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10 ans après le séisme, « il faut reconstruire l’être haïtien »

La prise en charge de la santé mentale des survivants du tremblement de terre semble être la grande oubliée des plans d’intervention. La psychiatrie peine à s’affirmer dans un pays où le vaudou administre sa propre médecine.

Une femme prie et chante dans une rue de Port-au-Prince, trois jours après le tremblement de terre du 12 janvier 2010.

Les Haïtiens ont été nombreux à avoir eu recours à la religion et à d'autres pratiques spirituelles après le tremblement de terre du 12 janvier 2010.

Photo : Reuters / Carlos Garcia Rawlins

Ahmed Kouaou
Mis à jour le 

« Le plus gros impact [du tremblement de terre de 2010] a été sur la santé mentale des individus. » Le constat est de Hans Lamarre, un psychiatre canado-haïtien très impliqué dans son pays d’origine, où il a d’ailleurs dirigé un programme de formation de psychiatres coordonné par l’Université de Montréal.

Depuis le tremblement de terre, à peu près tous les Haïtiens que j’ai rencontrés m’ont dit : "Nous avons tous une maladie mentale", confie celui qui exerce à l'Hôpital Maisonneuve-Rosemont.

Au-delà de cette demi-boutade, le Dr Lamarre rappelle que l’Organisation mondiale de la santé, qui a probablement la base de données statistiques la plus importante concernant Haïti au plan de la santé, a identifié la santé mentale comme étant le premier problème de santé publique en Haïti .

Je pense à l’impact de gens qui souffrent de problèmes de santé mentale et qui ne sont pas traités. Malheureusement, c’est un fardeau supplémentaire pour repenser la gouvernance d’Haïti, repenser la question de l’identité haïtienne. Si les gens sont malades [mentalement], ils ne pourront pas faire cette démarche et ne seront pas les acteurs de leur changement.

Hans Lamarre, psychiatre

Son observation est largement partagée par Wilcox Toyo, président de la Société haïtienne de santé mentale, qui confirme que les problèmes de santé mentale persistent 10 ans après le tremblement de terre.

Le jeune psychologue en veut pour exemples ces gens qui sursautent dans la rue au moindre bruit ou mouvement, ou encore ces enfants qu’on a vu sauter de leur bâtiment d’école parce qu’ils ont ressenti la terre trembler.

Des gens attendent au soleil, des tentes blanches sont dressées derrière eux.

Des survivants du séisme du 12 janvier 2010 en Haïti placés dans un camp de sinistrés de Port-au-Prince

Photo : Reuters / Jorge Silva

Un deuil à faire

M. Toyo insiste sur la notion de deuil qui n’a pas été fait par beaucoup d’Haïtiens n'ayant pas pu trouver le corps de proches disparus dans les décombres.

Cette absence de deuil est d’autant plus douloureuse que, culturellement, nous avons des relations étroites avec nos morts; nous enterrons nos morts chez nous, dans la cour; nous ne laissons pas nos morts extérieurs à nous – nos morts sont avec nous.

Il en résulte beaucoup de cas de dépression chez des personnes qui se culpabilisent, qui se dévalorisent, parce qu’elles étaient impuissantes au moment où il y a eu ce tremblement de terre.

Il y a, d’une part, le deuil obsessionnel, qui est une pathologie marquée par des obsessions, et où il y a une série de pensées répétitives chez cette personne; où il y a des désirs de mort, de mauvaises images mentales qui envahissent progressivement la tête, explique le psychologue.

Les personnes affectées peuvent développer des idées suicidaires, mais le deuil obsessionnel est surtout marqué par un phénomène de clochardisation, d’où les gens qui ont laissé leur maison pour habiter les rues en recherchant des personnes disparues, tuées lors du tremblement de terre.

D'autre part, il existe le deuil traumatique, qui est marqué par une dépression grave sur les plans psychique et comportemental. Les personnes qui présentent ce trouble mental ont développé des angoisses et ont tendance à adopter des comportements addictifs. On a, chez ces personnes-là, beaucoup de consommation d’alcool, de drogues, de psychotropes, etc.

Wilcox Toyo parle, un micro à la main.

Wilcox Toyo, président de la Société haïtienne de santé mentale

Photo : Wilcox Toyo

Le stress post-traumatique, un mal silencieux

Le phénomène est tel que des Haïtiens vivant au Canada ont présenté des désordres de stress post-traumatique parce qu’ils avaient des proches en Haïti qui sont décédés et dont ils n’avaient pas de nouvelles, affirme le Dr Lamarre. Ce dernier précise que la situation est autrement plus inquiétante en Haïti.

Le psychiatre souligne que, parce qu'il est silencieux, le désordre de stress post-traumatique constitue un problème majeur en psychiatrie.

Il explique que la plupart des patients psychiatriques – sauf ceux qui hurlent, qui courent dans les rues, dénudés –, tous les autres, donc une très grande majorité, ont peu d’espace pour s’exprimer. En général, ils restent chez eux, ne participent pas à l’effort de production national; ils sont une lourdeur pour la famille.

C’est une douleur intérieure intense que ces gens vivent et qui, véritablement, les confine à une espèce de prison intérieure.

Hans Lamarre, psychiatre

Le spécialiste de la santé mentale fait savoir que le pronostic d’un désordre de stress post-traumatique qui n’est pas résolu au bout de deux ans est de très mauvaise qualité. Il y a des traitements qui sont expérimentés, mais ils sont très coûteux, et un pays comme Haïti n’a pas la capacité de prendre en charge la population qui en souffre.

Hans Lamarre pose dans son bureau.

Hans Lamarre est psychiatre à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont et professeur adjoint de psychiatrie à l’Université de Montréal.

Photo : Hans Lamarre

La psychiatrie, parent pauvre de la santé en Haïti

Dans la foulée du violent séisme, les autorités haïtiennes et les organisations d’aide devaient parer au plus urgent : soigner et panser les blessures, nourrir les ventres creux et loger temporairement les milliers de sinistrés jetés dans la rue. Une aide psychologique était fournie par certaines organisations non gouvernementales (ONG), mais elle était limitée dans l’espace et le temps.

Dix ans plus tard, alors que les efforts de reconstruction donnent lieu à des résultats mitigés – voire décevants –, les professionnels de la santé constatent que d’énormes dégâts mentaux sont restés sans réparation dans la population, faute de moyens et de volonté d'y remédier en priorité.

Un médecin belge parle à une jeune fille haïtienne qui a perdu ses deux pieds lors du séisme de 2010.

Beaucoup de survivants du séisme de 2010 en Haïti ont été amputés, comme cette jeune fille en compagnie d'un médecin belge.

Photo : Reuters / Wolfgang Rattay

Le président de la Société haïtienne de santé mentale fait remarquer que la priorité des autorités était de reconstruire, mais le pays n’est pas reconstruit jusqu’à aujourd’hui.

Wilcox Toyo estime que ce qu’il faudrait, c’est reconstruire l’homme haïtien, l’être haïtien. Parce que sans les personnes, on pourrait avoir de beaux bâtiments, mais ce sera toujours une ville non construite – parce que ce sont les personnes qui doivent être construites d’abord, et puis on va avoir de belles maisons.

Soigner les âmes meurtries exige toutefois du personnel qualifié, des médicaments et des infrastructures. Des outils dont ne dispose pas Haïti, du moins en nombre suffisant.

Le pays compte une quinzaine de psychiatres pour une population de près de 10 millions de personnes. À titre de comparaison, au Québec, le ratio est d’environ 12 psychiatres pour 100 000 personnes. Le fossé est immense.

Le programme de l’Université de Montréal, mené par le Dr Lamarre, a permis de former cinq, puis sept résidents en psychiatrie, mais les besoins sont loin d’être comblés.

À cette rareté des professionnels s’ajoute le peu de centres de psychiatrie dans un pays qui n’en compte que deux.

Une femme couverte de boue crie, les bras en l'air, dans une marre brune.

Une Haïtienne en transe dans une mare de boue sacrée lors d’une cérémonie vaudoue organisée dans le nord du pays

Photo : Reuters

Le vaudou a horreur du vide psychiatrique

Pas étonnant, dès lors, de voir de plus en plus d'Haïtiens recourir à des rites et autres cérémonies spirituelles, principalement le vaudou, pour tenter de se débarrasser de certains troubles mentaux.

À peu près 95 % des personnes qui ont un problème de santé mentale vont d’abord voir un prêtre (hougan) ou une prêtresse vaudou (mambo), indique le Dr Lamarre, qui ajoute que les religieux – des évangélistes, notamment – proposent aussi des solutions à la maladie mentale.

Le recours à ce genre de pratiques n’est pas sans conséquences. Le psychiatre canado-haïtien se souvient d’une jeune fille schizophrène que les parents – qui n’étaient pourtant pas illettrés, précise-t-il – ont envoyée en cure de vaudou.

La prêtresse mambo à laquelle elle a été confiée avait décidé d’utiliser la torture comme traitement de la maladie.

La patiente a été à ce point violentée que le premier traitement, lorsque nous l’avions prise dans la clinique [de psychiatrie], a été de traiter ses plaies dans un premier temps, avant même d’engager un traitement psychiatrique pour la maladie qu’elle présentait, raconte Hans Lamarre.

Ce dernier relate qu’en l’espace de quatre semaines [de prise en charge psychiatrique], cette jeune fille, qui était en première année de médecine, ne présentait plus de symptômes de schizophrénie et, un autre mois plus tard, elle réintégrait la faculté de médecine.

Une femme se penche pour déposer une bougie allumée.

Une Haïtienne fait des offrandes lors d'une cérémonie vaudoue au cimetière de Port-au-Prince, le 1er novembre 2017.

Photo : Reuters / Andres Martinez Casares

MM. Lamarre et Toyo sont d’avis qu’il y a encore un énorme travail de sensibilisation à faire auprès des prêtres et prêtresses vaudous, notamment ceux qui se trouvent en zone rurale, afin de les amener à confier les gens présentant des troubles mentaux aux professionnels spécialisés.

La Société haïtienne de santé mentale, selon son président, a d’ailleurs voulu lancer une campagne de formation de prêtres vaudous, mais celle-ci n’a pas pu voir le jour, faute de moyens.

Relevant un profond malaise de l’ensemble de la société [haïtienne] vis-à-vis de ce type de maladies, le Dr Lamarre prône plus d’actions pour une plus grande acceptabilité de la problématique psychiatrique dans le pays. Lui-même y contribue en animant des conférences et en faisant des interventions auprès du ministère de la Santé.

Hans Lamarre préconise par ailleurs l’approche de l’ethnopsychiatrie, un concept promu par le psychiatre haïtien Louis Mars dans les années 1960.

Je me rappellerai toujours cette phrase [de Louis Mars] : "Les maladies psychiatriques sont universelles, mais leur expression est culturelle". Effectivement, on peut être schizophrène partout, la schizophrénie existe, mais elle ne va pas s’exprimer de la même façon au Japon qu’en Haïti, mentionne-t-il.

Notre dossier Haïti, dix ans après le séisme

Des traumatismes en héritage

Fin connaisseur de la société haïtienne qui l’a vu naître, Hans Lamarre croit que le problème de la santé mentale en Haïti ne peut faire l’économie d’un débat sur l’identité.

Il n’y a jamais eu, en Haïti, une dynamique pour résoudre la question de la nature de l’identité haïtienne. Est-ce qu’elle est française? Est-ce qu’elle est africaine? Est-ce qu’elle devient anglo-saxonne avec cette espèce de culture mondialisée qui étend ses filets sur l’ensemble de la planète? se demande-t-il.

La situation de l’identité haïtienne n’a jamais été vraiment résolue, et elle agit aussi comme un facteur négatif vis-à-vis de la santé mentale des Haïtiens.

Hans Lamarre, psychiatre
Un homme grimace en portant un lourd objet.

Des Haïtiens dans des rôles d’esclaves lors d’une cérémonie à Marchand, au nord de Port-au-Prince, marquant le 200e anniversaire de l'assassinat du premier dirigeant d'Haïti, Jean-Jacques Dessalines

Photo : AFP / Thony Belizaire

Le psychiatre dit s’intéresser depuis peu au slave related trauma [l’héritage traumatique de l’esclavagisme], étudié principalement aux États-Unis.

Des psychiatres et psychologues américains ont identifié, au terme de longues études, des séquelles traumatiques qui existent encore actuellement chez des individus qui, eux-mêmes, n’ont pas vécu directement l’esclavage. C’est-à-dire qu’il y aurait une espèce de transmission de l’impact de l’esclavage au travers des générations.

Alors qu’il a été longtemps admis que ce sont les cultures qui se transmettaient, il semblerait qu’il se produit chez les individus qui sont soumis à des traumas des modifications au niveau des chromosomes et que ces modifications se transmettent de génération en génération. On l’a vu avec les rescapés de l’Holocauste et leurs descendants, et on l’a vu aussi aux États-Unis, dans la population afro-américaine.

L’impact de l’esclavage, l’impact de la ségrégation qu’ont infligée les colons français en Haïti constituent un boulet très important dont on ne sait pas se débarrasser.

Hans Lamarre, psychiatre

Le Dr Lamarre établit par exemple un parallèle entre le mécanisme de défense développé par les ancêtres esclaves pour pouvoir survivre et protéger un minimum d’identité et d’autres mécanismes qu’on peut trouver aujourd’hui en Haïti, comme le marronnage.

Cette pratique est une certaine façon de se protéger d’un extérieur dangereux. L’interlocuteur peut être à la fois une bonne ou une mauvaise personne; on s’arrange pour qu’elle sache le moins de choses de nous, analyse le psychiatre.

Il devient alors difficile d’établir un réseau de soutien entre les individus lorsqu’on n’est pas sûr de la confiance qu’on peut mettre dans l’autre, et cela rend compliqué le développement d’une pensée commune, d’une culture commune.

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