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L'improbable amitié née de Kanata

En juillet 2018, Kanata enflammait les esprits, opposant les artisans de la pièce de théâtre — Robert Lepage et Ariane Mnouchkine, du Théâtre du Soleil en tête — à une vingtaine de personnalités des Premières Nations. Qui aurait cru que, de cette querelle, naîtrait une amitié entre la grande dame de théâtre Ariane Mnouchkine et la poétesse innue Maya Cousineau Mollen?

Les deux femmes sont assises dans un café et discutent entre elles.

La femme de théâtre Ariane Mnouchkine et la poétesse innue Maya Cousineau Mollen sont devenues amies à la suite de la controverse entourant « Kanata ».

Photo : Elena Perlino

Anne-Josée Cameron

Elle revient d'une résidence d'écriture d'un mois à la Cartoucherie, là où siège le Théâtre du Soleil. Elle, c'est Maya Cousineau Mollen, une Innue Ekuanitshit (Mingan), adoptée bébé par les Cousineau — des Blancs —, à la demande de sa mère biologique. Elle a par conséquent grandi en perpétuelle recherche d'équilibre.

Ses études universitaires en poche, Maya Cousineau Mollen a travaillé avec diverses communautés autochtones avant de devenir, depuis deux ans, conseillère en développement communautaire auprès des Premières Nations et Inuits pour la firme EVOQ Architecture. Maya Cousineau Mollen est en outre écrivaine. Elle vient d'ailleurs de faire paraître un magnifique recueil de poésie intitulé Bréviaire du matricule 082.

La poétesse innue est donc allée passer le mois de décembre à Paris, à l'invitation d'Ariane Mnouchkine, qu'elle a rencontrée à l'été 2018 lors de la controverse soulevée par Kanata.

La couverture du livre « Brévaire du matricule 082 », composée du visage d'une femme peint.

Le premier recueil de poésie de Maya Cousineau Mollen, « Brévaire du matricule 082 »

Photo : Éditions Hannenorak

Kanata : la colère

Tout avait débuté en juillet 2018, alors qu'un article sur le projet Kanata paraissait dans Le Devoir. L'article révélait l'existence d'une pièce sur l'histoire des Premières Nations. Le projet suscite immédiatement l'indignation de plusieurs, dont la sienne.

Moi, ce qui m'agaçait, c'était de me faire conter notre histoire par quelqu'un d'autre

Maya Cousineau Mollen, au sujet de « Kanata »

On a réagi à l'article sans penser qu'on aurait un tel effet, poursuit-elle. La lettre est parue le vendredi et le dimanche soir, on apprenait qu'on rencontrait Robert Lepage et Ariane Mnouchkine à leur demande. Ça avait été tout un branle-bas de combat pour se préparer.

La rencontre avec les artisans de Kanata avait eu lieu à Montréal.

Ça s'est fait sous forme de grand cercle de parole, avec un bâton de la parole et un animateur, raconte Maya Cousineau Mollen. Chacun a parlé. Chacun a fait son tour de table avec ses histoires, ses perceptions.

Une jeune femme innue.

La poétesse innue Maya Cousineau Mollen

Photo : Maya Cousineau Mollen

Rien n'était réglé après plus de cinq heures de discussion, mais les choses avançaient. On évoquait même la possibilité de présenter un communiqué commun, mais quelques individus particulièrement remontés protestaient toujours, tant et si bien que rien ne s'est fait.

À la fin de la rencontre, Ariane Mnouchkine, touchée par l'ouverture de la jeune femme, lui proposait de correspondre.

Je ne sentais aucune hostilité chez elle. Je la sentais ouverte, libre.

Ariane Mnouchkine à propos de Maya Cousineau Mollen lors de leur première rencontre à Montréal en 2018

Les deux femmes se sont brièvement revues en décembre 2018, lors de première de Kanata à Paris. Si Maya Cousineau Mollen se souvient d'avoir été stressée lors de la première au Théâtre du Soleil, la fondatrice de l'établissement, elle, se souvient surtout du courage de la poétesse.

Je l'ai trouvée très courageuse, se rappelle Ariane Mnouchkine, car elle était accompagnée de personnes qui ne nous étaient pas favorables et, malgré tout, elle est arrivée vers moi en disant : "Ah, mais on s'embrasse!" devant gens qui n'étaient pas des ennemies, mais des adversaires.

Pour la femme de théâtre, c'est ce geste qui a tout changé. Le dialogue établi entre les deux artistes est devenu une amitié.

Ariane Mnouchkine, fondatrice du Théâtre du Soleil, regarde vers le sol, tenant son menton dans sa main.

Ariane Mnouchkine, fondatrice du Théâtre du Soleil

Photo : Getty Images / Priyanka Parashar

Depuis, le temps a passé, et les liens se sont renforcés. Maya Cousineau Mollen a publié en 2019 un superbe premier recueil, Bréviaire du Matricule 082, qu'Ariane Mnouchkine a éloquemment préfacé. L'artiste innue a reçu une bourse du Conseil des arts et des lettres pour un projet de livre, sur lequel elle est allée travailler au Théâtre du Soleil, à l'invitation d'Ariane Mnouchkine.

J'ai été accueillie avec chaleur par les gens du Théâtre du Soleil, affirme-t-elle. Il n'y a pas eu de conversation désagréable. On a discuté, c'est certain, mais rapidement j'ai compris que les gens étaient passés à autre chose. D'une certaine façon, j'ai fait du lobbying involontaire, réalise-t-elle en souriant.

Moi, ç'a été mon choix de vouloir les connaître plus, c'est une décision que je ne regrette pas.

Maya Cousineau Mollen, au sujet de son passage à la Cartoucherie, qui lui a permis de rencontrer les artisans du Théâtre du Soleil

Pour Ariane Mnouchkine et Maya Cousineau Mollen, cette amitié inattendue, née de la controverse entourant Kanata, est un signe d'espoir.

Ça prouve bien qu'il faut travailler, qu'il ne faut pas laisser les murs s'ériger, constate la femme de théâtre, qu'il faut travailler à ne pas laisser un racisme remplacer l'autre, qu'il ne faut pas travailler sur nos divisions, mais plutôt sur ce qui nous unit.

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