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  • Envoyée spéciale
  • Retour à Auschwitz-Birkenau

    Une survivante d’Auschwitz raconte l’horreur des camps d’extermination.

    Une tour de surveillance du camp.

    Le camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz a été créé en 1940 dans les anciennes casernes de l’artillerie polonaise à Oswiecim, rebaptisé Auschwitz par les Allemands.

    Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

    Arrêtée par la Gestapo en France, en 1944, avec des membres de sa famille, Ginette Kolinka a été déportée à Birkenau, en Pologne, un des trois camps faisant partie du complexe concentrationnaire d'Auschwitz. Seule à en revenir vivante, la femme de 95 ans témoigne de la peur, de la faim et de l’humiliation devant un groupe de lycéens de Normandie. Pour qu’on n’oublie pas, pour que jamais ça ne recommence.

    Le soleil réchauffe un ciel bleu glacial au-dessus d’Auschwitz en ce matin d’hiver. Ginette Kolinka ne se souvient pas de l’avoir jamais vu comme ça, il y a 75 ans.

    Ginette Kolinka se recueille, les yeux fermés.

    Ginette Kolinka a passé six mois à Birkenau, le camp de rassemblement et d’extermination des juifs d’Europe de l’Ouest.

    Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

    C’est joli quand même, j’imagine que le paysage était le même quand on était au camp, mais jamais, jamais, on ne l’a remarqué.

    Ginette Kolinka, survivante de Birkenau.

    Cette beauté du paysage trouble la survivante du camp de Birkenau. Une sorte de trahison de la mémoire de plus de 1 million de juifs qui ont été tués ici.

    Ginette Kolinka ne vous le dira pas comme ça, non. À 95 ans, elle raconte l’horreur de ses 19 ans d’une façon factuelle déroutante, sans aucun sentimentalisme, mais toujours avec une pointe d’humour. Moi, je peux blaguer là-dessus, pas vous.

    Ginette s’adresse à un groupe de lycéens qu’elle accompagne pendant deux jours. Le voyage éducatif des élèves du lycée Guillaume-le-Conquérant, de Lillebonne, en Seine-Maritime, est une initiative de la région de la Normandie et du Mémorial de la Shoah.

    Des visiteurs passent sous la tristement célèbre enseigne du camp d'Auschwitz où il est inscrit : « Le travail, c'est la liberté ».

    Le complexe d’Auschwitz est constitué de trois camps : le camp principal (Auschwitz I), Birkenau (Auschwitz II) et Monowitz (Auschwitz III). C’était le plus vaste et le plus peuplé des camps de l’univers concentrationnaire nazi.

    Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

    Ces jeunes de 16 à 18 ans ont étudié l’histoire de l’Holocauste en classe, ils ont vu des films, mais c’est pour eux une chance inouïe de pouvoir revenir sur les lieux d’un sombre chapitre de l’histoire avec l’une des dernières survivantes pour guide, dit Marysse Miller, une des lycéennes du groupe.

    Les personnes comme elle ne sont pas immortelles. Il ne faut pas que la mémoire disparaisse avec elle.

    Marysse Miller, étudiante.

    Je pense que nous, on se doit de raconter ce qui s’est passé pour ne pas que ça se reproduise parce que oui, malheureusement, je pense que c’est possible que l’erreur se répète. C’est pour ça qu’il faut qu’on se souvienne de ce que les gens ont vécu ici.

    Ginette, dont le pas est toujours alerte, prend la jeune fille par le bras. Elle pointe par terre. Là, qu’est-ce que tu vois, toi?, lui demande-t-elle. Le sol, répond Marysse avec hésitation.

    Mais tu ne vois rien, répond Ginette. Moi je suis sûre que là, il y a quelqu’un qui est tombé sous les coups de la kapo et qu’elle continue à taper alors que la personne est par terre. C’est ça, c’est ça Birkenau.

    C’est tout ce qu’on ne peut plus voir des camps d’Auschwitz et de Birkenau, où elle a passé six mois après avoir été arrêtée en 1944 et déportée de la France vers la Pologne, que Ginette Kolinka veut transmettre aux lycéens qu’elle accompagne.

    Le mémorial d'Auschwitz-Birkenau est situé sur les lieux de l'ancien camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz, le plus vaste du Troisième Reich. Il était constitué de trois camps : le camp principal (Auschwitz I), Birkenau (Auschwitz II) et Monowitz (Auschwitz III). Birkenau avait été désigné par le régime nazi pour être le camp de rassemblement et d’extermination des juifs d’Europe de l’Ouest.

    À l’époque, elle avait 19 ans. Elle était accompagnée de son père, Léon Cherkasky, de son petit frère, Gilbert, qui avait alors 12 ans et de son neveu George, 14 ans. Après avoir passé ce qu’elle pense être trois jours et trois nuits entassés dans le wagon d’un train de marchandises, ils sont arrivés désorientés, assoiffés et affamés à la Juden Ramp, la rampe des Juifs. Séparée de sa famille, elle n’a plus jamais revu aucun d’entre eux.

    Un wagon en bois sur la voie de chemin de fer.

    C'est sur une rampe qu'ils avaient construite à côté du chemin de fer que les nazis faisaient la sélection des nouveaux arrivants : les plus forts étaient envoyés à pied au camp, tandis que les plus faibles étaient acheminés en camion directement aux chambres à gaz.

    Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

    Moi, mes sentiments, ils sont restés là. Je n’en ai plus. J’ai honte.

    Ginette Kolinka, survivante du camp de Birkenau.

    J’ai honte parce que justement de m’apercevoir que les autres ont toujours de la peine... mais tant mieux si je suis comme ça. Parce que sinon, si j’étais malade chaque fois que je reviens, même si vous êtes très sympathiques, je ne viendrais pas, lance-t-elle au groupe d’élèves.

    Ginette Kolinka ne compte plus les fois où elle a foulé de nouveau le sol du camp de Birkenau. Elle y revient souvent avec des classes de lycéens français. Mais ces lieux où elle a vécu une cruauté qu’on ne saurait vraiment imaginer, elle ne les reconnaît plus.

    Tout ce que vous lisez, tout ce que vous voyez, tout ce que vous entendez, il ne faut pas dire que c’est exagéré. Non, rien. Au contraire même. Tout est trop faible.

    Ginette Kolinka, survivante de Birkenau.

    Elle ferme les yeux pour raconter. Comme ça, je vois tout et je me rappelle mieux, dit-elle. Devant un vieux wagon de train de bois, sans fenêtre, elle raconte ses premiers instants à l’arrivée.

    On arrivait là, c’était là qu’avait lieu la sélection. C’est là qu’on nous disait "ou tu meurs ou tu vis". Mais on ne le savait pas. On ne le savait pas quand on arrivait que c’est ce qu’ils faisaient. Mais c’est là.

    Je devrais m’écrouler ici aujourd’hui. On devrait tous s’écrouler. C’est la dernière fois que j’ai vu mon père, mon frère, mon neveu vivants.

    Ginette Kolinka, survivante de Birkenau.

    Pour moi, c’est le remords de ma vie. C’est là que j’ai dit à mon père et à mon petit frère de monter sur les camions parce qu’ils étaient fatigués. Ils l’auraient fait de toute façon, on les aurait obligés à le faire puisque l’un était trop vieux, l’autre trop jeune. Mais c’est moi qui leur ai dit. Et ils m’ont écoutée.

    Retour dans l'enfer d'Auschwitz-Birkenau

    L’apprentissage de la cruauté et de l’humiliation orchestrée par les nazis a été immédiat.

    On nous a ordonné de nous déshabiller, complètement. Moi, j’ai six sœurs et on partageait une chambre. Eh bien, je ne les avais jamais vues nues. J’étais très pudique. Mais là, je suis complètement nue devant tout le monde. Ils nous ont rasé la tête et le sexe. Je me tenais devant une table où était assise une kapo. Elle m’a empoigné le bras pour me tatouer. Je ne m’en souviens pas. Ni de la douleur du tatouage, rien. Seulement que j’étais nue.

    Les kapos. Ces gardes, qui étaient sans doute d’autres déportées, dit Ginette, tout le monde les craignait.

    Elles étaient là pour nous mater, pour nous commander. Donc, il ne fallait pas qu'elles soient douces. On les aurait mises avec nous au travail. Ça faisait partie de la tactique de nous affamer, de nous affoler et de nous faire la vie dure. Ça devait être dans les tableaux qu'ils avaient écrits quand ils étaient dans la solution finale, de nous faire garder par des gens qui n'avaient plus de sentiments.

    Les travaux forcés, les coups, la faim, le froid. Ginette ferme de nouveau les yeux et entraîne les étudiants avec elle. Debout devant les coyas, ces lits de bois étroits superposés sur trois étages où les femmes dormaient par six, elle s’étonne qu’ils aient l’air si spacieux dénués des corps meurtris et amaigris qu’elle revoit.

    Il y avait cette mort qui était toujours sur nos têtes et qui nous a empêchés de vivre. Sinon, on a travaillé très dur, c'est vrai, et on recevait des coups, c'est vrai. Mais peut-être que ça ne serait pas terrible s'il n'y avait pas eu au-dessus de nos têtes ces morts, cette mort qui était prête à nous sauter dessus. On craignait les chambres à gaz. On savait comment ça se passait quand ils faisaient leur tri.

    C’est 1,1 million de déportés qui ont été assassinés ici, dont environ 1 million de juifs.

    Une montagne de vieilles chaussures.

    Au moins 1,3 million de personnes ont été déportées à Auschwitz dont 1,1 million de juifs. Parmi ces derniers, près de 1 million y ont été assassinés. Les nazis ont également tué 74 000 Polonais, 21 000 Tsiganes et 15 000 prisonniers de guerre.

    Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

    Au fil de la visite du musée d’Auschwitz, des objets qui leur ont appartenu, artéfacts banals du quotidien, servent de témoins de leur passage. De vielles valises qui ont contenu leur peu de possessions, des montagnes de chaussures, dont de toutes petites qu’ont portées les enfants, un amoncellement de lunettes. Et des cheveux. Aujourd’hui gris de poussière et cassants. Ils étaient vendus à des industriels pour en faire de la toile de jute, raconte la guide polonaise du groupe.

    Dans une des sections du camp d’Auschwitz, 28 bâtiments de brique rouge offrent une lugubre vision de ce qu’était la trop courte vie de ceux qui sont passés ici. Les expérimentations médicales et génétiques, le gaz Zyklon B, le rationnement de nourriture extrême, de la nourriture calculée pour une survie de un à six mois, le froid, la saleté. Le long d’un corridor, les photos des déportés français.

    Pour certains, c’en est trop. Des lycéennes s’éloignent du groupe et fondent en larmes.

    Je ne pense pas qu’on se prépare réellement à ça, explique Nilouène Jourdain. Quand on voit, c’est toujours pire, c’est horrible de voir tout ça. En fait, on n’imagine pas.

    Quand on voit le livre avec tous les noms, c’est incroyable, il y a probablement des milliers de pages avec des centaines de noms sur les pages et ça représente vraiment énormément de personnes. C’est horrible. Moi, je n’arrive même pas à imaginer. Au final, je ne veux même pas imaginer, je pense.

    Nilouène Jourdain, étudiante.

    Le livre des noms dont parle Nilouène Jourdain, c’est celui qui recense 4,2 millions de victimes connues sur les 6 millions de juifs assassinés pendant la Shoah. Il occupe toute une pièce. Ginette Kolinka y retrouve le nom de son père.

    Ginette Kolinka, de dos, feuillette le Livre des noms.

    Le Livre des noms, composé de 58 volumes de 140 pages, mesure 2 mètres de haut et 14 mètres de circonférence. Il contient le nom des 4,2 millions de victimes du génocide identifiées jusqu'à maintenant par Yad Vashem.

    Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

    Peu de temps avant la libération des camps, Ginette Kolinka a été transférée à Bergen-Belsen, Raguhn (camp satellite de Buchenwald) et Theresienstadt, d’autres camps de concentration. Une chance, dit-elle, qui lui a sous doute permis de revenir en vie.

    Elle pesait 26 kilos. Elle était couverte de poux et avait le typhus quand les camps ont été libérés par l’Armée rouge. Mais, encore ici, Ginette parle de chance à son retour en France.

    Moi, j’avais encore une famille qui m’attendait. Qui m’a chouchoutée, qui m’a permis de me refaire une santé. Tout le monde n’avait pas cette chance. Imaginez ceux qui sont revenus complètement seuls et qui ont tout de suite dû se débrouiller.

    Pendant des décennies, elle n’a plus reparlé des camps. Même pas avec son mari, Albert, un ancien prisonnier de guerre, ni avec son fils. Les témoignages dans les écoles, ce besoin de raconter, c’est venu beaucoup plus tard, quand elle est devenue veuve.

    J’avais besoin d’un public, plaisante-t-elle.

    C’est beaucoup ce qui garde Ginette Kolinka en vie et en grande forme aujourd’hui. La volonté de raconter, de passer la mémoire, pour que plus jamais on ne laisse la haine triompher.

    Attention! Dès que vous commencez à dire : moi je n’aime pas ceux-là, moi je n’aime pas ceux-là, c’est un pied dans Auschwitz, dit-elle au groupe de jeunes attroupé autour d’elle. C’est la haine des nazis envers les juifs qui a fait que ce lieu-là a été créé. Ils ont créé pour tuer.

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