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La souffrance incomprise des électrosensibles

Des scientifiques se disent inquiets à propos des radiofréquences et de leurs répercussions sur la santé humaine et animale.

Photo : iStock

Palpitations, sensations de brûlure, trous de mémoire, insomnie, etc. Les symptômes rapportés par les électrosensibles sont bien réels, a reconnu la santé publique dans un rapport en 2016. Mais quatre ans plus tard, plusieurs d'entre eux se sentent toujours seuls, puisque leur mal n’est pas reconnu et que le ministère de la Santé tarde à appliquer des recommandations en ce sens.

Les personnes se disant hypersensibles aux radiofréquences - elles seraient entre 2 % et 15 % de la population, selon les études analysées par l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) - doivent se battre pour faire reconnaître cette maladie et obtenir des services appropriés.

Mes enfants ont eu des accommodements pendant plusieurs années parce que je me suis battue, dit Stéphanie (nom fictif), une avocate de la région de Montréal, qui a demandé de taire son nom afin de ne pas nuire à sa pratique et de ne pas identifier ses enfants. Stéphanie affirme notamment que la borne wi-fi de la classe de sa fille a été désactivée et que son fils a été scolarisé à la maison pendant un certain temps par des enseignants de la commission scolaire. Deux de ses trois enfants et elle-même ont reçu un diagnostic du Dr Louis Jacques, spécialiste en médecine du travail et en santé publique, ainsi qu'en médecine préventive, au Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM).

On pensait que ça arrivait juste aux autres.

Stéphanie
Un antenne de télécommunication

Une antenne de télécommunication

Photo : Radio-Canada / Benoit Jobin

Syndrome d’hypersensibilité aux champs électromagnétiques, écrit le Dr Jacques dans une lettre expliquant son diagnostic et recommandant de limiter leur exposition aux différentes sources de radiofréquences. Il est l’un des rares médecins au Québec à faire ce genre de diagnostic alors que l’électrosensibilité n’est pas reconnue comme une pathologie.

Aujourd’hui, je vais mieux et mes enfants aussi. On a appris à contrôler notre environnement pour minimiser le plus possible notre exposition aux champs électromagnétiques, dit-elle. Stéphanie ajoute qu'il n'y a plus de wi-fi à la maison et que tous les appareils à la maison fonctionnent avec un câble.

Des symptômes qui demeurent inexplicables

Parmi ses recommandations, l’INSPQ demandait notamment au ministère de la Santé et des Services sociaux d’assurer la prise en charge des gens qui se disent hypersensibles aux radiofréquences, concluant que leurs problèmes de santé demeurent inexpliqués.

Mesures proposées

  • Poursuivre la veille scientifique sur les effets possibles des radiofréquences, notamment sur l’utilisation du téléphone cellulaire à long terme.
  • Favoriser le maintien d’une expertise dans ce domaine au Québec et le développement d’un réseau d’échange avec d’autres experts sur le sujet.
  • Mettre en place des outils d’information, qui permettraient à la population d’avoir accès aux données scientifiques les plus récentes sur le lien entre l’exposition aux radiofréquences et leurs effets sur la santé des populations.
  • Proposer des mesures pour venir en aide aux personnes rapportant des symptômes qu’elles attribuent aux radiofréquences.
  • Collaborer à des projets de recherche, qui permettraient de faciliter la mise en œuvre des autres mesures proposées.

Source : Évaluation des effets sur la santé des champs électromagnétiques dans le domaine des radiofréquences, INSPQ

Des cinq mesures proposées, lesquelles ont été adoptées et de quelle manière ont-elles été déployées jusqu'à maintenant? Le ministère de la Santé et des Services sociaux répond par courriel que bien qu’aucun effet néfaste sur la santé n’ait été démontré à ce jour, nous continuons à suivre ce dossier attentivement et nous maintenons à jour les informations disponibles à la population, entre autres via le site Internet Quebec.ca.

Pour formuler ces recommandations en 2016, l’Institut national de santé publique du Québec s'est penché sur la question des effets des champs électromagnétiques sur la santé humaine. Comme aucune étude n’a été menée au Québec, elle en a analysé des dizaines qui ont été effectuées ailleurs dans le monde. La grosse conclusion qu’on pourrait tirer, c’est qu’il n'y a pas de lien à faire entre les symptômes qui sont rapportés par les gens qui se disent hypersensibles et l’exposition aux champs électromagnétiques, explique Mathieu Gauthier, physicien et conseiller scientifique à l’INSPQ.

Un homme devant une bibliothèque contenant des livres.

Mathieu Gauthier, physicien et conseiller scientifique à l’INSPQ.

Photo : Radio-Canada

Les problèmes de santé que ces gens-là rapportent ont une cause. Il faut traiter les symptômes et essayer d’améliorer la qualité de vie des gens, estime cependant M. Gauthier.

L'exemple de la Suède et de l'Autriche

Un expert en médecine du travail de Québec, le Dr Pierre L. Auger, estime qu'à l’instar de la Suède, l’hypersensibilité aux champs électromagnétiques devrait être reconnue comme un handicap au Québec ou, du moins, qu'un test diagnostic doit être développé pour trancher la question. Du point de vue médical, on n’a pas de test. Comme les tests de provocation pour les asthmatiques. Ce serait utile. Ce serait peut-être justement un champ de recherche dans le moment : essayer de trouver une technique pour nous permettre de déceler si, oui ou non, c’est vrai comme pathologie, explique-t-il.

En Autriche, un protocole pour diagnostiquer et traiter les gens qui disent en souffrir a été mis au point, alors qu’au Québec, ce n’est toujours pas un diagnostic reconnu. Aliénés en zone électromagnétique, plusieurs électrosensibles finissent pourtant par vivre en reclus, alors que d’après le Dr Pierre L. Auger, ils ne doivent pas être méprisés. Supposons que ce soit strictement psychologique, les maladies psychiatriques, on ne commence pas à les mépriser, on s’en occupe. Faire la même chose avec ces gens-là, dit-il.

Un homme assis sur un fauteuil.

Dr Pierre L. Auger, expert en médecine du travail

Photo : Radio-Canada

Lui-même sceptique au départ, il affirme que son opinion a changé au cours des dernières années quand il a été confronté à certains cas de professionnels très crédibles, dit-il, insistant tout de même sur le fait que certains cas sont moins crédibles et qu’il faut toujours regarder les facteurs psychologiques.

Il pense notamment à une physiothérapeute qui se disait sensible aux champs électromagnétiques, qui n’arrivait plus à travailler. Dr Auger raconte qu’elle a finalement ouvert sa propre clinique, un lieu où elle contrôle son exposition et qui lui permet de travailler à temps plein. Il fait la comparaison avec les gens qui développent une hypersensibilité à certains produits chimiques après y avoir été surexposés. « Ils développent à peu près le même genre de symptômes », affirme le Dr Auger. Ça entre dans le groupe des maladies multi système d’origine inconnue. Là-dedans, il y a ce qu’on appelle en anglais MCS (multiple chemical sensitivity)ou hypersensibilité environnementale.

L’autodiagnostic

Monique Piché et Michel Matte se disent aussi électrosensibles. Aujourd’hui retraité, le couple de Lévis a fait carrière en informatique. Lui comme programmeur-analyste, elle comme conseillère et formatrice. Depuis plusieurs mois, ils ne vont plus au théâtre et ils évitent les restaurants aux heures d’achalandage. Ils se sont équipés d’appareils pour mesurer l’intensité des ondes électromagnétiques et ils ont acheté certains vêtements pour s’en protéger. Le téléphone, la tablette, l’ordinateur et tous les autres appareils fonctionnent avec un câble à la maison. Ils n’ont pas de cellulaire.

C’est devenu insupportable et les médecins ne trouvaient rien.

Monique Piché
Une femme et un homme assis côte à côte.

Michel Matte et Monique Piché se disent électrosensibles.

Photo : Radio-Canada

Monique se trouve beaucoup plus affectée que Michel. Elle doit se tenir loin des lignes à haute tension, du wi-fi et des cellulaires, entre autres. Elle se dit hypersensible aux hautes et aux basses fréquences. Michel affirme être plus sensible aux hautes fréquences, soit tout ce qui est sans fil, mais rien pour l’empêcher de fonctionner, précise-t-il. Au cours des trois dernières années, Monique explique que différents symptômes sont apparus graduellement : troubles digestifs, palpitations, étourdissements. C’est après avoir campé plusieurs jours loin des sources de wi-fi qu’elle dit avoir fait certains liens.

Un homme tient une casquette dans ses mains.

Monique et Michel portent cette casquette lorsqu'ils vont à l'extérieur. Le tissu contient de l'acier inoxydable.

Photo : Radio-Canada

On était bien, on dormait comme des bébés. On n’avait pas d’autres problèmes. Quand on est revenu à la maison, ça a recommencé, dit-elle. Le couple a fait appel à Jean-Claude Morin, un maître-électricien de Magog, pour les aider à diminuer la concentration des champs électromagnétiques dans la maison.

Un homme en regarde un autre prendre des notes.

À l'aide de différents appareils, l'électricien Jean-Claude Morin s'affaire à mesurer les champs électromagnétiques à différents endroits dans la maison.

Photo : Radio-Canada

Des gens comme eux, qui en viennent à leur propre diagnostic d’hypersensibilité sur la base d’une pénible recherche au fil du temps, le Dr Paul Héroux affirme qu’il en a rencontré beaucoup.

Un homme travaille assis à l'ordinateur.

Dr Paul Héroux, physicien et directeur du programme de santé au travail du département d’épidémiologie biostatistique et santé au travail à l’Université McGill.

Photo : Radio-Canada

Pour ce physicien et directeur du programme de santé au travail du département d’épidémiologie biostatistique et santé au travail à l’Université McGill, il n’y a aucun doute : les champs électromagnétiques ont des effets sur la santé. Lignes à haute tension, radio AM, radio FM, télévision, ordinateurs, téléphones sans-fil, tours de télécommunications, cellulaires, wi-fi : les sources d’exposition aux champs électromagnétiques se multiplient toujours de plus en plus, note le professeur Héroux. Il affirme que de nombreuses études effectuées sur des animaux démontrent clairement que ces radiations sont cancérigènes.

On a utilisé 4300 rats, pis 2500 souris, et sur ces animaux-là, on avait trois, quatre fois plus de tumeurs. Est-ce que vous voulez des meilleures preuves que ça?

Dr Paul Héroux

Il y a des gens parfois qui me disent : “Vous êtes biaisé, Dr Héroux”. Essayez de convaincre des rats et des souris d’avoir plus de tumeurs!, lance-t-il.

Un homme devant son ordinateur

Dr Paul Héroux, physicien et directeur du programme de santé au travail du département d’épidémiologie biostatistique et santé au travail à l’Université McGill.

Photo : Radio-Canada

Selon le Dr Héroux, il y a des preuves scientifiques très claires démontrant que les ondes doivent être contrôlées, mais il y a une industrie très importante qui ne veut pas que ça se fasse, soupçonne-t-il. Un autre physicien, Jérôme Poulin, n’est pas de cet avis. Il faut comprendre que les compagnies sont là pour faire de l’argent. Elles paient pour mettre de l’énergie dans leurs antennes. Elles veulent mettre le moins d’énergie possible, mais juste garantir que ça fonctionne, affirme-t-il. Ayant déjà réalisé des mesures sur le terrain, il se veut rassurant.

Un homme tient un téléphone cellulaire dans ses mains.

Jérôme Poulin, physicien

Photo : Radio-Canada

Si on compare les moniteurs de bébé, les radios analogues CB de communication, la radio AM, la radio FM, ce sont toutes des sources qui sont nettement plus élevées en termes d’exposition et d’intensité, quand on mesure dans notre environnement, que les ondes cellulaires, explique Jérôme Poulin.

Dans un souci de sensibilisation

Monique Piché et Michel Matte se disent conscients que leur souffrance n’est pas concrète. Malgré tout, ils constatent que la majorité de leurs proches les respectent tout de même. C’est certain qu’ils nous ont dit qu’ils ne comprennent pas, mais on leur a expliqué. Ils vont respecter qu’on puisse ne pas avoir un cellulaire longtemps près de nous. Ils vont fermer tout simplement, ils prennent congé de leur cellulaire le temps qu’on est là, dit Monique.

Elle espère que la population prenne conscience du fait que nous sommes de plus en plus exposés aux ondes électromagnétiques et que les gens prennent des mesures pour limiter leur exposition. Pour nous, c’est le mal du siècle, c’est un mal sournois, renchérit Michel. Les technologies, c’est du 3G, 4G et puis là on s’en va vers le 5G. C’est de plus en plus nocif et il faut que les gens en prennent conscience.

Il faut tenir les appareils loin du corps, ajoute Stéphanie, voulant elle aussi sensibiliser les gens à la prudence. Les problèmes de santé surviennent, à mon avis, en cas de surexposition. Admettant que les études scientifiques ont tout de même certaines limites et que le risque zéro n’existe pas, l’INSPQ dit continuer de surveiller la littérature scientifique à ce sujet.

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