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Le travail de l’ombre du répartiteur qui a pris l’appel 911 du tireur de la mosquée

Simon Labrecque a parlé pendant 50 minutes avec le tireur de la mosquée.

Photo : Radio-Canada / Yannick Bergeron

Louis Gagné

Rassurer, créer un lien de confiance, commander, faire diversion, retenir de l’information : le répartiteur du service 911 qui a pris l’appel d’Alexandre Bissonnette, quelques minutes seulement après qu’il eut abattu six fidèles à la grande mosquée de Québec, a multiplié les stratégies pour convaincre le jeune homme de se rendre aux policiers et de renoncer à s’enlever la vie.

Pour la première fois depuis cette soirée funeste, Simon Labrecque parle publiquement de la conversation surréelle de 50 minutes qu’il a eue avec l’auteur de la tuerie.

Le répartiteur s’est confié au journaliste judiciaire de Radio-Canada Yannick Bergeron dans le cadre de sa baladodiffusion Urgence sur la ligne.

La soirée du 29 janvier 2017 s’annonçait sans histoire au centre d’appels d’urgence 911 de Québec. D’une seconde à l’autre, tout a changé, se remémore Simon Labrecque.

Il est environ 19 h 55 lorsque le centre est subitement inondé d’appels faisant état de coups de feu au Centre culturel islamique de Québec, situé sur le chemin Sainte-Foy, dans l’ouest de la ville.

Informations manquantes

Les répartiteurs ne disposent à ce moment que d’informations partielles. Terrorisés, les appelants peinent à donner des renseignements précis.

C’est flou encore. On ne sait pas si le tireur est encore sur les lieux, s’il est décédé ou s’il a pris la fuite. On n’a aucune idée, explique Simon.

Vers 20 h 10, Alexandre Bissonnette, qui s’est enfui à bord d’un véhicule utilitaire sport de couleur grise, téléphone au 911. Simon Labrecque prend l’appel.

911, ville de Québec?

Euh oui c'est... c'est moi qui étais à la mosquée tantôt, mentionne une voix faible et hésitante au bout du fil.

Pardon? demande Simon.

J’ai dit : "C’est moi qui étais à la mosquée tantôt", répète Alexandre Bissonnette.

C’est vous le tireur?

Oui.

Des policiers sur les lieux de l'attentat de Québec le soir du 29 janvier 2017.

Alexandre Bissonnette a communiqué avec le 911 quelques minutes après avoir abattu six fidèles à la grande mosquée de Québec.

Photo : La Presse canadienne / Francis Vachon

Surprise

Ça m’a surpris de l’entendre, c’est pour ça qu’un moment donné, j’ai dit : "Pardon?", comme si je voulais qu’il le répète, qu’il avoue que c’était lui, se souvient Simon.

J’étais quasiment content qu’il appelle. Si on a un contact, au moins il y a de l’espoir, ajoute-t-il.

Dès qu’il prend la communication, on entend le répartiteur pianoter sur son clavier d’ordinateur. Il consigne immédiatement l’information au dossier.

Je ne sais pas combien de temps il va rester au téléphone, je ne sais pas ce qui va se passer, alors je veux récolter le maximum d’information, explique Simon.

L’auteur de l’appel finit par dire qu’il s’appelle Alexandre Bissonnette.

Ça confirmait le nom qu’on avait. À partir de ce moment-là, on pouvait fouiller dans nos dossiers [pour savoir] à qui on a affaire : un individu criminalisé, un individu [avec une problématique] de santé mentale, etc.

J’avais besoin de savoir il était où, dans quel véhicule, c’était qui, s’il était encore armé et ce qu’il s’en allait faire [...] N’importe quelle information qui nous permet de mieux intervenir, c’est crucial.

Simon Labrecque, répartiteur d’appels d’urgence

Idées suicidaires

Dès les premières minutes de l’appel, Alexandre Bissonnette menace d’attenter à ses jours.

Je pense que je vais juste me tirer dans la tête, lance le jeune homme, qui semble désespéré et en proie à la panique.

Pour maintenir la communication et l’empêcher de commettre l’irréparable, Simon Labrecque cherche à créer un lien avec son interlocuteur.

Il lui pose de nombreuses questions sur ses champs d’intérêt, son domaine d’études, ses livres préférés, etc. Le répartiteur passe rapidement au tutoiement et adopte le diminutif familier d’Alex.

Il réussit à convaincre Alexandre Bissonnette d’immobiliser son véhicule et d’attendre les policiers. Le suspect gare le Mitsubishi RVR en bordure de l’autoroute 40, en direction est, à proximité du pont de l’île d’Orléans.

Bissonnette affirme qu’il a seulement un pistolet en sa possession et qu’il l’a jeté sur le siège arrière.

Un Mitsubishi RVR de couleur grise à l’arrêt, le soir, en hiver. Les portières, le capot et le hayon sont ouverts.

Alexandre Bissonnette a immobilisé son véhicule en bordure de l’autoroute 40, près du pont de l’île d’Orléans. C’est à cet endroit que les policiers ont procédé à son arrestation.

Photo : Radio-Canada

Le tireur s’impatiente

Si les policiers arrivent rapidement sur les lieux, ils n’interviennent pas. L’arrestation du suspect doit être effectuée par le Groupe tactique d’intervention (GTI), qui a besoin de temps pour planifier l’opération.

Alexandre Bissonnette s’impatiente et réitère constamment son intention de se suicider. Chaque fois, Simon s’emploie à le recadrer. Pour l’empêcher de paniquer, il continue de lui poser des questions qui n’ont rien à voir avec l’intervention policière.

Il faut que j’achète du temps, ça fait que je le fais parler de sa vie, je le fais parler de ses choses [...] C’était ça mon "challenge", d’essayer de trouver des points communs.

Simon Labrecque, répartiteur d’appels d’urgence

À quelques reprises, Alexandre Bissonnette demande s’il y a des blessés à la mosquée. Simon Labrecque sait qu’il doit éviter ce piège et rester le plus vague possible.

L’évocation de blessés ou de morts plongerait le suspect dans un état de panique encore plus avancé. Le répartiteur répond à Alexandre Bissonnette qu’il n’a pas eu le temps de s’enquérir de l’état des fidèles de la mosquée.

Je ne voulais pas lui donner plus d’information. Je voulais juste lui faire croire que tout était correct pour les gens [de la mosquée], sachant très bien ce qu’il venait de faire, confie le répartiteur.

Arrestation

Arrivée sur les lieux, l'équipe d'intervention peut enfin procéder à l’arrestation du suspect. Simon n’a aucune communication avec les membres du GTI. À ce moment, les seules informations dont il dispose sur l'intervention lui viennent d’Alexandre Bissonnette. Il s’efforce toutefois de ne rien laisser paraître.

Signe que le répartiteur a réussi à établir un lien de confiance et à exercer un ascendant sur le tireur, ce dernier lui demande ce qu’il doit faire lorsque les membres du GTI lui ordonnent de sortir du véhicule, les mains dans les airs.

Ça fait un petit velours, dans le sens que j’ai réussi à créer le lien avec lui, admet Simon. C’était ça, l’important de l’appel, pis ça s’est bien passé, comme je lui ai promis.

Image d’Alexandre Bissonnette tirée d’une caméra de surveillance. Il est assis sur une chaise, face à une table. Vêtu d’une combinaison blanche, il se prend la tête avec sa main droite. Dans le coin supérieur droit de l’image, on aperçoit une autre prise de vue de la caméra, en plongée. Le sergent enquêteur Steve Girard, de la Sûreté du Québec, fait face à Bissonnette.

Alexandre Bissonnette lors de son interrogatoire qui s’est déroulé au quartier général de la Sûreté du Québec le 30 janvier 2017.

Photo : Radio-Canada

Dès qu’il raccroche, Simon répond à un autre appel, aucunement lié à l'attentat de la mosquée. Ce n’est qu’après un certain temps que sa superviseure lui demande de cesser de prendre des appels pour se consacrer à des tâches administratives, et ce, jusqu’à la fin de son horaire de travail.

Adrénaline

Demeuré calme tout au long de l’appel d’Alexandre Bissonnette, Simon prend alors la mesure de ce qui vient de lui arriver.

Je me suis dit : "Eille! crime, il vient de se passer ça. Je viens de faire ça. C’est comme un petit high d’énergie [...] comme une dose d’adrénaline.

Il lui faudra encore un certain temps avant de saisir pleinement la portée des événements survenus au Centre culturel islamique.

C’est plus dans les jours suivants que j’ai réalisé ce que la mosquée signifiait, l’événement derrière ça, et ne pas le voir [uniquement] du point de vue opérationnel, du point de vue "job". Il s’est passé quelque chose de gros.

Simon Labrecque, répartiteur d’appels d’urgence

L’intervention de Simon Labrecque le soir du 29 janvier 2017 lui a valu une citation d’honneur du Service de police de la Ville de Québec. Il a également remporté le prix du télécommunicateur de l’année 2018. Modeste, le répartiteur avoue ne pas être à l’aise avec ce type de reconnaissance.

Je l’ai acceptée, mais je me suis tout le temps senti mal [...] d’avoir de l’attention positive, pour ma personne, pour un événement négatif qui a impacté beaucoup de familles, confie-t-il.

Simon Labrecque est toujours répartiteur au centre d’appels d’urgence 911 de Québec.


La baladodiffusion Urgence sur la ligne est disponible sur l’application Radio-Canada OHdio. Vous pouvez la télécharger en cliquant sur ce lien.

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