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Mine Frontier : dilemme au pays des sables bitumineux

Vue aérienne d'une forêt en hiver.

L'emplacement du projet Frontier comporte des milieux humides et des forêts anciennes qui risquent de disparaître sur des milliers d'hectares de superficie.

Photo : Radio-Canada / Louis Blouin

Le gouvernement Trudeau donnera-t-il le feu vert à la mine Frontier, l’un des plus grands projets d’exploitation de sables bitumineux du Canada? Un refus serait considéré comme une « agression » par le premier ministre de l’Alberta. Comment concilier les intérêts économiques de l’Ouest et l’objectif d’un Canada « carboneutre » en 2050? Regard sur un projet controversé, symbole d’un clivage beaucoup plus grand au pays.

L'emplacement prévu du projet Frontier n’est pas accessible par la route. Il faut prendre de l’altitude pour le voir du ciel. Notre petit appareil quitte Fort McMurray et survole d’énormes mines déjà bien enracinées dans le paysage : Suncor, Syncrude.

Nous longeons l’imposante rivière Athabasca. Le ciel est clair, l’horizon dégagé. La forêt boréale s’étend à perte de vue.

Le pilote nous prévient que l'endroit est en vue. Des zones humides, des conifères et un réseau de petits lacs sont figés dans la glace. Le pilote s’enthousiasme, il vient d’apercevoir un orignal.

Des carrés blancs sont découpés dans la forêt : des zones d’essai. Les arbres y ont été coupés pour tester le sol et y confirmer la présence de sables bitumineux.

C’est ici, à une centaine de kilomètres au nord de Fort McMurray, que l’entreprise britanno-colombienne Teck Resources voudrait créer une immense mine de sables bitumineux. La superficie du projet serait de 292 kilomètres carrés, soit l’équivalent de la ville de Mississauga.

Le mégaprojet de 20 milliards de dollars permettrait d’extraire 260 000 barils de pétrole par jour. C’est un très gros projet dans la mesure où il représente 10 % de la production totale de sables bitumineux en Alberta, qui est déjà importante, fait remarquer Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal et expert en politiques énergétiques.

Survol du site du projet Frontier

« Un crime contre la nature »

Les membres de la communauté autochtone de Fort Chipewyan, plus au nord, seraient parmi les premiers à subir les effets de cette exploitation. Ce sont nos terres traditionnelles. C’est là que mes parents chassaient, où nous allions pêcher du poisson et cueillir des baies. C’était notre garde-manger, explique Alice Rigney, une militante environnementale qui a grandi à Fort Chip.

Songer à éventrer la terre et créer une mine dont la taille fait la moitié de la ville d’Edmonton, c’est un crime contre la nature.

Alice Rigney, militante environnementale

L’été dernier, l'Agence canadienne d'évaluation environnementale et l'Agence de réglementation de l’énergie de l’Alberta ont conclu dans un rapport conjoint que le projet est dans l’intérêt public en raison de ses retombées économiques, malgré des répercussions majeures sur l’environnement et l’usage traditionnel des terres par les Autochtones.

Quelque 14 000 hectares de milieux humides sont appelés à disparaître, y compris une perte irréversible de 3000 hectares de tourbières.

Le projet est susceptible d’entraîner des effets environnementaux négatifs importants sur les milieux humides, les forêts anciennes, les espèces en péril dépendantes des milieux humides et des forêts anciennes, le pékan, le lynx du Canada, le caribou des bois, la harde de bisons du lac Ronald ainsi que la biodiversité, peut-on lire dans le rapport, qui énumère une longue série de recommandations pour en atténuer les répercussions.

Le parc national Wood Buffalo, désigné site du patrimoine mondial par l’UNESCO, est situé à 25 kilomètres au nord de l’emplacement du projet Frontier. Ce trésor naturel est justement menacé par les changements climatiques.

Alice Rigney en bordure de la rivière Athabasca.

Alice Rigney, une militante environnementale originaire de Fort Chipewyan, en bordure de la rivière Athabasca.

Photo : Radio-Canada / Louis Blouin

À Fort Chipewyan, en aval des mines de sables bitumineux, Alice Rigney a vu son environnement changer au cours des dernières décennies. Le niveau de la rivière Athabasca a beaucoup baissé, influant sur le mode de vie de sa communauté.

Ce pétrole est une malédiction, déplore-t-elle. Quand ils auront récupéré la dernière goutte, de quoi [l'emplacement] aura-t-il l’air?

Teck Resources parle d’un projet responsable sur le plan environnemental. Par écrit, un porte-parole de l’entreprise explique que la réhabilitation du site se fera progressivement, ce qui permettrait de restituer des portions de territoire plus rapidement.

Alors qu’Ottawa pèse le pour et le contre, Teck Resources a d'ailleurs annoncé lundi dernier qu'elle se fixait l'objectif d'être neutre en carbone d'ici 2050 en ayant recours à de nouvelles technologies et en s'alimentant de sources d'énergie propre, notamment.

La soumission réglementaire pour le projet Frontier a été l’une des plus détaillées et complètes dans l’histoire des sables bitumineux, explique l’entreprise. Elle affirme avoir mené une consultation sans précédent et indique avoir signé des ententes avec les 14 communautés autochtones touchées par le projet.

Alice Rigney déplore que ces communautés, y compris la sienne, aient signé des ententes, mais nous n’avons pas le choix, concède-t-elle. Ils iront de l'avant, nous le savons. Ils nous ont acculés, déclare-t-elle. En signant l’entente, les communautés pourront en tirer des bénéfices.

Le projet Frontier en chiffres

  • Durée de vie : 41 ans
  • Début de l’exploitation projeté : 2026
  • Émissions de CO2 : 4 mégatonnes par année (équivalant à 870 000 voitures de plus sur les routes)
  • Retombées économiques : 70 milliards pour les trois ordres de gouvernement
  • Emplois créés : 7000 pendant la construction, 2500 pour le fonctionnement du projet
Bill Loutitt, président et directeur général des Métis de Fort McMurray.

Bill Loutitt, président et directeur général des Métis de Fort McMurray.

Photo : Radio-Canada / Louis Blouin

« Faisons avancer l’Alberta »

Selon Bill Loutitt, président et directeur général des Métis de Fort McMurray, le projet Frontier représente plutôt une occasion à saisir. Il estime que l’entente conclue avec Teck Resources ouvrira des portes aux membres de sa communauté.

C’est pour l’avenir, affirme-t-il. En ce moment, au pays, il n’y a pas d’occasions pour les Autochtones. Nous tentons d’en créer. Il y aura des emplois payants et utiles, affirme-t-il.

Préoccupé lui aussi par les impacts environnementaux, M. Loutitt préfère être aux premières lignes et être engagé dans le processus décisionnel avec Teck Resources. Pour M. Louttit, impossible d’avoir de l’influence de l’extérieur. Vous devez agir de l’intérieur [...] en faisant partie de l’entente.

L’Alberta, en proie à des difficultés économiques, a besoin de ce projet, estime Bill Loutitt, qui s’inquiète du mouvement politique séparatiste qui prend de l’ampleur dans la province. Il faut arrêter ça, et le seul moyen d’y arriver, c’est d’avancer ensemble, expose-t-il.

Mon message à M. Trudeau est le suivant : ''Appuyez ce projet et avançons. Faisons avancer l’Alberta''. C’est l’appui dont l’industrie et l’Alberta ont besoin.

Bill Loutitt, président et directeur général des Métis de Fort McMurray
Jason Kenney, premier ministre de l’Alberta, en entrevue avec le journaliste Louis Blouin.

Jason Kenney, premier ministre de l’Alberta, considère qu'un rejet du projet serait « un message d'agression ».

Photo : Radio-Canada / Louis Blouin

Le bras de fer politique

Si la mine Frontier soulève des questions déchirantes dans cette région du nord de l’Alberta, le dilemme est tout aussi grand à l’échelle nationale pour Ottawa.

La pression venant des Prairies est grande pour que le projet se réalise. Le premier ministre de l’Alberta mène la charge. Il a accepté de nous rencontrer dans son bureau de Calgary. Il ne mâche pas ses mots pour qualifier un possible refus du gouvernement fédéral.

Ce serait un message d’agression, franchement, contre les intérêts économiques essentiels de l’Ouest.

Jason Kenney, premier ministre de l’Alberta

M. Kenney n’hésite pas à utiliser la carte de l’unité nationale. Franchement, ce serait une crise, parce que nous faisons déjà face à un manque de confiance dans la fédération, avec l’expression d’une énorme frustration, particulièrement en Alberta et en Saskatchewan, fait-il remarquer.

Le premier ministre tente de dépeindre cette décision du gouvernement Trudeau comme un référendum sur l’exploitation des sables bitumineux. Si ce projet n’est pas accepté par le gouvernement fédéral, ça envoie le message qu’aucun projet ne sera accepté à l’avenir, et ça, c’est un message épouvantable pour l’économie canadienne, déclare-t-il. Pourquoi voulons-nous donner un monopole aux grandes pétrolières américaines sur les marchés de l’énergie alors que le Canada a une approche beaucoup plus progressiste?

Selon lui, le projet Frontier est le plus avancé sur le plan environnemental de l’histoire du Canada.

Il rappelle avec insistance que l’entreprise a fait ses devoirs auprès des communautés autochtones et que les agences d’évaluation fédérale et provinciale ont donné leur accord. Ce n'est plus qu’une décision politique à prendre pour Justin Trudeau et son cabinet.

Vue aérienne du site du projet Frontier.

La zone qui devrait accueillir le projet Frontier est parsemée de petits lacs.

Photo : Radio-Canada / Louis Blouin

Terrain miné pour Justin Trudeau

Le terrain est miné pour le premier ministre et son cabinet qui doivent théoriquement décider du sort de Frontier d’ici le 28 février prochain. D’un côté, un refus pourrait alimenter encore davantage le sentiment d’aliénation dans les Prairies. De l’autre, une approbation viendrait jeter de sérieux doutes sur la crédibilité de son plan pour atteindre un Canada carboneutre en 2050.

Quoi qu’il fasse, Justin Trudeau semble exposé à des dommages politiques. La saga du pipeline Trans Mountain l’a bien démontré. Quels sont ses choix face au projet Frontier? Le cabinet peut décider de l’approuver, le rejeter ou le retarder, s’est contenté de dire le ministre de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, à la fin de janvier.

C’est certain que M. Trudeau doit aider l’Alberta à réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES) et à diversifier son économie. Ce projet ne va aller ni dans un sens ni dans l’autre. On ne diversifie pas l’économie de l’Alberta et on ne réduit pas les émissions de GES avec ce projet, mentionne Pierre-Olivier Pineau, de HEC Montréal.

Dans une lettre ouverte, l’ancien ministre fédéral des Ressources naturelles Amarjeet Sohi a proposé que le feu vert d’Ottawa soit lié à des conditions. Par exemple : exiger de l’Alberta une loi pour limiter les émissions des sables bitumineux et un plan pour aider le Canada à atteindre son objectif de 2050.

Pour sa part, Jonathan Wilkinson a déclaré la semaine dernière qu’il s’attendait à des actions concrètes des provinces pour lutter contre les changements climatiques. Il a noté au passage que l’Alberta conteste toujours la taxe fédérale sur le carbone.

Or, Ottawa aurait tort d’utiliser ce projet spécifique pour négocier avec l’Alberta, selon Pierre-Olivier Pineau. Il risquerait d’y avoir de la confusion, puisque l’agence fédérale d’évaluation environnementale a produit un rapport plutôt favorable concernant Frontier.

Le vrai défi climatique de Justin Trudeau ne se situe pas vraiment au niveau de ce projet, mais de son plan de match global.

Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC

Il y a des actions à poser, mais ce sont vraiment des actions structurelles. Ici, on parle d’un projet vraiment ponctuel, explique M. Pineau. Selon lui, le gouvernement Trudeau doit encore démontrer comment il compte s’attaquer à la vraie source du problème : la consommation de combustibles fossiles. Nous n’avons pas aujourd’hui de plan de lutte contre les gaz à effet de serre. Pas de plan crédible et vigoureux qui nous amènerait vraiment à une réduction, constate-t-il. Des enjeux auxquels le Canada doit faire face, que le projet Frontier voie le jour ou non.

La rivière Athabasca longe le site du projet Frontier, en Alberta.

La rivière Athabasca longe l'emplacement du projet Frontier.

Photo : Radio-Canada / Louis Blouin

Un projet viable?

Car encore faut-il que Teck Resources soit prête à aller de l’avant. Pour l’instant, l’entreprise affirme qu’elle se concentre sur l’aboutissement du processus réglementaire. Elle reconnaît que le prix du baril de pétrole sera un facteur à considérer pour l’avenir du projet Frontier.

Toute décision future dépendra de facteurs, comme l’issue du processus réglementaire, les conditions du marché et d’autres considérations.

Chris Stannell, porte-parole de Teck Resources

Dans ses prévisions de 2016, Teck Resources prévoyait un prix du pétrole oscillant entre 80 et 90 $ US le baril en 2020, avant d’augmenter par la suite. En ce moment, le West Texas Intermediate (WTI) se négocie à 52 $ US environ. Des experts estiment qu’une mine semblable n’est pas viable avec un prix du baril sous la barre des 75 $ US. « C’est sûr que, d’un point de vue économique, on peut vraiment douter de la viabilité économique de ce projet », estime Pierre-Olivier Pineau.

L’incertitude économique pousse les prix à la baisse. On n'a pas eu de récession économique depuis 10 ans. Si on a une récession économique dans les prochaines années, tout laisse croire que le baril de pétrole va diminuer davantage, analyse-t-il. Tout cela dans un contexte de surproduction mondiale.

Teck Resources pourrait bien hésiter à se lancer si les cours du pétrole ne se redressent pas. D’ici là, le gouvernement Trudeau doit tout de même se prononcer et encaisser les conséquences de sa décision, quelle qu’elle soit.

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