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Gaspillage alimentaire : Montréal met-elle la barre trop haut?

Des entreprises remettent en question la volonté de la Ville de réglementer davantage les épiceries plutôt que de s'intéresser aux activités en amont du commerce au détail.

De la ferme au frigo des consommateurs, on évalue que le tiers des aliments produits est gaspillé.

Photo : Radio-Canada

Normand Grondin

« Tout ça, ce sont des produits qu'on fait en magasin avec des aliments qui sont, à toutes fins utiles, en fin de vie. » Pour Franck Hénot, propriétaire de l’Intermarché Boyer sur le Plateau Mont-Royal, le gaspillage alimentaire, c'est sa bête noire.

Chaque matin, ses employés font le tour des comptoirs pour identifier les produits en fin de vie. Certains sont cuisinés sur place, d'autres sont offerts aux clients avec de gros rabais, une partie est mise de côté pour les banques alimentaires, une autre va dans le composteur, et la petite fraction qui reste se retrouve dans le bac à déchets.

Il y a très longtemps qu'on gère nos pertes et qu'on réduit notre gaspillage. Ce n’est pas une question de valeur, c'est une question de survie. On fait attention à ce qu'on met dans nos poubelles, assure-t-il.

Franck Hénot sait que la Ville de Montréal veut réduire de moitié le gaspillage alimentaire sur son territoire d'ici 2025. C’est dans son projet de Plan directeur de gestion des matières résiduelles, qui fait actuellement l’objet de consultations publiques et qui suggère d’atteindre cet objectif à l’aide d’une réglementation encore à définir.

La Ville évalue la valeur du gaspillage alimentaire à plus de 3 milliards de dollars et estime que le tiers des pertes pourraient être évitées. Le problème pour le secteur de l’alimentation : qui dit réglementation dit habituellement contraintes, inspections et amendes.

Selon l’épicier indépendant, c’est une très mauvaise idée.

On n’a pas besoin d'un gendarme, on n'a pas besoin de la Ville pour nous dire comment faire notre travail et comment gérer notre argent et notre inventaire.

Franck Hénot, propriétaire de l’Intermarché Boyer

Les statistiques lui donnent raison. De la ferme au frigo des consommateurs, on évalue que le tiers des aliments produits est gaspillé. Mais du volume total d'aliments gaspillés, la part attribuée à la vente au détail est d'à peine 12 %.

Pas assez de ressources

2025, c'est dans cinq ans, c'est presque demain, dit Éric Ménard, chercheur indépendant et spécialiste en gaspillage alimentaire.

Et là, on part de très loin puisqu’on n’a pas vraiment de chiffres sur le gaspillage alimentaire à Montréal. Par contre, ce qu'on a comme chiffres très fragmentaires nous indique que le gaspillage est énorme, ajoute-t-il.

Le chercheur a réalisé une première étude sur le sujet en 2019. Il a constaté entre autres que les deux tiers des 150 supermarchés (ce qui représente plus de 50 employés) de la Ville font déjà des dons aux banques alimentaires. Si on veut leur demander d’en faire plus, note-t-il, il va falloir améliorer la logistique et le support qu’on offre à tout le réseau du soutien alimentaire.

À l'heure actuelle, on ne pourrait pas obliger les entreprises à tout donner leurs invendus, tout ce qu'ils rejettent, parce que les organismes d’aide alimentaire n’auraient pas les ressources pour gérer tout ça, souligne M. Ménard.

Le directeur général de Moisson Montréal, Richard Daneau, qui gère 15 millions de kilos de produits alimentaires par année, arrive à la même conclusion. On veut bien accepter davantage de dons, dit-il, mais pas à n'importe quelles conditions.

On veut bien que la Ville ou un organisme réglementaire force un détaillant alimentaire à donner de la nourriture à une banque alimentaire, mais il faut prévoir qu'il y a des frais supplémentaires, qu’il faudra plus de camions, de conducteurs, de ressources financières, explique M. Daneau.

Selon lui, la Ville devrait aussi penser à élargir son champ d'action. Les épiceries représentent à peine 10 % à 12 % du volume de nos dons annuel. Le gros du gaspillage alimentaire est en amont du commerce au détail : chez les producteurs, les grossistes, les transformateurs, les manufacturiers et les maraîchers, souligne-t-il.

Des caisses remplies de fruits et de légumes sont empilées dans un entrepôt.

Selon le chercheur Éric Ménard, les deux tiers des 150 supermarchés de Montréal font déjà des dons aux banques alimentaires.

Photo : Radio-Canada

Un don ou une obligation?

Le détaillant, son travail, ce n’est pas de gérer des matières résiduelles, assure de son côté Pierre-Alexandre Blouin, PDG de l’Association des détaillants en alimentation du Québec. C'est une externalité, ça prend des fournisseurs de service pour être efficace.

Il ajoute que les dons qu’on fait aux banques alimentaires doivent rester des dons et pas des obligations qu’on impose aux commerçants. C’est déjà une activité à perte. Il n’y a pas de ventes, c’est un don. Et si les banques alimentaires ne sont pas capables de répondre à la demande, on peut faire passer toutes les lois qu'on veut, ça va finir dans le compost, dit-il.

Pour le propriétaire des jus LOOP Mission, David Côté, il faut aussi explorer d’autres voies, notamment une plus grande commercialisation des produits alimentaires rejetés.

Son entreprise est installée dans l'entrepôt du grossiste en fruits et légumes Courchesne Larose. Ce grossiste rejette quotidiennement neuf tonnes d’aliments, soit environ 2 % de son inventaire. Loop Mission en rachète une partie pour sa production.

Oui, c'est frustrant pour les entreprises de savoir qu'on veut imposer des règlements pour interdire les pertes alimentaires, mais les entreprises vont rapidement se rendre compte qu'ils peuvent y trouver leur compte, croit-il.

Un plan réaliste, réaffirme Plante

Est-ce que l'objectif 2025 de la Ville de Montréal est réaliste et souhaitable? Les avis sont partagés. Mais on s'entend sur le problème de fond.

Pour la mairesse Valérie Plante, le plan d'action ne consiste pas à en demander trop aux détaillants. On va accompagner les organismes, mais aussi les grandes bannières, assure-t-elle.

Au terme des consultations qui auront lieu ce mois-ci, l'administration Plante veut arriver à dresser le portrait de ce qui pourrait faire obstacle à l'atteinte de l'objectif de réduction de 50 % des rejets d'aliments comestibles. Objectif qui, par ailleurs, ne lui semble pas trop ambitieux. Je pense qu’on est là. Honnêtement, quand on parle à la population, on sent que [les gens] sont derrière nous, indique-t-elle.

Le spécialiste Éric Ménard rappelle de son côté que le gaspillage alimentaire a été banalisé dans les dernières décennies. On l'a rendu normal, on s’est dit qu’on ne pouvait pas faire autrement. Mais aujourd'hui, on sait que oui, on peut faire autrement.

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