MM. Haftar et Lavrov s'apprêtent à se serrer la main.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, accueille le maréchal Khalifa Haftar lors d'une rencontre à Moscou, le 14 août 2017.

Photo : Reuters / Sergei Karpukhin

Ce dernier s’est rendu à plusieurs reprises à Moscou pour demander une assistance militaire, mais il n’a pas obtenu tout ce qu’il demandait.

Haftar aurait souhaité une intervention musclée, à la syrienne, il aurait voulu voir la Russie venir à son secours de manière affichée, mais ça a été un soutien plus feutré.

Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe à Moscou.

Et, dans la mesure où la Russie n’est qu’une parmi plusieurs puissances externes qui appuient Haftar, elle ne peut lui dicter sa conduite. Son assistance n’est pas non plus inconditionnelle. Pour compliquer encore le portrait, des milices toubous, proches du général Haftar, et des milices touarègues, qui sont plutôt du côté du GNA, se disputent le contrôle des gisements pétroliers dans le sud du pays.

Le rôle des Occidentaux

En théorie, les Européens soutiennent le gouvernement de Tripoli, mais dans la pratique les lignes sont floues. La France a ainsi été accusée de soutenir l'ALN après la découverte, en juillet 2019, de missiles antichars français dans un quartier général du maréchal près de Tripoli. Le gouvernement français a nié les avoir fournis aux rebelles.

Les Américains, pour leur part, ont d’abord salué le « rôle significatif du maréchal Haftar dans la lutte contre le terrorisme et la sécurisation des ressources pétrolières de Libye », avant de faire marche arrière et d’insister sur l’importance d’éliminer l’ingérence étrangère dans le conflit.

Photo de groupe.

À Berlin, le 19 janvier, la chancelière Angela Merkel avait invité les deux chefs libyens, mais aussi des représentants de onze pays impliqués dans le conflit libyen, dont la Turquie, la Russie, les États-Unis, la France, l’Italie, la Chine et l’Égypte, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Algérie et les Émirats arabes unis, dans l'espoir de parvenir à un cessez-le-feu durable.

Photo : Reuters

La stabilité de la Libye est vitale pour les Européens puisque ce pays est une des plaques tournantes du trafic de migrants en direction de l’Union européenne. Les Européens craignent qu’une aggravation du conflit n’entraîne une nouvelle vague de migrants, en plus de permettre l'essor de groupes djihadistes à leurs portes.

Réunis à Berlin le mois dernier à l’initiative de la chancelière allemande, Angela Merkel, les représentants de onze États, dont la Turquie et la Russie, se sont engagés à respecter un embargo sur les armes et à ne plus interférer dans les affaires libyennes. Ces efforts diplomatiques se poursuivent avec des négociations à Genève entre hauts responsables du GNA et du camp du maréchal Haftar afin de définir les conditions d'un cessez-le-feu durable.

Avec les informations de Agence France-Presse, et Reuters

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