•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Jusqu'où ira la colère des Iraniens?

Alors que l'assassinat par les Américains du général Soleimani avait rallié la population autour du régime, ses mensonges sur son rôle dans l’écrasement du vol d’Ukraine International Airlines ont choqué l'opinion publique.

De jeunes manifestants scandent des slogans.

De jeunes Iraniens se sont rassemblés par centaines, à Téhéran, pour protester contre le régime, après l'admission de la responsabilité de l'armée dans l'écrasement du vol 752.

Photo : Getty Images / AFP/Atta Kenare

Ximena Sampson

Depuis le 11 janvier, les Iraniens manifestent dans les rues de Téhéran et d’autres grandes villes du pays pour demander des comptes à leur gouvernement.

D'après les experts, il est peu probable cependant que ces manifestations entraînent la chute du régime des mollahs.

On n'est pas dans un moment de rupture, on est dans la continuité, affirme Hanieh Ziaei, chercheuse associée à la chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Ce n’est pas la première fois que les Iraniens descendent dans les rues, loin de là.

En novembre dernier, excédées par l'augmentation du prix de l’essence, qui s’est ajoutée à des conditions économiques déjà très difficiles, des milliers des personnes ont manifesté pendant plusieurs jours.

La réponse des autorités a été sanglante : des centaines de morts et de blessés, et un bilan toujours incertain.

En janvier 2018 aussi, les autorités avaient répondu avec violence à un mouvement de contestation visant à dénoncer le coût de la vie et le taux de chômage. Encore cette fois, des centaines de personnes avaient été tuées et 7000 autres arrêtées.

Le mécontentement n’est donc pas récent. Mais cette fois s’ajoute un nouvel élément : la colère des Iraniens face aux mensonges des autorités, qui, pendant plusieurs jours, ont nié être responsables de l’écrasement d’un avion d’Ukraine Airlines ayant coûté la vie à 176 personnes, dont 57 Canadiens et 82 Iraniens.

Un autel avec des portraits et des fleurs.

Des centaines de personnes se sont rassemblées sur la place Mel Lastman, dans le quartier North York de Toronto, le 9 janvier, pour rendre hommage aux victimes de l'écrasement d'avion.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

S'il y avait une frustration énorme dans les derniers mouvements, à cela maintenant s'ajoute la colère, parce que les Iraniens sentent qu'on leur a menti, affirme Hanieh Ziaei. Il y a une perte de confiance par rapport à un gouvernement qui est censé jouer le rôle du bon père de famille et garantir la sécurité et le bien-être de ses citoyens.

La société iranienne, ou en tout cas une partie de la société iranienne, considère que le gouvernement n'a pas respecté le contrat et n'a pas assumé sa responsabilité [qui] est d'assurer la sécurité de ses citoyens.

Hanieh Ziaei, chercheuse associée à la chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Qui plus est, affirme la chercheuse, beaucoup d’Iraniens ont le sentiment que s’il n’y avait pas eu d’étrangers à bord de l’avion abattu, les autorités ne leur auraient jamais dit la vérité et ils n'auraient jamais assumé que l'erreur venait de leur part.

Le rejet d’une partie de la population n’est pas nouveau, affirme pour sa part Mahnaz Shirali, directrice d’études à l’Institut de science et de théologie des religions de Paris. Depuis 1998, les Iraniens crient : "À bas la République islamique!" et : "Mort au Guide de la révolution!", précise-t-elle.

Mais au fil des ans, et surtout de la détérioration de la situation économique, ce sentiment s’est répandu. Résultat : les mouvements de contestation sont de plus en plus fréquents. C’était tous les deux ans, après c’est devenu tous les six mois et, cette fois, c’est encore moins, parce qu’ils étaient dans les rues il y a un mois et demi, constate Mme Shirali.

Un raidissement du régime

L'ayatollah Ali Khamenei, en prière.

Le Guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, devant les cercueils du général Qassem Soleimani, du chef de milice irakien Abou Mehdi al-Mouhandis et de quatre autres Iraniens, tués dans le raid américain du 3 janvier.

Photo : Reuters / Site officiel de l'ayatollah Khamenei

La réponse des autorités, par contre, n’a pas changé. C’est toujours la violence, la répression, le bain de sang, affirme la chercheuse. Cette répression passe aussi par le mensonge, dit Mme Shirali. On sait que les dirigeants iraniens mentent. Ils le font parce qu'ils sont en train de transmettre un message à la société, ils sont en train de dire : "Nous vous prenons pour des idiots, on dit n'importe quoi parce que nous sommes dominants et vous êtes dominés".

La République islamique se montre extrêmement inflexible. [Les dirigeants sont] complètement coupés de la population et ne veulent pas entendre ce que le peuple iranien leur demande.

Mahnaz Shirali, enseignante au Centre d’études européennes de SciencesPo Paris.

Les choses ont bien changé depuis la révolution islamique de 1979 qui a chassé le shah, soutenu par les Américains, et qui a instauré une théocratie.

Aujourd'hui, les autorités iraniennes n'ont plus la légitimité qu'elles avaient au moment de l'avènement de la République islamique, pense Hanieh Ziaei. On n'est plus dans ce contexte-là. Les moins de 35 ans, qui représentent 50 % de la population, ne se retrouvent pas dans les discours idéologiques et religieux des autorités, et aspirent à un autre mode de vie, qui fait une plus grande place aux libertés individuelles, indique la chercheuse.

La détérioration de la situation économique au cours des dernières années ajoute au mécontentement d’une grande partie de la population.

Prenez n'importe quel champ de la société, [les dirigeants] n'ont pas rempli leur rôle d'État, estime Mme Ziaei. Toutes les couches sociales ont quelque chose de bien spécifique à leur reprocher. La situation est semblable à celle d'avant la révolution de 1979, note-t-elle, avec une frustration présente dans toutes les classes.

Le régime, entre regret et fermeté

Dans un sermon prononcé lors de la prière hebdomadaire de vendredi, l'ayatollah Ali Khamenei a minimisé les manifestations qui ont suivi la catastrophe aérienne.

Tout en déplorant un accident amer, le guide suprême de l'Iran a affirmé que le peuple iranien était en faveur de la fermeté et de la résistance face aux ennemis.

Avant lui, le président iranien, Hassan Rohani, a fait preuve de contrition et a reconnu lors d’une allocution télévisée que la lenteur des autorités à accepter leur responsabilité dans l'écrasement du vol PS572 avait provoqué une crise de confiance envers le gouvernement.

M. Rohani a même demandé un changement dans le mode de gouvernance, disant souhaiter davantage de pluralisme et de transparence.

Les élections, porte de sortie?

Hassan Rohani, assis près d'un drapeau iranien.

Le président iranien Hassan Rohani (Archives).

Photo : Getty Images / AFP/ALEXEY DRUZHININ

Les élections législatives du 21 février seront l’occasion de voir comment s’exprime le mécontentement. Les Iraniens vont-ils appuyer les modérés au sein du régime qui, comme le président Rohani, souhaitent des assouplissements, ou bien les conservateurs vont-ils l’emporter?

Si les deux groupes partagent fondamentalement le même objectif, soit le maintien du régime, ils ont deux visions différentes de la façon de procéder, explique Vincent Eiffling, chercheur associé au Centre d'étude des crises et conflits internationaux (CECRI) à l’Université de Louvain et membre du Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité.

Pour les plus conservateurs, il faut rester dans une logique qui est celle de la révolution islamique de 1979, à savoir l'isolationnisme sur la scène internationale, une économie la plus autarcique possible et le conservatisme sur les questions sociales, telles que la place des femmes dans la société, la liberté d'expression, les libertés individuelles, etc., affirme le chercheur.

Les modérés, pour leur part, estiment que, pour assurer sa légitimité, le régime devrait autoriser un léger assouplissement des normes sociétales, notamment vestimentaires, conjugué à une croissance économique soutenue qui permettrait d'acheter la paix sociale, soutient-il.

Pour les élections de février, le taux de participation sera la clé, croit M. Eiffling. L'électorat conservateur va quasiment systématiquement toujours voter, remarque-t-il. Quand il y a un taux de participation élevé, les modérés font des bons scores. À l'inverse, quand le taux de participation est faible, ce sont les conservateurs qui l'emportent.

Cependant, les difficultés des dernières années pourraient jouer en défaveur des modérés, pense le chercheur. Ces derniers, qui entretenaient l’espoir d’une normalisation des relations économiques du pays avec le reste du monde, ont déchanté lorsque le président américain, Donald Trump, a décidé de se retirer de l’accord sur le nucléaire de 2015. Depuis, la situation économique s’est encore détériorée.

Une bonne partie de la population iranienne, qui a mis tous ses espoirs dans les promesses des modérés, a vu à chaque fois ses espoirs refroidis par le fait que les modérés ne sont pas parvenus à faire avancer significativement leur agenda politique.

Vincent Eiffling, professeur à l’Université de Louvain.

Quoi qu’il en soit, ce sont les Iraniens qui ont la réponse entre leurs mains.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Moyen-Orient

International