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analyse

La finance va-t-elle sauver la planète?

Le centre des congrès de Davos, où se déroule le Forum économique.

Le centre des congrès de Davos, où se déroule le Forum économique mondial.

Photo : Reuters / Denis Balibouse

Gérald Fillion

Dites-vous bien que si les grands investisseurs considèrent aujourd’hui que le temps est venu d’amorcer un virage vert dans leurs choix de placement, c’est parce que le risque climatique est devenu un risque financier et économique majeur.

Suivez le dollar, ne le perdez pas de vue et vous comprendrez que les changements climatiques représentent aujourd’hui une véritable incertitude économique. Le message des grandes firmes d’investissement est clair : votre argent est à risque si vous choisissez les énergies fossiles. C’est pourquoi les sociétés sont de plus en plus nombreuses à placer les changements climatiques comme élément prioritaire dans leur évaluation.

Pendant ce temps, chez nous, on s’interroge encore pour savoir s’il faut faire des évaluations environnementales complètes sur des projets générateurs d’émissions de gaz à effet de serre.

Maintenant, c’est important de rappeler que le mouvement de transition chez les grands investisseurs est relativement lent – et pour certains, il arrive beaucoup trop tard.

Il est toutefois révélateur d’un fait indéniable : le risque climatique est aujourd’hui trop grand pour l’ignorer. Il n’est plus anodin, il est maintenant prioritaire. Les changements climatiques mettent en danger la croissance économique et les rendements financiers. Suivez le dollar…

Davos et les risques environnementaux

D’ailleurs, selon le rapport 2020 sur les risques mondiaux préparé pour le Forum économique mondial de Davos qui s'est amorcé mardi, 4 des 5 principaux risques à court terme sont environnementaux : les vagues de chaleur extrême, la destruction des écosystèmes, la santé touchée par la pollution et les incendies non contrôlés.

Et les 5 principaux risques à long terme sont aussi environnementaux : la météo extrême, la perte de biodiversité, l’échec de l’action climatique, les désastres naturels et les désastres environnementaux causés par les humains.

C’est donc dire qu’au cœur des discussions et des préoccupations principales des puissances qui sont à Davos, les risques les plus importants sont tous environnementaux. Donald Trump a beau parler deprédictions apocalyptiques, la réalité ne change pas pour autant. Les changements climatiques menacent l’économie mondiale.

Déconnecté de cette réalité, depuis son élection il y a trois ans, le président des États-Unis mène une politique de déréglementation environnementale radicale. Selon le New York Times, la Harvard Law School et la Columbia Law School, près d’une centaine de lois et règlements en matière d’environnement ont été annulés, ou sont en voie de l’être, par l’administration Trump.

Malgré cela, le fonds californien Calpers s’est joint à plusieurs autres grands investisseurs de la planète pour faire pression sur les 100 plus grands émetteurs de gaz à effet de serre afin de les inciter à agir plus rapidement pour réduire leurs émissions.

Le plus gros fonds du monde amorce le virage

Pendant ce temps, Blackrock, le plus grand investisseur de la planète – qui compte 7400 milliards de dollars américains sous gestion – annonce une réorientation de ses choix d’investissement. Dorénavant, les changements climatiques seront prioritaires dans les critères de sélection des investissements de la firme.

Ce n’est pas le premier grand groupe à mettre en œuvre un tel virage dans ses choix d’investissement en tenant compte des changements climatiques. Mais c’est le plus gros.

Pour le patron de l’entreprise, Larry Fink, l’enjeu des changements climatiques est devenu un facteur déterminant quant à la croissance à long terme. Nous sommes arrivés à un tournant dans le secteur de la finance, selon lui. Blackrock souhaite faire passer à 150 le nombre de fonds d'investissement responsable négociés en bourse qu'elle propose, doublant son offre actuelle.

De plus, Blackrock va se départir d’ici 2025 de ses investissements dans les entreprises, dont au moins 25 % des revenus proviennent du charbon thermique. C’est un début, et il est important de bien comprendre que Blackrock va continuer d’investir dans les énergies fossiles, notamment le charbon. Une société comme Glencore, par exemple, dont les investissements sont diversifiés, mais qui produit du charbon, va demeurer dans le portefeuille de Blackrock.

Cela dit, le mouvement est amorcé et certains investisseurs vont plus loin encore. D’ici 20 ans, Axa prévoit réduire à néant ses investissements dans le charbon.

Les grands investisseurs s’inquiètent de perdre de l’argent en maintenant des actifs fossiles d’importance dans leur portefeuille. Le modèle d’affaires de l’industrie du charbon est clairement en déclin : la consommation de charbon aux États-Unis a chuté de 600 millions de tonnes l’an dernier, et on prévoit une baisse d’encore 500 millions de tonnes cette année. C’est une baisse de 50 % depuis 2007. À compter de 2010, plus de 300 usines de charbon ont mis fin à leurs activités en sol américain.

En fait, les milieux financiers comme les producteurs de pétrole savent qu’il faut agir pour limiter le réchauffement planétaire et intégrer les coûts associés à la lutte contre les changements climatiques.

D’ailleurs, la nomination de Mark Carney comme envoyé spécial de l’ONU pour le climat est intéressante. Celui qui va bientôt quitter la direction de la Banque d’Angleterre affirmait en octobre dernier qu’il fallait resserrer l’encadrement du secteur financier pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Mark Carney affirme que les entreprises et les industries qui n’ont pas de plan de match pour devenir carboneutres seront punies par les investisseurs.

Qu'en est-il au Canada?

Chez nous, la Banque du Canada a publié plusieurs documents sur l’importance de prendre en compte les changements climatiques dans l’évaluation faite de l’économie et du système financier.

Le directeur de la recherche Miguel Molico écrivait, le 19 novembre, que la Banque ayant pour mandat de favoriser la prospérité économique et financière du pays, elle doit comprendre l’incidence des changements climatiques et de la transition vers une économie à faibles émissions de carbone sur la macroéconomie et le système financier.

Miguel Molico ajoute : Il y a de fortes chances que les risques physiques des changements climatiques mèneront à une hausse de la fréquence et de la gravité des chocs négatifs d’offre (destruction du stock de capital, perturbations de l’offre de main-d’œuvre ou des chaînes d’approvisionnement, etc.) et de demande (par exemple, une détérioration du bilan des ménages et des entreprises menant à une diminution de la consommation et des investissements).

La Caisse de dépôt et placement du Québec a aussi lancé une stratégie en 2017 pour réduire son empreinte carbone. L’un des piliers de sa stratégie est de prendre en compte le facteur climatique dans chacune de nos décisions d’investissement.

C’est un objectif qui peut sembler flou pour les investissements futurs, mais qui devrait limiter les investissements dans les énergies fossiles. La Caisse entend augmenter ses investissements sobres en carbone de 50 %, réduire l’intensité carbone de 25 % par dollar investi d’ici 2025 – une politique couvrant l’ensemble de ses catégories d’actif.

Sans l’ombre d’un doute, au risque de me répéter, plus que jamais, l’enjeu climatique est l’enjeu économique le plus important de notre époque.

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