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Affaire Matzneff : les bibliothèques devraient-elles retirer des œuvres controversées?

L'homme est debout devant une bibliothèque et tient dans sa main un verre.

L'auteur Gabriel Matzneff à Paris en 2013.

Photo : Getty Images / Bertrand Rindoff Petroff

Radio-Canada

C’est la maison d’édition Gallimard qui a ouvert le bal en annonçant, mercredi, qu’elle cesserait de commercialiser le journal de Gabriel Matzneff, écrivain qui n’a jamais caché son attirance pour les personnes mineures. La maison d’édition Léo Scheer lui a rapidement emboîté le pas. Et de l’autre côté de l’Atlantique, à Montréal, la vague a aussi touché la Grande Bibliothèque, qui a, à son tour, choisi de retirer les livres de Gabriel Matzneff.

Une question délicate se pose : une bibliothèque devrait-elle décider de retirer des œuvres de ses rayons?

J’ai été quand même étonnée de la rapidité avec laquelle Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) a réagi, mentionne Marie D. Martel, professeure adjointe à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l'information à l'Université de Montréal.

C’est par voie de communiqué que BAnQ a annoncé, mardi, qu’elle retirait les journaux de Gabriel Matzneff de sa Collection universelle; une décision prise « dans la foulée de la décision des éditions Gallimard » et « pour les mêmes raisons ».

Selon Marie D. Martel, il s’agit d’un communiqué « expéditif », aux explications insuffisantes. On dit simplement qu’on a pris cette décision en se fondant sur les raisons de Gallimard, ce qui est quand même discutable. BAnQ a la responsabilité d’exposer et de justifier en bonne intelligence sa décision, d’autant plus qu’en ce moment, la plupart des bibliothèques publiques du Québec sont probablement en train de se demander s’ils doivent oui ou non suivre le vaisseau amiral qu’est BAnQ.

Les autres bibliothèques québécoises ne sont pas obligées de suivre la décision de BAnQ. Ce sont des compétences municipales, chaque établissement va avoir à prendre sa décision. Maintenant, sur la base de quoi vont-elles prendre cette décision? Ce n’est pas le communiqué de BAnQ qui va les aider à ce stade-ci, critique Marie D. Martel.

Le rôle d’une bibliothèque

Gabriel Matzneff est visé par une enquête pour « viols sur mineur » de moins de 15 ans depuis le 3 janvier. L’enquête a été déclenchée au lendemain de la publication du livre Le consentement, écrit par Vanessa Springora, 47 ans, qui témoigne des abus que l’écrivain lui a fait subir alors qu’elle n’avait que 14 ans, et lui presque 50. L’affaire a fait couler beaucoup d’encre, et aujourd’hui encore, la maison d’édition Stock a annoncé qu’elle cessait de commercialiser un des livres de Matzneff.

La professeure Marie D. Martel soutient cependant qu’une bibliothèque tient un rôle différent de celui d'une maison d'édition.

Les bibliothèques ne sont pas là pour vendre des livres, ou encore pour protéger leur image d'entreprise. Les bibliothèques sont là parce qu’elles ont pour mission de donner accès au public à des documents. [...] On va ensuite laisser aux lecteurs et aux lectrices la liberté de choisir de lire, ce qui va leur permettre d’étendre leurs connaissances, ou encore de dénoncer ou de critiquer des contenus ou des écrits qui circulent dans la société.

Marie D. Martel, professeure adjointe à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l'information à l'Université de Montréal

Marie D. Martel prend l’exemple de Mein Kampf, un livre ouvertement raciste et antisémite ayant fondé les bases du nazisme, rédigé par Adolf Hitler. Cet ouvrage n’a pas été enlevé des rayons des institutions culturelles québécoises.

On essaie d’offrir un accès le plus large possible à des écrits, de manière à laisser aux gens leur capacité à développer un point de vue [...], ce qui va faire en sorte d’enrichir la vitalité démocratique.

Retirer un livre sans jugement de cour

La professeure en bibliothéconomie s’étonne que les œuvres aient été retirées des rayons de la Grande Bibliothèque alors qu’il n’y a pas encore de décision légale concernant ces ouvrages. Elle indique qu’il est attendu que l’on retire une œuvre des rayons lorsqu’elle est déclarée illégale au Canada.

Plus tôt cette semaine, l’avocat Pierre Trudel a souligné, en entrevue au 15-18, que les journaux de Matzneff, qui constituent de l'autofiction plutôt que de la fiction, « pourraient constituer de la pornographie juvénile » et que « la seule possession de matériel de pornographie juvénile est un acte criminel » au Canada. Il a avancé que les bibliothèques pourraient ainsi vouloir se départir des journaux de Matzneff par principe de précaution.

La professeure Marie D. Martel juge la question de l’autofiction assez complexe. Est-ce que c’est la mise en spectacle de soi avec des éléments narratifs fictionnels? Est-ce que c’est bien de l’autobiographie, ou est-ce que c’est bien de la fiction? Si c’est de la fiction, à ce moment-là, ça devient encore plus compliqué de l’associer à du matériel pornographique.

Depuis quelques décennies, les bibliothèques publiques essaient d’éviter de telles actions préventives. On essaie quand même de revendiquer notre statut de défenseur de la liberté d’expression.

Marie D. Martel

Mercredi dernier, l’avocat Julius Grey avait jugé regrettable la décision de Gallimard de cesser de produire et vendre les livres de Gabriel Matzneff.

Je ne suis certainement pas en faveur de ce genre d’activités, mais je pense que la suppression des livres est devenue un problème majeur dans notre démocratie, au point de se demander si c’est toujours une démocratie ou si c’est seulement une concurrence entre les groupes de pression.

L’avocat avait rappelé que Juliette n’avait que 13 ans dans Roméo et Juliette et affirmé que des œuvres fictionnelles comme celles du marquis de Sade n'auraient pu être publiées sous une telle rectitude politique.

Les prix et les applaudissements sont donnés selon les normes de chaque époque. Cela dit, on ne supprime pas. [...] Si on supprime les livres, les idées, les expériences et les pensées, il n’y a plus de remède quelques années plus tard. [...] On applique nos idées d’aujourd’hui au passé avec vengeance.

Julius Grey, avocat

La journaliste et autrice Claudia Larochelle avait quant à elle condamné les références à la pédophilie dans les journaux de Matzneff, des références « qui sautent aux yeux et qui lèvent le cœur ». De permettre la libre circulation de ces mots-là, c'est reculer, c'est régresser [en tant que société], avait-elle soutenu.

Avec les informations de Katerine Verebely, de Nabi-Alexandre Chartier et de l’AFP

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