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Sécurité dans les hôpitaux : « une situation épouvantable »

Des agents de sécurité du Réseau de santé Vitalité « lancent un cri du coeur » et se disent « à bout de ressources ».

Un agent de sécurité de la compagnie GardaWorld à l'entrée des urgences du CHU Georges-L.-Dumont à Moncton, au Nouveau-Brunswick.

Un agent de sécurité de l'entreprise GardaWorld à l'entrée des urgences du CHU Georges-L.-Dumont à Moncton, au Nouveau-Brunswick.

Photo : Radio-Canada / René Godin

Nicolas Steinbach

Des hôpitaux laissés par moments sans sécurité, des effectifs réduits pendant plusieurs mois consécutifs, des centaines de quarts de travail non comblés... Voilà la situation dans plusieurs hôpitaux du Nouveau-Brunswick, aux prises avec une pénurie d’agents de sécurité.

Je suis très inquiet de la pénurie d’agents de sécurité à l’Hôpital Stella-Maris-de-Kent et à d’autres établissements, écrit Christien Bastarache le 4 juin 2019 dans un courriel à ses supérieurs et aux représentants de la compagnie de sécurité privée GardaWorld.

Le directeur de la sécurité pour la région Beauséjour au réseau de santé francophone Vitalité s’inquiète du fait que les deux agents de sécurité assignés au petit hôpital rural ont quitté leur poste dans les dernières semaines. Il essaie, dit-il, de pourvoir les postes avec des agents de sécurité venant de l’extérieur.

La façade de l'Hôpital Stella-Maris à Sainte-Anne-de-Kent.

Une pénurie d'agents de sécurité sévit à l'Hôpital Stella-Maris, à Sainte-Anne-de-Kent.

Photo : Radio-Canada

Ce n’est pas acceptable. Comprenez que nous ne pouvons pas laisser des quarts de travail non comblés dans les hôpitaux, poursuit Christien Bastarache.

Il n’est pas le seul à tirer la sonnette d’alarme concernant la diminution des effectifs d’agents de sécurité dans les hôpitaux francophones de la province.

J’ai des gardiens qui me disent qu’ils ont besoin de vacances et certains d’entre eux me disent qu’ils vont quitter s’ils en font plus.

Mathieu D. Albert, superviseur du service de sécurité au CHU Dr-Georges-L.-Dumont, à Moncton

Le 30 mai 2019, Mathieu D. Albert, superviseur du service de sécurité au Centre hospitalier universitaire Dr-Georges-L.-Dumont, à Moncton, lance un cri du coeur.

La capture d'écran d'un courriel.

Dans une série de courriels obtenus en vertu du droit d’accès à l’information par le Syndicat des infirmières et infirmiers du Nouveau-Brunswick et dont Radio-Canada a obtenu copie, Mathieu D. Albert et d’autres employés expriment leurs inquiétudes quant à une pénurie d'agents de sécurité dans les hôpitaux du Réseau de santé Vitalité.

Photo : Radio-Canada

Je ne sais plus quoi dire et même faire, écrit-il, depuis 2006 que je travaille en sécurité, c'est la première fois que nous nous sentons autant mis de côté par une compagnie de sécurité.

Je suis à bout de ressources déjà depuis un bon moment.

Mathieu D. Albert, superviseur du service de sécurité au CHU Dr.-Georges-L.-Dumont à Moncton

Des centaines de quarts de travail non comblés

D'autres documents obtenus par le Syndicat des infirmières et infirmiers du Nouveau-Brunswick, et dont Radio-Canada a obtenu copie, révèlent que les quarts de travail non comblés des agents de sécurité sont en hausse dans les hôpitaux du Réseau de santé Vitalité pour la période de mai à août 2019.

En bout de ligne, on s’attend à ce que GardaWorld respecte le contrat qu’elle a signé avec la province du Nouveau-Brunswick. Avoir un nombre de postes vacants comme ça, ça ne donne évidemment pas des relations fluides, souligne Stéphane Legacy responsable des établissements et de la sécurité au Réseau de santé Vitalité.

Un homme assis à table se tient les mains.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

« C’est évident comme on le voit dans les échanges courriels que ça fait un bout que ça perdure où on a un manque de ressources au niveau des gardiens de sécurité », explique Stéphane Legacy, responsable des établissements et de la sécurité au Réseau de santé Vitalité.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Le 1er juillet 2018, le Nouveau-Brunswick a signé un contrat avec l'entreprise de sécurité privée GardaWorld, dont le siège social est au Québec.

Le contrat, qui se termine le 30 juin 2020, prévoit l'embauche d'agents de sécurité dans les hôpitaux de la province, à l’exception de l’Hôpital régional Dr Everett Chalmers, à Fredericton, et de l’Hôpital du Haut de la Vallée.

Le contrat prévoit une possibilité de renouvellement de deux années supplémentaires.

Saint-Quentin laissé sans surveillance

Nous avons obtenu les seuils de performance de GardaWorld de plusieurs hôpitaux francophones de la province.

L'enseigne de l'hôpital.

Aucun quart de travail n’a été exécuté à l'Hôtel-Dieu Saint-Joseph de Saint-Quentin durant près de quatre mois.

Photo : Radio-Canada

La situation est particulièrement troublante à l’Hôtel-Dieu Saint-Joseph de Saint-Quentin, dans le nord-ouest du Nouveau-Brunswick.

Du 22 juin au 5 octobre 2019, aucun quart de travail n’a été exécuté à l’hôpital par les agents de sécurité de GardaWorld et il n’y a eu aucun remplacement.

Saint-Quentin, une bonne partie de l’été et de l’automne où on n’avait aucun gardien de sécurité sur une capacité de trois postes [qui] sont restés vacants, confirme Stéphane Legacy. Pour nos hôpitaux communautaires, la situation est vraiment délicate, dit-il.

On n’a pas un deuxième Garda dans les régions de Grand-Sault ou Saint-Quentin qui est capable de venir nous aider.

Stéphane Legacy, responsable des établissements et de la sécurité au Réseau de santé Vitalité

Lorsqu’il y a des relais de sécurité à combler comme à l’hôpital de Saint-Quentin, Vitalité cherche d’abord auprès de GardaWorld s'il est possible de trouver un remplaçant, si ce n’est pas le cas, le réseau tente de trouver une agence de sécurité externe. Ce qui n’a pas été possible à Saint-Quentin.

Dans des régions rurales, il y a très peu d’autres agences de sécurité qui sont présentes. Donc le remplacement dans ce cas est pratiquement impossible, souligne Stéphane Legacy.

Une situation inacceptable, selon le Dr Serge Melanson, président sortant de la Société médicale du Nouveau-Brunswick et urgentologue à l'Hôpital de Moncton.

Un homme en gros plan.

La situation des hôpitaux du Nouveau-Brunswick est dangereuse, selon l'urgentologue à l'Hôpital de Moncton Serge Melanson.

Photo : Courtoisie Société médicale du N.-B.

C’est une situation très dangereuse, les agents de sécurité forment la base de la sécurité de l’hôpital, la base des urgences. Lorsqu'un patient devient très agité, violent ou il y a un risque de violence, ce sont les agents qui vont nous appuyer. Si on n’a pas cette main-d’oeuvre, ça met le restant du personnel en grand danger, déplore-t-il.

Stéphane Legacy affirme cependant que, durant cette période sans agent de sécurité à Saint-Quentin, il n’y a pas eu de situation qui aurait pu mettre le personnel à risque.

Une situation qui perdure

Dans une note interne de Vitalité du mois d’août 2018 et dont Radio-Canada avait obtenu copie, on apprenait qu’il y avait eu 76 départs d’agents de sécurité cette année-là. Le taux de roulement des agents de sécurité était alors de 82 %.

On n’est pas satisfaits de la façon dont GardaWorld respecte leur contrat.

Stéphane Legacy, responsable des établissements et de la sécurité au Réseau de santé Vitalité

On est encore là, donc un haut taux de roulement qui veut dire de la formation à de nouveaux employés avec les départs. Donc c’est quand même beaucoup de travail, confirme Stéphane Legacy.

Une affiche «sécurité» sur une porte à l'intérieur d'un hôpital.

Le Réseau de santé Vitalité estime avoir besoin de 90 agents à temps plein répartis dans ses 11 hôpitaux pour assurer la sécurité de ses installations.

Photo : Radio-Canada / René Godin

Dans un rapport du mois de septembre 2019, GardaWorld faisait état de 48 départs durant l’année et de 28 postes non pourvus dans les deux réseaux de santé à la grandeur de la province.

Les salaires offerts aux agents de sécurité sont la principale raison de leurs départs.

Évidemment, pour la question de rétention et recrutement, le salaire est quand même un défi. Il y a de la compétition pour ces employés-là au niveau de la communauté, confirme Stéphane Legacy

La situation semble cependant s’être améliorée récemment. Dans un échange avec le Réseau de santé Vitalité le 31 janvier 2019, GardaWorld affirme que quatre postes sont actuellement vacants à Vitalité et que deux autres le seront à la fin de la semaine prochaine. La compagnie indique toutefois que le taux de roulement demeure un enjeu important.

« On n'a pas eu de réponse positive à notre demande »

Déjà en 2018, une note interne stipulait que le taux horaire devait être haussé de 3 $ l'heure pour aider au recrutement et assurer une meilleure rétention des agents de sécurité.

Cette hausse de salaire représente une hausse annuelle du budget de sécurité de 750 000 $ par année pour l’ensemble du Réseau de santé Vitalité.

Un gros plan sur un écusson de gardien de sécurité.

C’est le Réseau de santé Vitalité qui dicte les taux horaires des agents de sécurité de GardaWorld. Vitalité affirme avoir fait une demande au gouvernement pour bonifier le financement, mais sans succès.

Photo : Radio-Canada

Stéphane Legacy affirme que le réseau a fait des demandes répétées de financement au ministère de la Santé au cours des deux à trois dernières années, mais qu’elles sont restées vaines. On n’a pas eu de réponse positive à notre demande au niveau budgétaire, indique-t-il.

Il affirme avoir, à nouveau, fait une demande de financement de 750 000 $ pour le prochain budget, qui sera déposé en mars 2020.

Il faut agir. Ces dernières années, ça a été un fléau, on a eu beaucoup de difficulté à avoir une équipe stable.

Stéphane Legacy, responsable des établissements et de la sécurité au Réseau de santé Vitalité

Le ministre de la Santé, Hugh Flemming, n’était pas disponible pour répondre à nos questions. Dans une déclaration écrite, le porte-parole du ministère de la Santé indique : Le gouvernement est préoccupé et surveille la situation de près. Les recommandations des régies régionales de la santé aideront à déterminer la meilleure voie à suivre pour renforcer ces services essentiels dans nos hôpitaux.

L’opposition libérale à Fredericton estime, de son côté, que la situation est inacceptable. Je suis extrêmement inquiet et insatisfait de voir les résultats de GardaWorld, indique Jean-Claude D’Amours, député d’Edmundston-Madawaska-Centre et porte-parole en santé pour l’opposition officielle.

Portrait de Jean-Claude d'Amours.

Le député Jean-Claude d'Amours se dit inquiet et insatisfait des résultats de l'entreprise GardaWorld (archives).

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Jean-Claude D’Amours estime cependant que le financement est une responsabilité partagée. Selon lui, le Réseau de santé Vitalité aurait pu puiser dans ses surplus pour hausser les salaires des agents de sécurité.

Je pense qu’un moment donné on ne peut pas tourner en rond tout le temps et il ne faut pas attendre qu’un autre nous vienne à la rescousse lorsqu’on a les moyens de faire les changements nécessaires pour la sécurité de nos travailleurs et de la population, fait valoir Jean-Claude D’Amours.

Le personnel médical est à risque

L’urgentologue à l’Hôpital de Moncton et président sortant de la Société médicale du Nouveau-Brunswick, Serge Melanson, est sans équivoque : Il faut trouver un nouveau fournisseur.

Pour moi c’est clair que l’épreuve [de GardaWorld] est un échec. Ils n’ont pas été capables de nous fournir les mesures de sécurité nécessaires pour garder notre personnel [et] nos patients en sécurité dans nos hôpitaux, souligne le Dr Melanson.

Selon lui, la pénurie d’agents de sécurité place le personnel médical à risque. Il y a eu des situations où il n’y a pas eu assez d’agents de sécurité pour être bien capables d’accompagner les équipes en cas de code blanc, et donc on demande plus de responsabilités au personnel médical : d’intervenir dans des situations très dangereuses, affirme-t-il.

Une femme, les bras croisés.

Paula Doucet, présidente du Syndicat des infirmières et infirmiers du Nouveau‑Brunswick, est elle aussi déçue des services de GardaWorld.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

La présidente du Syndicat des infirmières et infirmiers du Nouveau-Brunswick, Paula Doucet, est du même avis. Selon elle, GardaWorld a été incapable de fournir les services stipulés dans son contrat avec la province.

La situation est épouvantable. Il y a des hôpitaux où, pendant des jours, des soirs, des nuits, il n’y aucun garde de sécurité de disponible pour venir remplacer les quarts de travail laissés vacants.

Paula Doucet, présidente du Syndicat des infirmières et infirmiers du Nouveau-Brunswick

Le 11 mars dernier 2019, l’infirmière Natasha Poirier s’est fait sauvagement agresser, l'accusé est le conjoint d’une patiente du CHU Dr.-Georges-L.-Dumont à Moncton. En plus de blessures physiques comme une fracture du nez, des ligaments déchirés aux mains et un œil au beurre noir, l’infirmière a subi une commotion cérébrale.

Natasha Poirier chez elle, en entrevue.

L'infirmière Natasha Poirier a été attaquée par le conjoint d'une patiente le 11 mars dernier au CHU Dumont à Moncton, au Nouveau-Brunswick (archives).

Photo : Radio-Canada

L’accusé dans cette affaire comparaît lundi en Cour provinciale à Moncton, où il doit subir son procès pour voies de fait ayant causé des lésions corporelles.

Paula Doucet estime que cet événement est possiblement lié au fait qu’il n’y avait pas assez de sécurité ce jour-là.

Je ne sais pas combien d’autres incidents comme celui-ci ça va prendre pour les réseaux de santé et le gouvernement pour faire ce qu’il faut afin d’assurer la sécurité du personnel médical dans les hôpitaux, indique Paula Doucet.

Elle aimerait que la province prenne exemple sur le modèle de sécurité de l’Hôpital régional Dr Everett Chalmers, à Fredericton.

Dans ce cas, les agents de sécurité ne sont pas employés par le secteur privé, ils sont des syndiqués du Réseau de santé Horizon. Le taux horaire de ces agents sont ceux du Syndicat canadien de la fonction publique, soit de plus de 20 $ de l’heure.

Les incidents impliquant des agressions sont en hausse

Les signalements de codes blancs sont à la hausse au Réseau de santé Vitalité, selon des documents obtenus par le Syndicat des infirmières et infirmiers du Nouveau-Brunswick et dont Radio-Canada a obtenu copie.

Les codes blancs sont déclenchés lors d’un signalement de comportement agressif, quand un individu représente une menace pour la sécurité du personnel, lorsqu’il y a une intrusion armée ou dans le cas d’une prise d’otages.

Le président sortant de la Société médicale du Nouveau-Brunswick, le Dr Serge Melanson, confirme que des incidents violents sont en augmentation dans les hôpitaux de la province. En grande partie en raison de problèmes de toxicomanie à la hausse, problèmes de santé mentale et des longues listes d’attente dans nos urgences qui mènent à des frustrations, dit-il.

Le personnel médical est formé pour ces cas d'intervention, indique le Réseau de santé Vitalité. Le rôle des agents de sécurité est d’établir des cordons de sécurité. Ils ne peuvent pas maîtriser l’individu sans l’accord du personnel de l'hôpital.

Je vous dis que le personnel est en sécurité. Moi, j’ai confiance que les équipes à l’interne sont capables de gérer les situations de crise.

Stéphane Legacy, responsable des établissements et de la sécurité au Réseau de santé Vitalité
Des gens rassemblés en groupe devant un immeuble, pancartes en main, sur lesquelles on peut lire « mettez fin à la violence au travail » (archive)

Une nouvelle manifestation organisée par Syndicat des infirmières et des infirmiers du Nouveau-Brunswick se tiendra lundi à 9 h devant le palais de justice de Moncton pour lutter contre la violence dans les hôpitaux.

Photo : Radio-Canada / Patrick Lacelle

L’agent de sécurité est un membre de l’équipe et n’agit pas comme un policier, fait valoir Stéphane Legacy. Selon lui, l'absence d’agents de sécurité en cas de code blanc ne met pas le personnel plus à risque.

Évidemment, quand il manque des membres à une équipe, ça hypothèque un peu l’équipe, mais nos gens à l’interne ont été formés pour agir dans des situations comme celle-là, dit-il.

L’urgentologue Serge Melanson est en désaccord. Quand on n’est pas capables de bien combler une pleine équipe en cas de code blanc, ça met à risque tout le monde, parce qu’affronter quelqu’un qui est sous l’influence de la méthamphétamine, qui n’est pas capable de raisonner, nécessite beaucoup de main-d’oeuvre et d’expertise, dit-il.

Sans les gardes de sécurité, qui ont vraiment une formation de base beaucoup plus approfondie que nous, je pense que c’est tout à fait inacceptable, indique le Dr Melanson.

GardaWorld a décliné notre demande d’entrevue.

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