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Tragédie en motoneige : « On est sûr d’avoir agi en bon père de famille »

L'homme qui a loué les motoneiges au groupe de touristes français connaissait bien ces derniers. Aujourd'hui, il est secoué par leur disparition.

Le centre de location de motoneiges de Haute-Matawinie.

Les touristes français et leur guide ont loué leurs motoneiges à Saint-Michel-des-Saints, lundi matin, avant d'aller vers La Tuque.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Romain Schué

« Je n’ai pas beaucoup dormi », confie, les larmes aux yeux, Michel Bellerose, debout derrière le comptoir de son magasin, à Saint-Michel-des-Saints, dans la région de Lanaudière.

« Énormément » marqué par ce drame touchant huit touristes français et un guide québécois, le fondateur de Location Haute-Matawinie, l’une des plus importantes entreprises de location et de séjours en motoneige de la province, est, à ses dépens, concerné de près par cette tragédie.

Lundi matin, ce groupe a commencé son expédition en empruntant l’un des sentiers situés quelques mètres plus loin. Avec des motoneiges louées par son entreprise.

Ce jour-là, vers 8 h 30, alors qu’il arrive dans sa boutique, Michel Bellerose croise une connaissance de longue date. Gilles Claude, un Français de 58 ans habitant dans la région des Vosges [nord-est de l'Hexagone] et père de trois biathlètes professionnels. Un habitué du Canada, du Québec et de la région.

« Il était même plus expérimenté que Benoit », lâche-t-il, l’air un peu perdu. Comme s’il avait encore du mal à absorber cet événement.

Ce sont des gens qu’on voit régulièrement, une fois par an, depuis plusieurs années. On a discuté ensemble, ce sont des passionnés. Ce ne sont pas des touristes qui ne connaissaient rien à la motoneige.

Michel Bellerose, fondateur de Location Haute-Matawinie

« Benoit », c’est Benoit L’Espérance, le guide montréalais de 42 ans qui a péri en tentant de traverser la décharge du lac Saint-Jean mardi soir. Il est le seul dont le corps, à l’heure d’écrire ces lignes, a été retrouvé; cinq personnes restent portées disparues.

« C’était la première fois, cette saison, qu’on le voyait », précise M. Bellerose.

Deux personnes répondent à des questions.

François Laplante et Michel Bellerose sont le propriétaire et le fondateur de Location Haute-Matawinie, à Saint-Michel-des-Saints.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

« [Lundi matin] je leur ai donné la main, je leur ai dit d’être prudents », se souvient Michel Bellerose. Au même moment, relate-t-il, une vidéo sur les consignes élémentaires à respecter était projetée. Gilles, comme il l’appelle affectueusement, n’était guère attentif. Mais « ça fait 20, 25 ans qu’il vient ici et il connaît les règles », soutient-il fermement.

« Je pense qu’il connaît même mieux certains sentiers que moi. C’est un passionné de sports mécaniques, un fanatique de motoneige. Ils [les clients] n’avaient même pas besoin de guide. Je les voyais plus, avec Benoit, comme des amis », glisse-t-il.

Pour ces raisons, ce groupe a pu bénéficier des véhicules débridés, avec une vitesse pouvant atteindre 140 km/h, explique-t-il. La vitesse maximale permise en motoneige en sentiers est de 70 km/h.

Des gens qu'on connaissait

Des questions, Michel Bellerose s’en pose énormément. Comment leurs motoneiges ont-elles pu se retrouver sur cette partie du lac Saint-Jean, connue des suiveurs comme un endroit particulièrement périlleux, voire extrêmement dangereux?

Gilles et son guide avaient pourtant signé un document stipulant qu’il ne fallait pas quitter le sentier balisé. Et donc, ne pas s’aventurer sur un lac gelé. « On l’exige pour tous nos clients », rappelle-t-il, en mentionnant avoir des consignes strictes.

Un document à signer par les motoneigistes.

Toutes les personnes voulant louer des motoneiges doivent signer ce document stipulant par exemple que la consommation d'alcool est interdite.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le groupe se serait-il divisé en deux pour traverser ce lac? Michel Bellerose soulève cette hypothèse, alors qu’à ses côtés, un café à la main, François Laplante, le nouveau propriétaire, ne cache pas sa peine.

C’est un drame humain. Une tragédie avec des gens qu’on connaissait.

François Laplante, propriétaire de Location Haute-Matawinie

De nombreux touristes francophones

Initialement, Michel Bellerose et François Laplante ne souhaitaient pas évoquer publiquement cette funeste excursion. Après de longues minutes de discussion, ils ont finalement accepté de narrer les détails de cet événement à Radio-Canada durant près de deux heures.

La veille, des enquêteurs de la Sûreté du Québec sont venus dans leurs locaux afin d’obtenir le maximum de renseignements sur l’identité de ces touristes et sur leurs véhicules.

« On va probablement être poursuivis, peut-être par les familles, mais on n’a rien à se reprocher », soutiennent les deux hommes, qui accueillent chaque année plus de 3000 touristes provenant dans la grande majorité de l’Europe francophone.

Des motoneigistes dans un sentier.

Les huit touristes français et leur guide sont partis de Saint-Michel-des-Saints en empruntant l'un des sentiers balisés de la municipalité.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ce circuit, contrairement à la majeure partie de leurs activités, Michel Bellerose et François Laplante ne l’ont pas organisé. Cette fois-ci, ils ont servi de sous-traitants auprès d’Aventure 3000, une agence spécialisée dans des séjours sur mesure, avec laquelle ils font affaire depuis une dizaine d’années.

Faisant pivoter son ordinateur, Michel Bellerose montre sur son écran la localisation, quasi en temps réel, de la quinzaine de groupes passés par sa propre agence de voyages. « On sait où sont nos guides », assure-t-il, comme pour défendre les pratiques de son entreprise.

« Notre système coûte une fortune. On est un peu plus cher que d’autres, mais on veut faire du business correctement, pas à tout prix », reprend-il, en affirmant offrir un service « 5 étoiles » pour ce qui est de la sécurité.

Le guide québécois Benoit L’Espérance ne bénéficiait pas de cet équipement, puisqu’il avait été embauché par Aventure 3000.

Un ordinateur avec des signaux GPS pour repérer les groupes en motoneige.

Les responsables de Location Haute-Matawinie peuvent suivre l'évolution de leurs groupes sur les pistes. Mais le guide décédé ne possédait pas cette technologie, puisqu'il avait été embauché par une autre agence de voyages.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

D’autres drames par le passé

Aux yeux des entrepreneurs de Saint-Michel-des-Saints, un meilleur encadrement des guides, mais aussi des entreprises, comme le promet la ministre Caroline Proulx, est une bonne idée.

Ça va faire en sorte que de petites organisations vont mieux s'organiser et on aura une meilleure réputation, déclare Michel Bellerose.

Selon lui, toute l’industrie ne serait cependant pas à blâmer.

Une « infime minorité » de motoneigistes « téméraires », de « délinquants » et d'entreprises « nuisent à l’image d’un sport au complet », juge-t-il. Parfois, avance-t-il, ce sont des Québécois et non des touristes qui provoquent des incidents.

Les pires, ce sont ceux qui arrivent avec leur chum qui fait de la motoneige. Ils ne veulent pas écouter les règles et disent : "Mon chum connaît ça". Ils deviennent téméraires.

Michel Bellerose

Des drames, cette entreprise fondée en 1993 en a déjà connu quelques-uns. Par le passé, quatre personnes sont décédées à la suite de problèmes de santé et d'une vitesse excessive, confie Michel Bellerose.

Une Française, qui a participé avec son conjoint à une expédition organisée par Location Haute-Matawinie, a également perdu la vie après avoir été éjectée vers l’avant du véhicule en 2005, selon le rapport du coroner.

Ce dernier avait alors eu des mots durs contre les agences touristiques. « [Elles] doivent revoir leur publicité et préciser les dangers reliés à l’isolement par grand froid », est-il indiqué dans ce document.

Depuis cette tragédie, Michel Bellerose confie que des améliorations ont été apportées. « On est sûr d'avoir agi en bon père de famille », jure-t-il, faisant référence à la disparition des motoneigistes.

Un motoneigiste fait le plein avant de partir en excursion.

À l'instar d'Alex Beauregard, un motoneigiste expérimenté, les habitués de ce sport sont étonnés des circonstances ayant mené à ce drame.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des habitués incrédules

Quelques mètres plus loin, des dizaines de motoneigistes expérimentés se succèdent et s’apprêtent à emprunter les mêmes sentiers que ce groupe de touristes. Tous sont incrédules, à l'instar d'Alex Beauregard, venu de Terrebonne avec son père.

C'est un grand malheur, vraiment triste, soutient-il.

« Il ne faut pas tuer la motoneige ni lui donner une mauvaise image. Il faut donner les vrais faits », clame Pierre Archambault, tout en faisant le plein de son bolide, avant de partir pour deux jours avec un ami. « La motoneige, c’est comme la moto. Il faut s’adapter, il faut de l’expérience », poursuit-il.

Francis Saint-Pierre tient le même discours. Avec deux collègues, il compte se rendre à Mont-Laurier. Au dire de ce technicien de la faune, même s'il y a des risques, il faut rester prudent.

Il ne faut pas partir en peur. Par rapport au nombre d’utilisateurs, il n’y a pas beaucoup d’accidents. On n’en voit pas, mais c’est comme en ski, ça arrive.

Francis Saint-Pierre, un habitué de motoneige

Au total, un peu plus de 200 000 motoneiges sont immatriculées au Québec.

Selon le Bureau du coroner, en moyenne, 27 décès sont constatés chaque année et environ 30 000 touristes viennent dans la province annuellement pour profiter de cette activité hivernale.

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