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La culture des moules à l’épreuve des prédateurs

Malgré son immense potentiel, la culture des moules est en péril au Québec. Des prédateurs redoutables, les canards de mer, font des dégâts tels qu’il ne reste plus qu’une poignée de producteurs. L’espoir est désormais dans la recherche.

Un employé de la Ferme maricole du Grand Large à l'oeuvre.

Un employé de la Ferme maricole du Grand Large à l'oeuvre.

Photo : Radio-Canada / Bernard Laroche

France Beaudoin

Nous naviguons vers le site de production de moules d’Éric Bujold, au large de Carleton, lorsque, inquiet, le mytiliculteur aperçoit à l’horizon une nuée de canards de mer.

Ils arrivent, puis quand ils partent, il ne reste plus rien! On repart tout le temps à zéro avec eux autres, affirme le mytiliculteur de la Ferme maricole du Grand Large.

Ces oiseaux marins, apparus dans la baie des Chaleurs il y a une dizaine d’années, ont presque anéanti l’industrie de la mytiliculture. Voraces, ils peuvent engouffrer la quasi-totalité d’une récolte de moules.

Des canards de mer.

Les canards de mer causent des pertes importantes à la culture des moules.

Photo : Radio-Canada / Bernard Laroche

Pour limiter les dégâts, partout sur la côte est, les mytiliculteurs ont sorti l’artillerie lourde.

Poursuites en bateau, diffuseurs sonores, épouvantails... plusieurs méthodes d’effarouchement ont été mises à l’essai. Mais l’oiseau est malin et ne se laisse pas facilement berner. Et les pertes financières peuvent atteindre des millions de dollars.

Alors qu’il remonte ses lignes de moules à la surface, Éric Bujold raconte qu’il a vu sa production baisser des deux tiers depuis que les prédateurs sont présents dans la région. La rentabilité n’est plus au rendez-vous. Il pense abandonner, comme d’autres l’ont déjà fait.

On avait deux grosses entreprises. Il y avait Moules Cascapédia et Pêcheries R. Allard, qui avaient les plus grosses productions à Carleton. Ces deux entreprises-là ont fermé leurs portes.

Éric Bujold, mytiliculteur, Ferme maricole du Grand Large
Éric Bujold, mytiliculteur de la Ferme maricole du Grand Large.

Éric Bujold, mytiliculteur à la Ferme maricole du Grand Large.

Photo : Radio-Canada / Bernard Laroche

La recherche à la rescousse

Mais Éric Bujold tient bon. Il mise sur les travaux de recherche du biologiste Marcel Fréchette, qui nous accompagne à bord du navire de pêche.

La base pour la survie d’une moule dans le milieu littoral, c’est de se trouver une anfractuosité, une crevasse, un abri, puis à ce moment-là, elle devient comme protégée, explique Marcel Fréchette.

Inspiré par cette façon naturelle de se protéger de la moule, le biologiste expérimente un dispositif offrant une double protection aux mollusques pendant leur cycle de croissance de deux ans.

Les naissains, les jeunes moules, sont d’abord cultivés sur des cordes tressées avec des noeuds. Les noeuds forment un refuge où les petits coquillages peuvent croître en toute sécurité.

Puis, au deuxième hiver, une autre invention de Marcel Fréchette entre en jeu : le pare-canard. Ainsi, avant d’atteindre la maturité, les moules sont protégées par un cylindre en treillis. Celui-ci a l’apparence d’une cage qui bloque l’accès aux prédateurs.

Il faut que le canard fasse une vrille descendante quand il plonge autour d’une ligne d’élevage. Puis, le fait qu’il y ait ça ici qui l’empêche de nager librement, puis de brouter sur la corde, donc ça lui complique la vie, sans lui nuire autrement.

Marcel Fréchette, biologiste
Marcel Fréchette, biologiste.

Marcel Fréchette, biologiste.

Photo : Radio-Canada / Bernard Laroche

Un enseignant de l’École des pêches et de l’aquaculture du Québec a aussi eu l’idée d’utiliser les pare-canards comme supports pour la culture des algues.

Sur le bateau de pêche, l’équipe de Pierre-Olivier Fontaine déploie en mer, au-dessus des moules, une corde ensemencée avec des plantules d’algues.

Les algues formeront par la suite une forêt sous-marine qui agira comme un mur de protection contre les canards, tout en fournissant un revenu supplémentaire au mytiliculteur.

C’est vraiment de créer là un écran vert naturel, mais aussi de développer l’esprit de coculture […] pour avoir deux espèces ensemble qui peuvent collaborer d’une certaine manière, détaille Pierre-Olivier Fontaine.

La méthode américaine

La prédation des moules est également un problème sérieux sur la côte est des États-Unis.

Le Maine, avec son littoral vaste et rocheux, compte l’une des plus fortes populations de canards de mer sur la planète. Certains s’y installent pour l’hiver. D’autres survolent lentement la côte pendant leur migration.

Longtemps, la prédation a causé des pertes colossales aux mytiliculteurs. Pourtant, aujourd’hui, l’industrie y est en plein développement. C’est en bonne partie grâce à un pionnier de la culture des moules dans le Maine, le biologiste Carter Newell.

Il fallait choisir entre tout abandonner ou mettre au point une nouvelle technologie.

Carter Newell, biologiste américain
Carter Newell, biologiste dans le Maine.

Carter Newell, biologiste dans le Maine, semble avoir trouvé une protection efficace contre les prédateurs des moules.

Photo : Radio-Canada / Bernard Laroche

Il a misé sur l’innovation. Dans cet État américain, les producteurs ont recours à deux méthodes de culture : la culture de fond ou la culture en suspension sur des radeaux. Carter Newell a eu l’idée de perfectionner les radeaux submersibles.

Le biologiste nous conduit à son site d’élevage, au large de Frenchman’s Bay. Six radeaux faits de bois et d’acier galvanisé flottent entre deux eaux et supportent 400 lignes de culture de moules.

Pour protéger les mollusques des canards de mer, les structures sont enveloppées d’un énorme filet. Robustes et stables, ces radeaux résistent aux pires intempéries et les moules restent solidement ancrées aux lignes.

Le site d’élevage est aussi minutieusement sélectionné. Carter Newell privilégie les zones protégées où le phytoplancton est abondant et où la température et la profondeur de l’eau maximisent la croissance des moules. Il peut ainsi doubler, voire tripler les rendements.

La technologie et le modèle de production qu’il a mis au point ont permis de rassurer les mytiliculteurs. Les moules du Maine sont en forte demande et la production est en plein développement.

Le radeau conçu par le biologiste américain Carter Newell pour protéger les lignes de moules.

Un des radeaux utilisés par le biologiste américain Carter Newell pour protéger la culture des moules.

Photo : Radio-Canada / Bernard Laroche

La situation est plus précaire au Québec que dans le Maine. Mais en Gaspésie, la baie des Chaleurs, soumise aux vents et à un système oscillant d’eaux chaudes et d’eaux froides, donne des moules de grande qualité. Et les rares producteurs qui survivent peinent à répondre à la demande.

L’avenir dira si les pare-canards et la technique de compagnonnage avec les algues rempliront leurs promesses.

Malgré des échecs répétés, le producteur Éric Bujold reste optimiste.

Ils ont envoyé du monde sur la Lune. On devrait être capables de régler ce problème-là, lâche-t-il avec espoir.

Le reportage de la journaliste France Beaudoin et du réalisateur Bernard Laroche est diffusé le 18 janvier à 17 h, à l’émission La semaine verte, sur ICI TÉLÉ.

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