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Analyse

Trump et Nétanyahou enterrent le processus d’Oslo

Donald Trump tape sur l'épaule de Benyamin Nétanyahou.

Le président des États-Unis, Donald Trump, et le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, ont participé à une conférence de presse à la Maison-Blanche le 28 janvier 2020.

Photo : Getty Images / Alex Wong

Annoncé depuis près de trois ans comme le « deal du siècle » par Donald Trump, le « plan de paix » annoncé le 28 janvier à la Maison-Blanche, en présence d’un Benyamin Nétanyahou aux anges, est censé représenter une proposition réaliste de paix entre Israéliens et Palestiniens.

Ce 28 janvier, on a vu deux proches alliés, Trump et Nétanyahou, échangeant des regards complices et attendris devant les caméras. Les signes d’une alliance étroite, presque fusionnelle, entre un président et un premier ministre qui ont tous deux, chacun dans son pays, la justice aux trousses.

Mais derrière cette mise en scène arrivant à point nommé, avec d’évidentes arrière-pensées politiciennes, une réalité grave : la Maison-Blanche tourne désormais le dos à certains principes historiques que même les administrations républicaines du passé persistaient à respecter.

Dans les accords d’Oslo signés en 1993, on affirmait le principe de deux futurs États – juif et palestinien –, avec continuité territoriale, destinés à vivre côte à côte comme des égaux.

Malgré une évolution sur le terrain qui, depuis 30 ans, a démenti ces beaux principes (la colonisation juive intensive en Cisjordanie, la domination militaire absolue d’Israël), cela restait l’objectif répété – au moins, du bout des lèvres, ailleurs dans le monde et même à Washington – pour le long terme. Avec des résolutions de l’ONU et des déclarations répétées qui parlaient sans cesse d’une solution juste et négociée pour les Israéliens et Palestiniens.

Aujourd’hui, c’est fini. On ne fait même plus semblant. Ce « plan » israélo-américain (et non pas israélo-palestinien, puisque les Palestiniens n’ont rien eu à voir dans son élaboration) abandonne l’idée d’une négociation entre deux entités égales.

Ce texte envoie aussi à la poubelle toute référence aux fameuses frontières de 1967 – celles qu’on voit encore sur les cartes, tenues pour intangibles par l’ONU et par le droit international – comme devant fonder un futur accord entre les deux parties.

Deux hommes se serrent la main devant Bill Clinton.

Bill Clinton a présidé à la Maison-Blanche la signature des accords d’Oslo le 13 septembre 1993 entre Israël et la Palestine, représentés par le premier ministre israélien Yitzhak Rabin (à gauche) et le leader palestinien Yasser Arafat (à droite).

Photo : Associated Press / Ron Edmonds

Une Cisjordanie nettement diminuée

La Cisjordanie, telle qu’elle apparaît sur les cartes conceptuelles (sic) diffusées par la Maison-Blanche, est un territoire nettement diminué.

Ces cartes, à partir desquelles la Maison-Blanche suggère maintenant de travailler (et qu’elle demande aux Palestiniens d’accepter comme base de discussion, sinon comme un fait accompli), font très bien voir une Cisjordanie largement amputée : en particulier sur son front est, du côté jordanien. Dans les faits, la vallée du fleuve Jourdain serait ni plus ni moins annexée par Israël!

Plus généralement, toutes les implantations, les villages ou lotissements juifs en Cisjordanie établis au fil des ans en défiant le reste du monde, sont reconnues dans le plan comme étant désormais de souveraineté israélienne.

Ce que les cartes proposées ne font pas voir très clairement – grâce à une cartographie « créative » et un peu floue – c’est qu’en plus du rétrécissement marqué de l’espace alloué aux Palestiniens (de l’ordre de 25 % à 30 %), la « Palestine » qui en résulte est une sorte d’« archipel de cantons » – peut-être une douzaine – isolés les uns des autres par des zones entièrement contrôlées par Israël.

On peut donc dire que cette annonce sonne la fin du processus d’Oslo. Un processus qui était déjà moribond et gelé de facto depuis des années, mais jamais officiellement enterré.

Dans l’histoire du conflit israélo-palestinien, c’est une véritable révolution conceptuelle. Pour le dire crûment : c’est une victoire de la droite dure israélienne, qui se voit aujourd’hui, et officiellement, soutenue à 100 % par Washington.

La barrière de sécurité séparant la Cisjordanie des territoires israéliens.

Le projet de plan de paix américain verrait Israël conserver plusieurs territoires arrogés au fil des décennies.

Photo : Reuters / Ammar Awad

La dure réalité du terrain

Pendant un bon nombre d’années, les États-Unis avaient réussi à faire le grand écart entre deux rôles contradictoires : celui de « l’allié fidèle » de l’une des deux parties au conflit, et en même temps, malgré la contradiction, celui de « l’arbitre » auquel le reste du monde (ou une bonne partie) faisait mine de croire.

Toutefois, le parti pris, aujourd’hui, est totalement assumé : Israël et les États-Unis font totalement front commun. Et on demande aux Palestiniens de se ranger, d’accepter la nouvelle réalité, en somme de se rendre. Avec, tout au plus, une discussion possible sur les détails de la carte, ou quelques arrangements administratifs.

Ce plan entérine la dure réalité du terrain, telle que la colonisation israélienne l’a implacablement modifiée au cours des dernières décennies. On peut au moins lui accorder ce mérite d’être « réaliste ».

C’est la politique du fait accompli dans les territoires occupés, que poursuit inlassablement Benyamin Nétanyahou. Il le faisait déjà dans les années 1990 lors de son premier mandat.

Cette politique se voit aujourd’hui consacrée par l’alliance étroite avec ceux qu’il a appelés le 28 janvier « les plus grands amis qu’ait jamais eus l’État d’Israël à la Maison-Blanche » : à savoir, Donald Trump et son gendre Jared Kushner, l’auteur officiel de ce plan.

Que doivent faire maintenant les Palestiniens, selon la Maison-Blanche? D’abord, reconnaître explicitement Israël, non seulement comme État (ce qui a déjà été fait à Oslo), mais comme « État juif ». Ils doivent aussi, dixit Donald Trump, « dénoncer le terrorisme », tout en abandonnant une bonne partie de leurs demandes traditionnelles.

Tout cela, avec (peut-être) la chance de devenir un jour des partenaires dignes de respect et obtenir un « État » à eux. En l’occurrence, un « État » démilitarisé, morcelé géographiquement, à souveraineté limitée (d’un niveau qui se rapprocherait plutôt d’une autonomie « municipale »).

Donc, très en retrait par rapport au territoire actuel de la Cisjordanie, et par rapport aux idéaux historiques de la nation palestinienne, à qui on demande aujourd’hui, en somme, d’assumer son statut de vaincu.

Pour l’habillage « généreux » de l’affaire, le texte prévoit tout de même une période de quatre ans de gel des nouvelles installations de juifs (hors de la vallée du Jourdain). Histoire de donner au leadership palestinien, comme l’a dit Donald Trump, le temps de réfléchir sur la chance extraordinaire qui s’offre aujourd’hui à eux.

Un homme prononce un discours et tient dans ses mains des feuilles.

Le président de l’autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a commenté le plan de paix du président Donald Trump, à Ramallah, le 28 janvier 2020.

Photo : Reuters / Raneen Sawafta

Réactions diverses

Bien entendu, les réactions sont très négatives du côté palestinien.

Le président Mahmoud Abbas a déclaré que Jérusalem n’est pas à vendre, votre complot ne passera pas. On peut également citer Houssam Zomlot, ancien chef de la mission palestinienne à Washington, qui a déclaré à Reuters : Le 28 janvier 2020 restera la date à laquelle les États-Unis auront autorisé Israël à mettre en œuvre un régime d'apartheid à part entière.

Pour autant, tout le monde arabe ne se montre pas uniformément hostile. À la Maison-Blanche, durant l’annonce du plan « Trump-Nétanyahou », on pouvait constater que Bahreïn, Oman et les Émirats arabes unis étaient bien représentés dans la salle.

Beaucoup de pays arabes sont occupés aujourd’hui à normaliser leurs relations avec Israël. Ils ne considèrent plus la question palestinienne comme primordiale. On pense aux Émirats, mais aussi à l’Arabie saoudite, devenue quasiment alliée d’Israël. Sans oublier l’Égypte, dont la réaction officielle dit qu’il faut examiner de façon sincère et attentive la vision américaine.

Hors du monde arabe? Une déclaration gentille du Royaume-Uni, qui parle de proposition éminemment sérieuse. Et puis Nétanyahou a annoncé qu’il allait se rendre à Moscou pour y recevoir, espère-t-il, l’appui de son nouvel ami Vladimir Poutine.

Ce ne sont pas là de bonnes nouvelles pour les Palestiniens.

Dans l’opinion israélienne, on soutient globalement Nétanyahou sur ce sujet, même quand, par ailleurs, on s’oppose à lui pour d’autres raisons, par exemple la corruption de son régime. Une solide majorité d’Israéliens sont aujourd’hui alignés sur des positions dures à l’international, face aux Iraniens, mais également face aux Palestiniens.

L’opposant Benny Gantz s’est rendu à Washington avec Nétanyahou. Il est fondamentalement d’accord avec lui sur ce plan. Quelques dissidences, toutefois : l’ultradroite nationaliste et messianique, qui refuse tout semblant d’État palestinien, crie au scandale.

Et puis, dans ce qui reste de la gauche israélienne, égalitariste et soucieuse des droits des Palestiniens, une très rare voix dissidente, dans l’édition anglaise du journal Haaretz, publiait le 27 janvier un commentaire sous un titre hilarant : Donaldus Trumpus Caesar Set to Reward Provincial Governor Netanyahu With Deal of the Century.

En traduction libre : Donaldus Trumpus Césarus accorde à son gouverneur provincial Nétanyahus le deal du siècle.

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