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Actes et propos haineux : « Le Québec n’est pas pire et n’est pas mieux » que les autres

Benjamin Ducol.

Benjamin Ducol, directeur général adjoint au développement stratégique et scientifique du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence

Photo : Radio-Canada / Ahmed Kouaou

Ahmed Kouaou

Alors qu'on souligne le troisième anniversaire de l’attentat de la mosquée de Québec, le débat reprend de plus belle sur la montée des actes et des propos haineux dans la province.

Benjamin Ducol, directeur général adjoint au développement stratégique et scientifique du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV), brosse un tableau de la situation au Québec.

En dépit de l’absence de statistiques fiables sur le nombre d’actes haineux, on ne peut nier, croit M. Ducol, l’existence d’un discours islamophobe, porté par l’effet amplificateur des réseaux sociaux. En cela, nuance-t-il, le Québec n'est pas différent des autres provinces et pays qui vivent le même phénomène, parfois plus intensément.

M. Ducol convient que les autorités devraient prendre la pleine mesure de la situation et agir en conséquence, sans verser dans l’alarmisme ni dans la minimisation.

Au lendemain de l’attentat de la mosquée de Québec, on croyait déceler une certaine communion qui permettait d’espérer un vivre-ensemble meilleur au Québec. Cet espoir a été quelque peu contrarié. Comment peut-on expliquer cela?

Benjamin Ducol  Effectivement, au lendemain de l’attentat à la mosquée de Québec, il y a eu un phénomène de communion collective. Une grande majorité de gens au Québec ont été choqués, à juste titre, et ont senti dans un grand mouvement d’émotion qu’ils avaient un devoir de solidarité avec non seulement les victimes, mais la communauté musulmane en général. Ça s’est traduit par un tas de manifestations dans les mois qui ont suivi.

Aujourd’hui, ce qu’on voit, c’est qu’il y a quand même une parole islamophobe − il faut la nommer comme telle −, il y a des comportements islamophobes, il y a des discours islamophobes qui existent dans la société québécoise qui ne sont heureusement pas majoritaires, mais qui existent.

La réalité de ces phénomènes-là est compliquée à mesurer, parce qu’on ne dispose pas nécessairement de bons outils pour le faire. C’est-à-dire que les outils qui nous permettent de mesurer l’évolution du phénomène, jusqu’à présent ce sont les statistiques policières, donc ce qui est rapporté auprès des autorités policières et ce qui est enregistré comme tel.

On sait, par les études qui sont faites, que peut-être 98 ou 99 % des incidents ou des situations qui peuvent concerner des actes haineux en tout genre ne sont jamais signalés aux autorités policières. Donc, on imagine un phénomène où on connaît 1 % de la réalité et où on ne connaît pas 99 % de la réalité cachée. Il devient alors extrêmement difficile de savoir si on est dans un effet d’augmentation, de continuité ou de diminution.

A priori, et encore une fois c’est basé sur des éléments partiels parce qu’on n’a pas de bonne image statistique, ce qu’on voit c’est quand même une forme de discours qui est très virulent, notamment un discours anti-musulman plus virulent qui a plus d’écho par l’effet des médias sociaux et d’Internet.

Du côté du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, on a à peu près trois quarts des signalements effectués qui vont concerner des choses qui se passent en ligne (des commentaires en bas des pages de journaux en ligne, des publications sur les médias sociaux). Internet a un peu démultiplié cette parole haineuse.

Une main sur un clavier d'ordinateur portable.

L'anonymat aidant, les réseaux sociaux sont devenus des espaces de propagation de propos haineux.

Photo : iStock

Quelle est justement l’ampleur du phénomène dans les médias sociaux?

B. D. Il y a toujours eu de la parole haineuse et il y aura toujours des paroles haineuses envers les groupes identifiables à un moment donné de l’histoire. Aujourd’hui, les musulmans, les communautés musulmanes sont l’objet de cette parole haineuse de manière plus conséquente qu’auparavant. Aujourd’hui, l’effet d’amplification se fait effectivement à travers Internet et les médias sociaux, pour tout un tas de raisons liées à la fois à la manière dont on communique sur ces plateformes et aussi à ce que ces plateformes encouragent ou n’encouragent pas.

Ce que je veux dire par là, c’est que les médias sociaux et Internet plus généralement laissent une large part à l’anonymat. Et l’anonymat est quelque chose d’extrêmement bénéfique, mais qu'il peut être aussi extrêmement dangereux, en ce qu’il fait sauter le vernis moral ou le vernis de bienséance qu’on a tous dans la rue.

Malheureusement, sur Internet, l’effet de l’anonymat fait que les gens se permettent de mal se comporter sans avoir à craindre la désapprobation des autres, des comportements de sanction ou des reproches qu’on pourrait leur faire. Donc ça, ça encourage une parole haineuse qui se libère plus facilement sur Internet qu’elle se libérerait dans la réalité ou dans la rue.

La deuxième chose, c’est l’effet de circulation. Grâce aux médias sociaux, quelque chose qui aurait été vu par deux ou trois personnes est aujourd’hui vu et touche des centaines, voire des milliers de personnes.

Par exemple, une agression islamophobe qui va être filmée va être redistribuée en ligne. La bonne chose, c’est qu’on la rend visible, et la mauvaise chose, c’est qu’il y a des centaines ou des milliers de personnes qui se sentent concernées en disant : C’est quelqu’un comme moi qui a été victime de ça. Du coup, ça crée un effet de diffusion de la victimisation qui rend les gens insécures et en porte-à-faux avec la société en se disant : Si c’est arrivé à cette personne-là, pourquoi ça n’arriverait pas à moi?.

En même temps, on entend aussi ce discours qui nous invite à dédramatiser ce qui se dit sur le « défouloir » des réseaux sociaux et à ne pas nous en inquiéter outre mesure.

B. D. C’est effectivement devenu un défouloir. C’est un défouloir à la fois quand on parle de discours haineux, mais on peut le voir aussi dans les commentaires en bas d’articles de journaux en ligne qui traitent d’autres thématiques. Mais il ne faut pas se méprendre : défouloir, ça a tendance à minorer l’effet et l’impact notamment du discours haineux sur la réalité.

Je ne dis pas que, nécessairement, quelqu’un qui tient un discours haineux ou qui est exposé à un discours haineux va lui-même passer à l’action. Il n’y a pas un effet automatique d’entraînement là-dedans, mais à mesure qu’on le normalise, les gens ont un effet d’habituation. C’est comme en toute chose : on s’habitue à la violence, on s’habitue à la haine, malheureusement.

Et ça, c’est extrêmement pervers d’un point de vue collectif et d’un point de vue de société, parce qu’en ayant cette amplification, cette chambre d’écho, ce n’est pas juste un défouloir, ça devient la trame d’arrière-fond dans laquelle on vit au quotidien. Et ça, c’est extrêmement dangereux pour l’effet de légitimation que ça va avoir sur des comportements.

Par exemple, des gens qui vont trouver tout à fait légitimé de tenir des propos désobligeants vis-à-vis de quelqu’un, parce qu’il y a une petite chicane, une embrouille, vont tout de suite utiliser l’agression verbale avec des caractéristiques identitaires, homophobes, islamophobes, etc. En disant : Je peux le dire, parce que finalement tout le monde le dit sur Internet. Ça participe d’une banalisation d’un discours haineux.

Des policiers dans une salle de réunion.

Des policiers du Service de police de la Ville de Québec assistent à une formation sur les crimes haineux.

Photo : Radio-Canada

Vous disiez que peu d’incidents haineux sont signalés à la police. Cela est-il symptomatique d’une rupture de confiance entre les victimes de ces actes et les autorités?

B. D. Les statistiques officielles, qui sont fondées sur des données policières, sont complètement déconnectées de la réalité du phénomène. Du côté du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, on a fait un sondage il y a deux ans où on a pris un échantillon de 1800 Québécois et on leur a demandé s’ils avaient été victimes d’un crime ou d’un incident haineux au cours des trois dernières années. À peu près 3 % de cet échantillon de 1800 Québécois, très diversifié, disent avoir été victimes d’un crime ou d’un incident haineux. Quand on rapporte ça, 3 % de 1800, on est très, très loin des données policières. On est à un différentiel d’à peu près 98 % entre les données officielles et ce que les gens affirment.

Donc, ça montre bien que les gens sont victimes de ces actes, de ces discours, mais ne veulent pas nécessairement les rapporter auprès des autorités compétentes. Ça peut être les autorités policières, mais ça peut être aussi des autorités comme la Commission des droits de la personne, qui a aussi un mandat d’intervenir sur des situations à caractère haineux.

Cela montre deux choses : il y a effectivement une rupture de confiance de certaines populations envers les autorités, envers certains organismes publics, notamment pour des enjeux parallèles, comme le profilage racial, où il y a l’impression que la parole ne va pas être accueillie ou considérée comme légitime, du point de vue des victimes.

On a eu ça aussi avec les agressions sexuelles, et ça demeure encore le cas aujourd’hui. Longtemps, les personnes victimes d’agression sexuelle n’ont pas voulu se tourner vers les autorités policières en se disant : On ne pas être crues ou on va être mal reçues.

Aujourd’hui, il y a cette double dimension qui existe chez les personnes qui sont victimes de crimes ou d’incidents haineux : de se dire que peut-être les autorités policières ne sont pas formées adéquatement pour accueillir leur parole. Il y a un travail qui commence à être fait, mais qui doit, à mon avis, être poussé de manière plus importante. Du côté de Montréal, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a une unité de crimes et incidents haineux, et a commencé à mettre en place un travail de réflexion, de formation.

Au Royaume-Uni, ça fait à peu près 10 ans que les services de police sont formés pour recevoir la parole de victimes de crimes et d’incidents haineux et, surtout, ont mis en place beaucoup de coopération avec les milieux communautaires. Ce n’est pas juste d’attendre que la parole vienne, mais aussi d’aller la chercher, la faire émerger.

Où se situe le Québec dans tout ça par rapport aux autres provinces canadiennes et au reste du monde?

B. D. Ce qui se passe au Québec se passe aussi dans le Canada anglophone et se passe aussi, de manière plus accentuée, chez nos voisins du Sud, aux États-Unis, et en Europe de manière encore plus importante.

Le Québec n’est pas pire et n’est pas mieux. On a peut-être des fois une image du Québec où on voudrait être une société accueillante et extrêmement tolérante. Ce que la société québécoise est de manière relativement importante. Néanmoins, le Québec a les mêmes défauts que beaucoup de ses voisins. Du coup, en ce qui concerne la montée de l’extrême droite, la montée du populisme, la montée d’une forme d’anxiété dans la population vis-à-vis de l’islam et des musulmans, la question du terrorisme, la question de l’immigration, la question des changements sociaux aussi, eh bien, la population québécoise est finalement à l’image de la population américaine, de la population française, de la population britannique.

Du coup, il y a un effet de cristallisation et de polarisation qui émerge dans la société québécoise, qui se pensait peut-être vaccinée contre ça. Or, la meilleure chose à faire, c’est de se regarder dans la glace et de se dire : on aimerait ça être tolérants, on aimerait ça être le parangon du vivre-ensemble, et si on veut vraiment l’être, ne mettons pas la tête dans le sable et considérons qu’on a les mêmes problèmes qu’ailleurs et qu’on n’est pas, par essence, plus immunisés et plus tolérants à ce genre de phénomènes.

Un des enjeux est que le discours politique est ambivalent, notamment parce que la réalité du terrain n’est pas directement objectivable. Tant que le thermomètre est brisé, n’importe quelle personne peut dire qu’il fait 20 degrés, 10 degrés, 15 degrés. Il n’y a pas de thermomètre objectif pour dire que la température est de 6 degrés.

Je pense qu'il y a un travail à faire de se donner les moyens, de regarder objectivement la situation pour que personne − que ce soit les acteurs politiques, mais aussi les leaders d’opinion, les éditorialistes, certains acteurs de terrain − ne soit en mesure de nier la réalité ou de la déformer. Il faut avoir un bon thermomètre pour être en mesure de mettre tout le monde d’accord et que tout le monde prenne ses responsabilités à partir de là.

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