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Une grève générale des enseignants suivie d’une loi spéciale : le chemin inévitable?

Des grévistes marchent et brandissent des pancartes qui dénoncent les compressions en éducation.

Les grands syndicats d’enseignants sont engagés dans divers moyens de pression depuis de nombreuses semaines.

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Camille Gris Roy

Les grands syndicats d’enseignants de l’Ontario sont passés en vitesse supérieure cette semaine avec une nouvelle série de grèves. Après plus de deux mois de moyens de pression dans certains cas, quelle est la prochaine étape de ce conflit de travail?

Ce que les syndicats veulent faire, c’est faire monter la pression graduellement résume Gilles LeVasseur, qui enseigne la gestion et le droit à l’Université d’Ottawa.

Donc à travers la province, d’abord, on a informé le public qu’il y a une situation difficile et qu’il y a une grève qui s’en vient. La deuxième des choses, c’était de faire comprendre au gouvernement qu’on est prêt à continuer à négocier, mais aussi au même moment à faire pression. Pour faire comprendre que oui, ça affecte la population, les élèves, la société, mais qu’on veut régler le problème, observe-t-il.

On y va étape par étape.

Gilles LeVasseur, professeur de gestion et de droit

En suivant cette logique, et s’il n’y a aucun développement majeur dans les négociations, il s’attend à ce qu’une grève générale soit déclenchée d’ici quelques semaines.

Louis Durand, professeur de gestion à l'Université Laurentienne, pense aussi que les syndicats sont face à ce choix.

Au niveau syndical, on ne veut pas trop perturber les parents et les enfants. Mais cette semaine, dans certains conseils, c'est trois jours de grève : donc on est proche de la grève générale déjà. S'il y a un chaos de plus en plus grand dans le secteur de l'éducation, sans gain, ils doivent songer aux stratégies.

Impact pour population

Et la décision est délicate pour les syndicats, qui ne veulent pas perdre l’appui du public, généralement favorable à la cause jusqu’ici.

Le soutien qu'on voit chez les parents s’explique probablement par les coupes qu’on voit en éducation, estime la politologue à l'Université d'Ottawa Geneviève Tellier.

Les parents voient ce qui arrive dans les écoles, certains s'inquiètent de voir leurs enfants ne pas recevoir tous les services auxquels ils pensent qu’ils ont droit.

Geneviève Tellier, professeure à l'Université d'Ottawa

Et à ce jeu-là, ce n’est pas le gouvernement qui s'en tire gagnant pour le moment, note-t-elle. D’ailleurs, le gouvernement a fait une mesure audacieuse en disant : on va prendre en charge les frais de garde si jamais il y a des grèves. Et ça a été reçu de façon un peu mitigée pour les parents. On se pose un peu la question : pourquoi ne pas prendre cet argent-là et l’investir ailleurs? Donc ça n’a pas nécessairement augmenté l'appui de la population pour le gouvernement, comme espéré.

Mais plus le conflit dure, plus la sympathie du public risque de s’effriter. Actuellement, ça fonctionne bien parce qu'on est capables d'en prendre, commente Gilles LeVasseur. Arrive un moment où on va être déçus de la discussion, de la négociation, du fait qu'on n’a pas d’entente et les gens vont se dire : oui on est prêts à vous appuyer, vous écouter, mais pas au détriment de notre enfant et de la qualité de l’enseignement qu'on vit tous les jours.

Des enseignants tiennent des pancartes, y compris une avec le message « aucune coupure en éducation ».

Les grèves des syndicats se poursuivent.

Photo : Radio-Canada

En plus des jours sans école, il souligne que les enfants sont pénalisés par l’annulation des activités parascolaires en raison des grèves du zèle. Les grèves génèrent également une charge de travail supplémentaire pour les municipalités, qui dans bien des cas offrent des options de garde d’enfants, selon M. LeVasseur.

À plus long terme, l’impact serait aussi mesurable sur la société en général. On peut penser aux journées de travail qui sont perdues pour les enseignants et les parents qui doivent rester à la maison, donc il peut y avoir très certainement un effet économique, dit Geneviève Tellier. Ça peut aussi amener de l'insécurité et de l'instabilité; or, les entreprises aiment bien un climat social stable.

Loi spéciale inévitable?

Une grève générale pourrait toutefois être coupée court par une loi spéciale, même si cette option n’est pas envisagée pour l'instant, selon le gouvernement.

Je ne serais pas surprise, reconnaît Geneviève Tellier.

Par contre, les tribunaux ces derniers temps ont rendu un peu plus difficile le recours systématique aux lois spéciales, donc faut faire la preuve que la loi est justifiée et démontrer qu'on a tout essayé avant d’en arriver là, rappelle-t-elle.

Gilles LeVasseur s’attend à ce qu’une loi spéciale tombe après une ou deux semaines de conflit provincial complet, bien que ça ne réglerait pas tous les problèmes. Au départ, la loi spéciale va imposer un mécanisme d'arbitrage et une procédure de négociations, mais on enlève un rapport de force aux syndicats.

Le problème, c'est que ça affecte la culture organisationnelle du système d'enseignement, la confiance que les enseignants ont dans le système scolaire, le moral. Donc ces situations-là sont difficiles.

Qu’est-ce qui fera débloquer les choses?

Pour l’instant, l’échec des négociations laisse présager cet envenimement des relations. Le gouvernement Ford a vraiment une ligne de conduite très précise, rappelle Geneviève Tellier. C’est l'atteinte de l'équilibre budgétaire.

Et comme il y a une loi qui a été adoptée à l'automne qui limite les augmentations salariales à 1 % dans le secteur public, ça serait difficile pour le gouvernement de reculer. Sinon ça pourrait aussi envoyer le message à d’autres employés de la fonction publique, qui auront aussi des conventions collectives au cours des deux prochaines années, que c'est possible de demander plus.

Photos du président de la FEEO, Sam Hammond, à gauche, et du ministre ontarien de l'Éducation, Stephen Lecce.

Le président de la FEEO, Sam Hammond, à gauche, et le ministre ontarien de l'Éducation, Stephen Lecce, s'accusent mutuellement de mauvaise foi quant à la teneur des négociations.

Photo : La Presse canadienne

Mais il pourrait y avoir une marge de manœuvre ailleurs que dans les salaires, conclut Geneviève Tellier. Notamment si l’état des finances publiques va mieux que prévu, ce qui n’est pas impossible parce que l'économie va bien en ce moment en Ontario. Là, ça pourrait aider. Le gouvernement dirait : voici, je suis prêt à mettre sur la table tant d’argent supplémentaire, peut-être pas en hausse de salaire, mais ça pourrait être en avantages sociaux par exemple ou pour la taille des classes.

À l’approche d’un budget provincial, le gouvernement a peut-être déjà une bonne idée de cette marge de manœuvre, selon Geneviève Tellier.

Gilles LeVasseur pense que le gouvernement aurait aussi intérêt à mieux expliquer ses réformes en éducation, s’il y tient, et à accompagner les enseignants. Par exemple, il faut préparer les jeunes à la science et la technologie. Mais la question, c’est comment?

Bientôt des grandes manifestations?

Pour l’instant, le mouvement se limite surtout aux actions des syndicats; on n’a pas vu de grandes manifestations ou de grands rassemblements dans les rues pour réclamer la fin du conflit.

Le gouvernement Ford est plutôt immunisé contre les manifestations, remarque Geneviève Tellier. Il y en a eu beaucoup depuis qu’il a été élu. Alors, de grandes foules dans les rues, le gouvernement s’y attend. Ce n’est pas impossible non plus que ça se produise.

Dans ce cas, ce qui sera intéressant de surveiller, c’est à quel point les parents vont être aussi dans la rue. Si les syndicats sont capables d'amener les parents avec eux, ça montrerait encore plus l'appui dans la population et on sait que le gouvernement est un peu sensible à ça; sa popularité est quand même basse.

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Toronto

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