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Une musique d'espoir sortie tout droit des enfers

Une rose déposée sur un barbelé du camp de concentration nazi d’Auschwitz, en Pologne.

En cinq années, plus d'1,1 million d'hommes, de femmes et d'enfants sont morts à Auschwitz. Environ 90 % des victimes étaient juives.

Photo : Radio-Canada / Peter Andrews

Yanik Dumont Baron

Il voulait être historien, il est devenu musicien. Et les hasards de la vie ont permis une réunion de ces deux passions. Depuis une dizaine d’années, Hélios Azoulay s’intéresse de très près à la musique jouée et composée dans les camps de concentration nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Au point qu'il est devenu l’un des grands spécialistes de la question.

Une bonne partie de ses connaissances se retrouvent dans son livre L'enfer aussi a son orchestre, publié en 2015. À ses yeux, les poèmes, berceuses et autres œuvres composées dans l’horreur des camps constituent l’un des témoignages les plus puissants de cette période trouble de l’histoire récente.

Hélios Azoulay s’est entretenu avec notre correspondant en Europe, Yanik Dumont Baron.

Hélios Azoulay joue de la clarinette devant un public d'étudiants.

Hélios Azoulay jouant l'une des œuvres composées dans un camp de concentration allemand de la Seconde Guerre mondiale.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Yanik Dumont Baron. On distingue deux types de musique liés aux camps de concentration allemands : la musique officielle et la musique clandestine. Vous pouvez les décrire brièvement?

Hélios Azoulay. Les nazis avaient l'intelligence perverse de retourner tout en son contraire. Ils avaient fait de la musique une arme de domination sur l'âme et le corps. Et donc, la musique officielle des camps, c'était, par exemple, des marches jouées par les détenus. Des airs censés donner la force à ces morts-vivants de marcher malgré tout et de revenir du travail. C'est le cas à Auschwitz, par exemple.

La musique clandestine, c’est celle qui se chantait le soir dans le secret, qui se chuchotait. Celle qu'on écrivait quand on avait le luxe d'avoir un bout de papier et qu'on planquait, parce qu'il ne fallait surtout pas qu'on la trouve.

Évidemment, la plus précieuse, pour moi, c'est bien sûr la musique de ces déportés. Celle des nazis, qu'est-ce que vous voulez, tout est sali par eux…

YDB. Ces œuvres clandestines, il s'en est composé beaucoup?

HA. On compte aujourd'hui entre 5000 et 7000 partitions. C'est énorme! Il y a des berceuses, des opéras, des quatuors à cordes, des pièces pour piano, des pièces pour piano et violon, des œuvres de jazz. Vous imaginez?

Il y a des choses qui nous viennent de la musique traditionnelle klezmer [une musique instrumentale des Juifs ashkénazes]. Il y a des choses qui nous viennent de la musique savante la plus avant-gardiste de l'époque... Vous savez, c'est un peuple qu'on a enfermé. D'un peuple, tout peut surgir. Donc oui, bien sûr, il y a tout. Il y a tout. Il y a l'œuvre d'un peuple qui a été en partie enseveli et en partie sauvé.

Des jeunes attentifs, émus.

Des adolescents à l'écoute d'Hélios Azoulay à l'école secondaire Jean-Baptiste-de-La-Salle de Rouen.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

YDB. Les partitions, c’était écrit sur du papier? Il faut de l’espace pour écrire les portées et les mesures. Mais dans les camps, il n’y avait pas de papier à volonté…

HA. Ça dépend du type de camp. Si vous prenez le camp d'Auschwitz, par exemple, où la pratique musicale et l'écriture musicale étaient possibles et imaginables au sein de l'orchestre de déportés, alors on avait du papier à musique. Dans les camps d'extermination comme Treblinka ou Sobibor, là, non, impossible! Très peu de choses pouvaient y survivre. Là, c'est le souvenir qui parle parfois. Et puis, dans les ghettos ou dans le camp où il y avait beaucoup de musiciens, on a écrit. Par exemple, un opéra pour enfants a été représenté 55 fois dans le camp de Theresienstadt.

YDB. Une histoire que vous relatez me paraît extraordinaire : celle d’un homme qui a écrit de la musique au verso des feuilles médicales auxquelles il avait accès dans l’hôpital d’un camp...

HA. Il s’agit de Joseph Kropinsky, un Polonais prisonnier au camp de Buchenwald. Il travaillait à l'hôpital. Tous les soirs, il retournait les feuilles médicales qui servaient au diagnostic des nazis. Au dos de ces feuilles, il inscrivait tout ce qu'il avait en tête. Il a écrit des pièces pour piano, des quatuors à cordes, des opérettes, des chœurs. En plus, il retranscrivait de mémoire des tangos. Comme s’il voulait tout sauver.

Il a écrit 700 œuvres là-bas. 700! Et il a eu la chance de survivre. Mais en raison du poids de toutes ces partitions, c'était impossible pour lui de toutes les emporter. Donc, il en a laissé 300 ou 400 dans le camp. En cheminant vers son village natal, il a dû brûler certaines œuvres pour se réchauffer.

Aujourd'hui, son fils conserve 111 partitions, rescapées du camp. Et figurez-vous que Joseph, il n'a plus jamais écrit une seule note de musique de toute sa vie! Il est devenu agriculteur, exploitant agricole.

Elle est accompagnée au piano par Hélios Azoulay.

Marielle Rubens, chantant l'une des berceuses composées dans un camp de concentration nazi.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

YDB. De tout ce qui s'appelle musique dans les camps, autant les instruments que les partitions ou ce qui a été écrit, il reste quoi?

HA. Il reste beaucoup de partitions. Parfois, des partitions écrites du début à la fin. Des œuvres nées du cerveau de A à Z d'un homme ou d'une femme. Il reste aussi, tout simplement, des notes griffonnées, des paroles sur des chansons traditionnelles qui étaient détournées simplement pour raconter la vie dans les camps.

YDB. Ça fait maintenant 75 ans qu'on a découvert ces camps et leurs horreurs. Comment voyez-vous le rôle de cette musique dans notre besoin de nous souvenir, de transmettre ces expériences et leurs leçons?

HA. Je crois que la musique n'est pas un témoignage. Elle est un témoin. Et elle est un témoin qui parle et qui parle à hauteur d'âme, comme les hommes parlent à hauteur d'homme. La musique par la hauteur d'âme. Et je crois que c'est inestimable.

L’idée de tout ça, c’est quoi? C’est d’éviter que tout cela se reproduise. Et pour ça, tous les moyens sont bons. Romain Gary disait que la plus grande force spirituelle au monde, c'est la connerie. Alors, si cette musique peut éviter que la connerie reprenne le dessus…

Cette entrevue a été éditée et raccourcie pour des besoins de clarté.

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